D' Sueur, La mortalité pendant le siège
Sur ces entrefaîtes, le bombardement devînt une nouvelle cause d'angoisse. On Tavait prédit pour divers anniversaires, qu'on supposait devoir être fêtés de cette manière par les Allemands, mais les jours s'étaient écoulés sans qu'ils démasquassent une seule batterie. C'est qu'ils avaient besoin, au préalable, de faire arriver un énorme matériel. Le transport en avait été retardé par la résistance prolongée de la ville de Toul, puis par la nécessité d'amener, avant tout, les approvisionnements destinés aux troupes. Cependant, à la fin de décembre, les canons de siège étaient placés dans les batteries terminées. Et, le 27 décembre, les assiégeants ouvrirent le feu contre les forts de l'Est, de Noisy à Nogent. Le 5 janvier, ils démasquèrent les batteries érigées contre les forts du Sud, Ivry, Vanves et Montrouge. Les forts et les remparts de Paris répondirent et la canonnade ne s'interrompit plus jusqu'à la fm du siège.
Le bombardement dépassa au sud les forts et les remparts, pour atteindre la ville. Les obus tombèrent sur la rive gauche, depuis le Jardin des Plantes jusqu'aux Invalides ; au centre, les rues voisines de la Seine se trouvèrent seules préservées par la distance. L'espoir que l'ennemi avait pu entretenir de hâter la reddition de Paris en le bombardant, fut complètement déçu. Les espaces vides étaient si nombreux sur les lieux atteints, que le ravage des obus se trouvait fort réduit. On voyait des maisons trouées, des commencements d'incendie, mais aucun de ces grands feux et de ces écroulements qui se produisent dans les villes exiguës et que l'imagination s'était par avance représentés. Les premiers jours, les habitants dès quartiers exposés se réfugièrent en foule dans ceux que Téloignement mettait à l'abri; bientôt l'émigration se restreignit, le soir on descendait dans les caves, on matelassait les portes et les fenêtres et Ton s'habitua au danger. Les vivres diminuaient et le siège approchait de sa fin ; la chute des obus sans effet militaire, par la trop grande superficie à toucher, n'en faisait pas moins
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périr chaque jour un certain nombre d'habitants, de femmes et d'enfants ; les hôpitaux, les écoles, les édiûces consacrés aux sciences, tels que le Muséum, nombreux dans cette partie de la ville, se trouvaient atteints. Le bombardement poursuivi dans de telles conditions était une cruauté gratuite, qui révoltait d'autant plus les Parisiens que, d'après l'idée qu'ils se formaient de la civilisation allemande, beaucoup d'entre eux s'étaient refusés à le croire possible.
Le bombardement, en exaspérant la population, accrut son désir de voir renouveler les sorties au dehors. Les insuccès précédents n'avaient point découragé. On se maintenait toujours dans l'espoir et l'optimisme, car on s'était habitué à écarter les faits désavantageux, pour mettre en relief ceux qui paraissaient favorables. Puis, l'inconnu, les événements de province s'offraient à l'imagination. Ainsi on avait cru, pendant la sortie de Champigny, entendre le canon de l'armée de la Loire, vers Fontainebleau. Les nouvelles du dehors étaient passées au crible, on ne manquait point d'y découvrir quelque partie favorable; quand il n'existait rien de tel, on créait de toutes pièces des avantages^ Chanzy sur la Loire, Faidherbe dans le Nord, Bourbaki à l'Est attiraient successivement l'attention, et passant de l'un à l'autre on attendait sans cesse une armée de secours. Il semblait que la France, par la perte de sa suprématie militaire, dût absolument s'abîmer. Ravagée, menacée de démembrement, si elle succombe à la fin, pourra-t-elle jamais se relever? Le patriotisme s'exaltait, sous le coup d'une telle crainte. Une exclamation revenait constamment : « Il faut avoir la foi! » On avait donc foi dans le succès définitif et, pour s'y maintenir, on substituait aux jugements raisonnes des élans mystiques. Les écrivains, M. Vitet dans la Revue des Deux Mondes, MM. Victor Hugo, Louis Blanc, Edgar Quinet,
1. Voyez entre autres Francisque Sarcey, Le siège de Paris, p. 234.
dans les journaux républicains, encourageaient, et, comme aucun ne voulait se laisser dépasser en sérénité, leurs écrits à tous respiraient la conviction que les épreuves subies amèneraient la délivrance. La République exerçait un prestige magique, elle était le talisman qui devait assurer la victoire. On prenait pour modèles, sans remarquer la différence des temps et des circonstances, les volontaires de 1792 et Ton rappelait les succès qui, après les revers du début, avaient couronné leurs efforts. Dans ces dispositions on décrivait les combats du siège de Paris, de telle sorte qu'on n'eût pu trouver de termes plus louangeurs pour les victoires des meilleurs soldats. On avait donc entièrement perdu de vue la médiocrité d'une année improvisée avec des réservistes et des mobiles, qui, loin de révéler les qualités que Ton vantait, ne pouvait laisser voir et n'avait en effet montré qu'une valeur très relative. Mais, si l'on se méprenait ainsi sur l'armée observable au milieu de soi, à plus forte raison portait-on de faux jugements sur celle qui entourait la ville. Là tout était obscur, rien de précis sur le nombre, l'organisation, le système d'attaque ou de défense n'était connu. Aussi se représentait-on les assiégeants comme éprouvés par de grandes souffrances et capables de se lasser. Or rien n'était moins vrai!
Les Allemands avaient trouvé d'excellents gîtes ^ dans les villes, villages, châteaux, maisons de campagne, qui forment autour de Paris une ceinture continue. Ils s'étaient hâtés de réparer les voies de communication et entre autres, autant qu'ils avaient pu, les chemins de fer. Ils recevaient directement d'Allemagne leurs vivres, leurs pièces de siège, leurs munitions ; le service sur les lignes rétablies était fait par des employés allemands avec matériel allemand*; jusqu'à Orléans on voyait circuler des trains réguliers. Us se servaient pour le transport sur les