Ibid., p
purs, les fidèles du drapeau blanc, et le débat reprit entre eux et ceux du centre droit, attachés au drapeau tricolore. Les légitimistes établirent, comme s'imposant à tous les monarchistes, les droits antérieurs du comte de Chambord. Sa naissance le faisait roi, on ne pouvait l'écarter du trône. 11 fallait donc reconnaître son droit, sans s'arrêter à des questions préjudicielles; s'il maintenait le drapeau blanc, les partisans de l'autre drapeau devraient l'accepter et se soumettre. Les orléanistes répondirent que la chaîne monarchique se trouvait rompue ; ils désiraient sincèrement la renouer, mais on échouerait si l'on ne ménageait l'esprit public. Or la nation avait un drapeau qu'elle ne voulait abandonner; elle montrait une répugnance invincible pour le drapeau blanc. Ils reconnaissaient les titres supérieurs du comte de Chambord ; leur prétendant, le comte de Paris, s'était désisté. Cependant le droit du roi n'entraînait pas, à leurs yeux, l'abandon des droits de la nation qu'ils représentaient, et la Monarchie ne saurait revivre qu'à la suite d'une entente préalable, débattue entre le roi et son peuple. En définitive, la question du drapeau dominait toutes les autres. C'est que ce choix d'un lambeau d'étoffe décidait entre les deux conceptions du droit qui, depuis la Révolution, ont cou})é la France. Le drapeau blanc représentait le droit absolu du roi, existant de par soi et possédant le trône, comme son bien, par héritage. Le drapeau tricolore impliquait le droit de la nation maîtresse d'elle-même qui, si elle reprenait le roi, agissait de son libre gré, sous des conditions définies.
Ces deux théories étaient inconciliables et les députés qui les défendaient chez M. Aubry épuisèrent leurs arguments sans résultai. Ils nommèrent alors la Commission d'initiative à constituer, en prenant deux membres dans chacun des quatre groupes parlementaires, qui furent ; MM. Combler, Tarteron, le duc Pasquier, Callet, Daru, Baragnon, de Larcy et Chesnelong. Ceux-ci durent délibérer sous la présidence du général Changarnier, ce qui
portait leur nombre à neuf et, de ce fait, ils formèrent ce qu'on appela la Commission des Neuf.
A la première séance qu'elle tint, le duc Pasquier lut une lettre, où le secrétaire du maréchal de Mac-Mahon l'autorisait, de la part du maréchal, à faire une communication relative au drapeau ^ Il déclara alors que le maréchal de Mac-Mahon, venant à lui parler de la restauration projetée, s'était engagé à maintenir l'ordre et à exécuter les décisions de l'Assemblée, qu'il ne saurait cependant se faire obéir de l'armée au cas où l'on voudrait prendre le drapeau blanc : «Ce jour-là, avait-il dit, si le drapeau tricolore apparaissait à une fenêtre, les chassepots partiraient tout seuls. » Les promoteurs de la restauration étaient convenus de laisser l'initiative entière à l'Assemblée ; le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon, tenu en dehors, n'interviendrait que plus tard. Le maréchal, par le simple énoncé d'un fait, pour ménager les susceptibilités du comte de Chambord, apprenait maintenant que son concours se liait au respect du drapeau tricolore. Il fut dès lors absolument certain que la Monarchie ne serait jamais restaurée avec le drapeau blanc.
Aussi bien la Commission des Neuf va envoyer l'un des siens au comte de Chambord^ qui lui soumettra la proposition à déposer pour rétablir la Monarchie. Elle comprenait trois articles. Les deux premiers définissant le caractère de la Monarchie seraient sûrement acceptés. Toute la difficulté se trouvait dans le troisième, relatif au drapeau, rédigé comme suit : « Le drapeau tricolore est maintenu; il ne pourra être modifié que par l'accord du roi et de l'Assemblée nationale. » La Commission des Neuf choisit M. Chesnelong, pour porter ce texte au comte de Chambord et lui communiquer en même temps la déclaration du maréchal. M. Chesnelong, homme éloquent, catholique zélé, mêlé au Corps législatif de l'Empire et à l'Assem-
1. Times, 19 juin 1874. — Rectifications de la Commission des Neuf, 22 juin 1874.
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blée à tous les débats intéressant l'Église, devait être un envoyé sympathique. Le comte de Gliambord séjournait alors à Salzbourg, en Autriche. M. Ghesnelong, afin d'être encore mieux accueilli, chargea trois députés de l'extrême droite légitimiste, MM. Lucien Brun, Cazenove de Pradines et de Carayon-Latour, amis personnels du prince, de l'annoncer. Ils prirent les devants, arrivés à Salzbourg, l'informèrent qu'il était attendu et eux-mêmes demeurèrent sur le lieu, pour le soutenir de leur présence et, au -besoin, se concerter avec lui.
M. Ghesnelong eut trois entrevues, à Salzbourg, avec le comte de Ghambord. Revenu à Paris, le 16 octobre, il rendit immédiatement compte de son mandat à la Gornmission des Neuf. Le comte de Ghambord avait accepté les deux premiers articles de la proposition à soumettre à l'Assemblée, en renouvelant ses déclarations libérales; il avait repoussé le troisième, relatif au drapeau. Gependant, immuable sur le fond, il s'était prêté à ces -ménagements de forme, que le silence naguère maintenu -envers MM. de Sugny et Merveilleux-Duvignau et Gombier montrait qu'il devait méditer. Il avait déclaré à M. Ghesnelong, au sujet du drapeau tricolore, selon le procèsverbal de la Commission des Neuf : « Qu'il respectait le sentiment de l'armée pour un drapeau teint du sang de -nos soldats. 11 n'a jamais été étranger aux douleurs et aux gloires de la patrie; il n'a jamais eu l'intention d'humilier ni son pays, ni le drapeau sous lequel ses soldats ont vaillamment combattu. » M. Ghesnelong formulait ses résolutions définitives ainsi qu'il suit, toujours selon le procèsverbal de la Commission des Neui : « 1° Il ne demande pas que rien soit changé au drapeau, avant qu'il ait pris possession du pouvoir; 2° il se réserve de présenter au pays et se fait fort d'obtenir de lui, par ses représentants, à l'heure qu'il jugera convenable, une solution compatible avec son honneur et qu'il croit de nature à satisfaire l'Assemblée et la nation. » C'est-à-dire que le comte de Ghambord ne demandait pas qu'on abattît le drapeau tricolore