‹ Histoire de France de 1870 à 1873 (volume 2)Chapitre 95 sur 102 · La vérité sur Vessai de restauration monarchique, p · texte numérisé non relu

La vérité sur Vessai de restauration monarchique, p

Aussitôt les monarchistes, dans leur allégresse, s'écrièrent que la fusion se trouvait enfin réalisée. Il n'y avait aucune sorte de fusion ; il y avait effacement inconditionnel, disparition complète momentanée de l'un devant l'autre. Le comte de Chambord avait exigé une reconnaissance pure et simple de son droit, sans s'inquiéter du droit et de l'avenir de ses successeurs. Il semble que, dans son idéal monarchique, il eût ressenti comme une souillure n'importe quel acte qui l'eût amené à connaître cette forme bâtarde, sortie en 1830 des barricades avec le drapeau tricolore. A Frohsdorff, lorsque le comte de Paris lui eut rendu hommage, il se montra plein de courtoisie; il le tint cependant à distance et évita toute conversation sérieuse. Il agit de même avec les autres princes d'Orléans, qui vinrent successivement reconnaître son droit. Aucun d'eux ne fut admis à un échange d'idées, et le comte de Paris, héritier du trône pour lui et les siens, lorsqu'il fut revenu en France, n'eut pas plus de part aux décisions du comte de Chambord que le dernier des Français.

Néanmoins, la chimère qui ouvre les perspectives brillantes s'empare tout à coup des monarchistes. La fusion est faite! L'unilé du parti monarchique est assurée ! et ils se mettent à l'œuvre pour relever le trône. L'entreprise était téméraire. L'Assemblée nationale, qui devait la conduire, tirait son mandat du suffrage universel; or, à son élection, un silence absolu avait régné sur la forme à donner au gouvernement. Dès lors, quelle force pouvait acquérir le vote d'une Assemblée s'autorisant d'elle-même à décider une semblable question, en dehors de toute consultation électorale? Bien mieux, depuis, un long débat s'était précisément engagé sur la forme du gouvernement entre républicains et monarchistes, et les manifestations multiples du suffrage universel avaient condamné ces derniers. L'opinion publique leur était donc évidemment hostile. Au moins possédaient-ils une telle supériorité à l'Assemblée, qu'un vote éclatant y compensât leur faiblesse

au dehors? En aucune manière; abandonnés à leurs seules forces, peut-être n'y disposaient-ils même plus d'une majorité. Car, dès qu'ils parlèrent de rétablir un roi, ils virent se retourner contre eux leurs alliés du 24 mai, les bonapartistes. Les républicains étaient les ennemis-nés de toute restauration; mais, à l'extrémité du centre gauche, parmi ces anciens orléanistes n'ayant encore donné à la République qu'une adhésion timide, les monarchistes se flattaient de recruter des adhérents. Leur attente allait être déçue. Dès que le projet de restauration devint sérieux, qu'on vit les députés se partager définitivement en monarchistes et en républicains, les néo-républicains du centre gauche déclarèrent tous ensemble qu'ils ne faibliraient point. Ils étaient encouragés à défendre la République par des adresses venues du haut commerce parisien et de cette bourgeoisie intelligente et industrieuse, que rien ne séparait d'essence de la Monarchie constitutionnelle qui avait eu autrefois son appui, mais qui éprouvait cependant une répulsion certaine pour les idées et les hommes s'annonçant avec le comte de Chambord. Le parti républicain tout entier se montrait donc inébranlable. A sa tête, M. Thiers, redevenu le chef universellement suivi, combattait avec ardeur la restauration annoncée.

Dans les couches profondes de la nation, la Monarchie du drapeau blanc rappelait l'ancien régime. Or, toutes les fois que le peuple a vu s'en dresser l'image, il s'est porté, sans hésiter, vers les partis tenant de la Révolution. Par crainte d'un retour au passé, il adhérait donc d'autant plus à la République, et comme les bonapartistes se trouvaient maintenant du même côté que les républicains, dans ces départements où les masses rurales n'avaient encore pu être gagnées à la République, il s^opérait un travail en leur faveur, tout aussi désavantageux aux monarchistes que s'il se fût accompli là, comme ailleurs, en faveur des républicains. L'hostilité contre l'entreprise des monarchistes était donc générale. Des élections législatives, qui avaient lieu le 12 octobre dans quatre dépar-

tements : la Nièvre, la Haute-Garonne, la Loire et le Puy-de-Dôme, le montraient avec éclat, en amenant la réussile, à d'énormes majorités, de quatre républicains, sans qu'un seul monarchiste pût se faire élire.

Le projet de restauration n'inspirait au dehors, en Europe, aucune sympathie. Ces nations, qui jugeaient d'un point de vue désintéressé, ne croyaient pas qu'on pût tenir ensemble un roi tel que le comte de Chambord et un pays en possession de lui-même, par le suffrage universel. Celles qui eussent pu être particulièrement affectées par le changement, témoignaient sans attendre leur hostilité. L'Allemagne et l'Italie, dans la crainte de voir régner en France un roi ultramontain, se rapprochaient. Le roi d'Italie, Victor-Emmanuel, allait visiter l'empereur Guillaume à Berlin, qui le recevait avec les démonstrations de la cordialité la plus grande. Dans ces circonstances, le mouvement en faveur de la Monarchie demeurait 4out à fait superficiel. Il se restreignait à une moitié des députés, à un noyau de catholiques ardents et au monde des salons, devenu impuissant dans une démocratie. Mais les monarchistes, dans l'état d'esprit où ils se trouvent, éliminent le pays et ferment les yeux. Ils ne pensent qu'à obtenir de l'Assemblée, n'importe comment, un vole favorable au rétablissement de la Monarchie.

La visite du comte de Paris à Frohsdorff avait eu lieu pendant les vacances, alors que les députés étaient dispersés. La Commission de permanence, appelée à se réunir, à Versailles, le 27 août, leur fournit une première occasion de se retrouver et de s'entretenir de la réconciliation des princes. A l'issue de la séance, les membres des droites y ayant pris part se groupèrent avec ceux de leurs collègues venus aux nouvelles, dans un bureau de l'Assemblée. Le duc d'Audiffret-Pasquier, le président du centre droit, les invite à se mettre à l'œuvre, pour tirer ses conséquences de l'entrevue de Frohsdorff. Le duc Pasquier, devenu le guide reconnu du centre droit depuis que le duc de Broglie occupait le ministère, prenait tout

naturellement, dans la tentative de restauration, le premier rôle qu'il allait conserver jusqu'à la tin. Les légitimistes cédaient volontiers le pas à ces orléanistes amenant à leur roi les partisans du prince qui s'était désisté. Ils formaient eux-mêmes, par leur attache au drapeau blanc et leur zèle catholique, un parti fermé, incapable de se grossir, et il n'y avait, pour attirer à la Monarchie les indécis entre elle et les autres régimes, que les hommes souples du centre droit, toujours prêts aux alliances. Le duc Pasquier, usant donc d'initiative, veut que l'on étudie les moyens de restaurer le trône, et il expose dans quels termes le centre droit prêtera son concours : Monarchie constitutionnelle avec le drapeau tricolore. Dans l'écrit préliminaire de février 1872, où les députés légitimistes et orléanistes étaient convenus des principaux traits qu'ils reconnaissaient ensemble à la Monarchie, ils avaient dû, pour s'accorder, omettre le nom du roi et la couleur du drapeau. Après l'entrevue de Frohsdorff, il ne demeurait qu'un roi; tous voulaient Henri V, mais le différend sur le drapeau subsistait. Les légitimistes suivaient le roi avec le drapeau blanc, les orléanistes du centre droit ne l'acceptaient qu'avec le drapeau tricolore. Au moment où les deux partis monarchiques entreprenaient de relever le trône, une profonde divergence, sur un point essentiel, les séparait donc. Ils étaient obligés de se tenir distincts. La fusion n'existait pas plus entre eux qu'enire les princes. La réunion des députés tenue le 27 août, à l'issue de la Commission de permanence, avait établi un commencement d'action. Pour s'avancer, il fallait connaître les vues du comte de Chambord. Deux députés légitimistes, MM. de Sugny et Merveilleux-Duvignau, se rendent auprès de lui, à Frohsdorf, dans les premiers jours de septembre. Après lui avoir exposé l'état des esprits en France, ils lui disent que, sur trois points, les hommes qui le soutiennent seraient heureux d'obtenir des explications: son zèle religieux, que l'on prétend poussé jusqu'à l'intolérance et propre à le jeter dans une guerre, pour remettre le pape

Pie IX sur le trône ; sa volonté d'imposer une Constitution et non d'en recevoir une de l'Assemblée ; enfin, son attachement immuable au drapeau blanc. Sur le premier point, le comte de Chambord répondit que son dévouement à la foi catholique, quelque grand qu'il pût être, ne l'entraînerait jamais à violenter la conscience d'autrui. Roi, il n'aurait en main que l'épée brisée de la France, par conséquent il ne pourrait déclarer la guerre, même pour une cause comme celle du pape, sacrée à ses yeux. Le comte de Chambord, hors de l'idée de son droit, savait très bien se poser des limites. C'était par une exagération de l'esprit de parti qu'on l'accusait de vouloir revenir au pur ancien régime et d'être tout prêt à combattre l'Italie, dans l'intérêt du pape. Sur le premier point, MM. de Sugny et Merveilleux-Duvignau furent donc tranquillisés. Sur le second, ils eurent encore lieu de se déclarer satisfaits. Le prince leur dit qu'il ne voulait pas plus imposer de Constitution qu'il ne voulait qu'on lui en imposât. La Charte de iSl^, appropriée aux circonstances et débattue, entre ses délégués et ceux de l'Assemblée, devait convenir. D'ailleurs, les libertés de 1789 n'avaient rien à craindre de lui; il acceptait le suffrage universel honnêtement pratiqué.

Si le comte de Chambord n'était point le fanatique aveugle que prétendaient ses ennemis, il avait bien réellement de la source surnaturelle de son droit, des mérites qu'il s'attribuait comme tuteur, chef, père du peuple, une notion tellement développée, qu'on se demande comment eût pu s'établir l'entente entre lui et les représentants du pays. L'épreuve des faits n'a point permis de savoir quel eût été ce gouvernement, où le monarque de droit divin, pris comme un sauveur, se fût accordé avec une Assemblée jalouse de garantir les droits de la nation. Sur le troisième point, son attachement au drapeau blanc, il évita toute réponse précise. Et lorsque MM. de Sugny et Merveilleux-Duvignau lui déclarèrent franchement que l'Assemblée ne rétablirait la Monarchie qu'avec le drapeau

tricolore, il se contenta de répondre : C'est ce que j'ignore. Qu'avait-il à cet égard besoin de parler? Ses manifestes étaient là exprimant assez sa pensée. Si à cette heure il garde sur la question du drapeau une véritable réserve, c'est que probablement il recherche ces ménagements de forme, qui pourront le mieux faire accepter le drapeau blanc, chose qu'il sait des plus difficiles.

Le 25 septembre, à l'issue d'une nouvelle séance de la Commission de permanence, les députés monarchistes présents à Versailles connurent, par MM. de Sugny et Merveilleux-Duvignau, les déclarations libérales du comte de Chambord. Ils en ressentirent une grande joie. Dans un premier abandon, légitimistes et orléanistes se rapprochent et pensent oublier les discordes passées ^ Il restait cependant la question du drapeau, qu'on veut croire indécise, puisque MM. de Sugny et Merveilleux-Duvignau n'ont rapporté aucune réponse. Un autre député, M. Combler, se rendit à Frohsdorff et expliqua lui aussi l'importance donnée à la couleur du drapeau. Le comte de Chambord, sur ce point, se déroba de nouveau : Que l'on admît d'abord, dit-il, son droit à la couronne, ensuite les questions secondaires seraient facilement résolues.

Les deux réunions tenues à Versailles, après les séances de la Commission de permanence, s'étaient improvisées sans concert. Maintenant que MM. de Sugny et Merveilleux- Duvignau avaient rapporté des déclarations encourageantes, l'heure parut venue de constituer régulièrement un comité d'action. A cet etfet, le 4 octobre, les bureaux des quatre groupes entre lesquels se fractionnaient alors tous les députés monarchistes, se réunirent à Versailles chez M. Aubry, député des Vosges. Ils devaient choisir les hommes chargés de prendre les mesures décisives. Mais dans cette réunion, à l'heure d'agir, les divergences reparurent ^ Là se trouvaient les légitimistes

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