‹ Histoire de France de 1870 à 1873Chapitre 150 sur 178 · De Dijon à Brèmes p · texte numérisé non relu

De Dijon à Brèmes p

devait cependant veiller à maintenir la paix publique. Le même parti qui à Paris réclamait la Commune s'agitait à Lyon, Marseille, Toulouse, Saint-Etienne, à Bordeaux même dans une certaine mesure. Il fallait contenir les exaltés et les violents sans employer la force, parce qu'on devait éviter la guerre civile, ayant la guerre étrangère, et aussi parce qu'en l'absence de troupes organisées, on eût bien pu ne pas sortir vainqueur d'une lutte ouverte. La Délégation empêchait que les tentatives de disruption, survenues après le A septembre, ne se renouvelassent, mais elle était obligée à une grande tolérance ^ Elle faisait de nombreuses concessions et laissait souvent son autorité comme en suspens. C'était toujours à Lyon que l'effervescence était la plus grande. La salle Yalentino à la Croix-Rousse servait de rendez-vous à d'obscurs sectaires, qui prêchaient la déchéance du préfet, le gouvernement direct du peuple et la République universelle. Le 19 décembre, la nouvelle de la bataille de Nuits arrive à Lyon: les mobilisés lyonnais, qui ont été engagés, ont fait des pertes sérieuses; l'imagination populaire grossit la défaite, la transforme en désastre et, comme toujours, s'en prend aux chefs, qu'elle accuse d'incapacité et de trahison. Les habitués de la salle Yalentino décident qu'ils iront occuper l'Hôtel de Ville de Lyon, pour chasser les agents d'un gouvernement réactionnaire. Le lendemain ils se mettent en marche, précédés de femmes vêtues de noir, portant un drapeau rouge. Ils rencontrent le chef d'un bataillon de la garde nationale, le commandant Arnaud, le saisissent et le massacrent. Effrayés de leur action, ils s'arrêtèrent cependant, les femmes furent seules députées à l'Hôtel de Ville. M. Gambetta arrivait à Lyon précisément le lendemain du meurtre, il suivit le convoi du commandant Arnaud et, après avoir exprimé son indignation sur la tombe, il activa la recherche et le châtiment des coupables.

1. OhaHemel-LdiCom' y Enquête par lemmtaire, t. II, p. 461. — Voyez aussi iSid; mois de drapeau rouge à Lyon.

Cependant la Délégation voyait de nouvelles difficultés s'ajouter à toutes les autres; l'accord des énergies et des volontés qui s'était produit à l'arrivée de M. Gambetta n'existait plus; de profondes divergences d'opinions survenaient; les partis rentraient en lutte.

Les classes rurales se refusaient à poursuivre plus longtemps la résistance. Au centre de la France, où l'invasion s'était étendue, les habitants ne connaissaient point ce dévouement des populations voisines de la frontière, chez lesquelles le souvenir de guerres nombreuses a surexcité le patriotisme et créé la haine contre l'étranger. Les paysans ont bénéficié dans ce siècle d'un grand développement de richesse et les dommages qu'ils subissaient leur étaient intolérables. Du reste, dispersés dans les fermes et les villages, ils éprouvaient une tout autre terreur de la présence de l'ennemi que les citadins, qui supportaient l'oppression en commun. Aussi, à mesure que des défaites répétées étaient l'espoir de repousser l'invasion et qu'on se demandait pendant combien de temps on aurait à la subir, perdaient-ils toute force de résistance, lis décourageaient les hommes qui, en voulant se défendre, eussent attiré des risques sur une localité, ils montraient souvent de la malveillance aux francs-tireurs et aux soldats que les opérations leur amenaient, ils allaient jusqu'à refuser à leurs compatriotes des vivres, qu'ils offraient ensuite à l'ennemi pour le gagner, ces recrues qui s'enfuyaient après les défaites, étaient cachées et mises à même de se soustraire aux recherches.

Dans ces dispositions, le décret sur la levée en masse venait jeter l'épouvante et profondément irriter les habitants des campagnes. Ils n'avaient encore jamais envisagé les hommes mariés comme propres à la guerre et comme redevables des sacrifices qu'elle impose; aussi aucune mesure n'eùt-elle pu amener leur départ. La Délégation avait donc atténué son décret, en n'appelant que les seuls célibataires, mais même cette levée ne s'effectuaitelle point, dans certains lieux, sans difficulté ; les hommes

quittaient leurs foyers avec désespoir, comme envoyés à la boucherie. Dans les campagnes, l'imagination avait depuis longtemps idéalisé l'Empereur, investi d'une sagesse et d'un génie extraordinaires. Les chansons, la littérature et l'imagerie populaires avaient à côté de lui exalté, au détriment des jeunes soldats, les vieux grognards et les troupes d'Afrique. Soudain, tous ensemble ont été comme foulés aux pieds; alors c'est que l'ennemi qui en a triomphé est doué lui-même d'une force irrésistible ! Et aux paysans restés les derniers sans instruction militaire, on demande de se lever contre cet ennemi ! Il était impossible de développer chez les mobilisés une force morale suffisante, pour contre-balancer les causes de terreur dues aux anciennes idées.

La bourgeoisie, les conservateurs de toute nuance avaient également fini par vouloir la paix, mais non plus par faiblesse morale. C'étaient, en effet, les fils des classes moyennes et de la noblesse qui contribuaient le plus, sur les champs de bataille, à soutenir le courage des armées. Dans la grande improvisation militaire qui venait d'être faite, c'était même la vieille noblesse qui avait lourni proportionnellement le plus de sujets pour former les cadres, et les officiers de celte classe, par les traditions de famille et les aptitudes dues à l'hérédité, se montraient les mieux préparés à exercer le commandement. Les conservateurs avaient commencé à vouloir la paix, après la défaite de l'armée de la Loire, parce qu'ils avaient alors perdu toute espérance de vaincre. La résistance déjà faite leur semblait sauvegarder l'honneur, et ils croyaient qu'on devait maintenant accepter les conditions de l'ennemi. Si, en traitant avant d'être complètement épuisés, on pouvait obtenir des atténuations aux exigences à prévoir, alors que Paris serait pris et toute défense impossible, on en profiterait. D'ailleurs, comme pis aller, on limiterait toujours les dommages et la dette que la poursuite de la guerre accumulait, selon eux, inutilement sur le pays. Quoiqu'il ne fit point conha!tre ses vues en

public, M. Thiers, retiré à Bordeaux, laissait savoir que la paix lui paraissait nécessaire, et cette opinion lui rattachait tous ceux qui, déçus, voulaient la fin des hostilités.

Pendant que les populations rurales et les conservateurs se décourageaient, M. Gambetta et les républicains se maintenaient au contraire inébranlables, dans leur volonté première de résister à outrance et de poursuivre la guerre en dépit de tous les revers. A la surexcitation du patriotisme se joignaient chez eux les passions et les intérêts de parti. Les républicains n'avaient encore jamais formé en province qu'une minorité. Ils se recrutaient presque exclusivement parmi les ouvriers et la petite bourgeoisie, et toutes ces classes, tous ces corps à la tête de la société, la noblesse, la vieille bourgeoisie, le clergé, la magistrature, l'armée, les avaient toujours traités avec hauteur et dédain. Dans les campagnes et les petites villes, il avait fallu sous l'Empire, pour rester ouvertement républicain, subir de continuels déboires, de longues persécutions, aussi le parti républicain s'était-il vu, dans beaucoup de lieux, réduit à quelques adhérents isolés. Et ceux-ci, qui avaient tout bravé pour leurs idées, étaient devenus de véritables apôtres, dont les opinions se trouvaient le plus souvent arrêtées à l'égal de dogmes religieux. En prenant, le 4 septembre, la direction de la défense nationale, ils avaient donc étroitement associé la cause de la République à celle de la résistance, se demandant avec angoisse, au cas où la France serait définitivement vaincue, si la République n'allait pas de nouveau sombrer, et si eux-mêmes ne retomberaient pas à l'état d'opprimés. Les républicains et les conservateurs différaient encore de vues, parce qu'ils n'étaient point au même degré dans l'action. Chez les républicains se manifeste cette tension de la volonté, que produit une lutte acharnée contre la mauvaise fortune et le besoin de reculer une catastropheront on supportera le poids. Et, en effet, cet état d'esprit était partagé par les conservateurs, partout où ils se trouvaient étroitement associés à l'effort, aux

armées et dans les villes investies, à Paris et à Metz. Mais, dans les départements, les républicains, le 4 septembre, s'étaient seuls chargés du gouvernement et de Tadministration. Les conservateurs, sans responsabilité, pouvaient donc envisager les faits, en critiques dépris de l'action. Aussi, tandis que M. Gambetta et les siens se raidissaient à chaque revers et cherchaient toujours à écarter le dénouement fatal qui apparaissait, les conservateurs ne voyaient, eux, dans toute nouvelle défaite, qu'un motif de plus de cesser la résistance.

Cependant les hommes qui désiraient la paix ne s'exprimaient point d'une manière ouverte. Ils étaient encore retenus par une sorte de honte et n'osaient contredire en face M. Gambetta, obstiné à promettre la victoire définitive malgré tous les revers. Aussi, ceux qui croyaient que la résistance était désormais sans but, prenaient-ils un biais pour la faire cesser: ils se bornaient à demander l'élection d'une Assemblée. Cela leur suffisait, en effet, car ils savaient bien que, dans l'état d'esprit modifié du pays, une Assemblée négocierait avec l'ennemi. Et, comme tous ceux qui voulaient la paix avaient pour obstacle M. Gambetta^ la demande des élections se fondait sur la manière inhabile dont on prétendait qu'il usait d'un pouvoir auquel le sulfrage universel mettrait fin. Lorsque en octobre la Délégation avait rapporté son décret sur les élections, il s'était bien rencontré un certain nombre de candidats pour murmurer, les journaux hostiles à la République avaient protesté, mais toutes les plaintes s'étaient perdues dans le grand concert d'approbation suscité par les débuts de M. Gambetta. Cependant, à mesure que le désir de la paix grandissait, ceux qui n'avaient cessé de demander les élections trouvaient de plus en plus d'écho. Au milieu de décembre, les conservateurs réclamaient unanimement les élections, et des hommes marquants, entre autres M. Guizot, écrivaient qu'on réunît une Constituante.

Lorsqu'il fut évident que le pays, dans son ensemble,

leur retirait son appui, M. Gambetta et les républicains cherchèrent, par tous les moyens, à comprimer leurs adversaires pour retenir le gouvernement. Ils refusent donc d'accorder les élections, par le double motif que la nomination d'une Assemblée serait nuisible au pays en terminant la résistance, et à la République, en la livrant à ses ennemis. La révolution du 4 Septembre n'avait, de tous les corps élus sous l'Empire, gardé que les conseils généraux. Le Corps législatif s'était vu disperser, les conseils municipaux avaient été dissous, lors du décret sur les élections, puis, celles-ci ajournées, avaient été remplacés par des Commissions municipales. Quand M. Gambetta et son entourage sentirent s'élever contre eux l'hostilité des classes rurales et conservatrices, ils pensèrent avoir trop longtemps respecté les conseils généraux, qui, composés presque exclusivement de conservateurs et d'hommes autrefois dévoués à l'Empire, formaient des corps politiques dont l'influence semblait à craindre. M. Gambetta crut que la fin de l'année ofl'rait une occasion propice de les briser et, le 26 décembre, un décret les dissolvait. Ils devaient être remplacés par des Commissions départementales nommées par les préfets. Si cette dissolution se fût produite au lendemain du 4 Septembre, elle eût probablement passé inaperçue et n'eût pas plus mécontenté que la dispersion du Corps législatif; mais, après de longs retards, dans les tendances modifiées du pays, elle eut des conséquences désastreuses pour le parti républicain. M. Gambetta, en les frappant, donna précisément aux conseillers généraux l'influence qu'il redoutait. Il les traitait en ennemis et, par là, les recommandait aux électeurs des campagnes, qui voulaient se défaire de lui, parce qu'il les obligeait à poursuivre la guerre. Les conseillers généraux dissous allaient ainsi se trouver appelés à diriger le mouvement électoral. Désormais, le reproche fait aux républicains de s'imposer, sans tenir compte du suffrage universel, parut fondé dans les campagnes, car on ne pouvait légitimer la mesure prise par Tintérét

suprême de la défense nationale; les conseils généraux ne s'étaient point montrés hostiles ; ils avaient voté pour Tarmement des sommes considérables, la Délégation avait trouvé en eux de dociles auxiliaires ^ Aussi M. Gambelta n'invoquait-il, dans son décret, d'autre intérêt que celui du parti républicain; il disait que, nommés par une loi qui leur accordait neuf ans de durée, € ils constituaient une représentation départementale en opposition complète avec l'esprit des constitutions républicaines ».

La dissolution des conseils généraux ne nuisit pas seulement à M. Gambetta, en donnant des armes à ses adversaires naturels, elle raffaiblil encore parmi les républicains. Les modérés, hostiles aux mesures arbitraires, refusèrent leur concours, lorsqu'on froissa la majorité du pays. Tous ceux encore qui, futurs candidats à la députation, tenaient les yeux sur les électeurs ruraux, et qui sentaient combien l'adhésion à des mesures impopulaires eût détruit leurs chances, croyaient devoir manifester hautement leur blâme. Sous l'influence de ces causes complexes, on voyait M. Pascal Duprat réclamer les élections et M. Lanfrey écrire, contre M. Gambetta, une lettre amère, appelée au plus grand retentissement Quelques préfets avaient déjà hésité à lever les gardes nationaux mobilisés ; devant la désapprobation soulevée par le décret sur les conseils généraux, un plus grand nombre tergiverse, aucuns donnent leur démission; d'autres, par ménagement, introduisent, en partie, les membres des conseils dissous dans leurs Commissions départementales. Les journaux conservateurs s'emparèrent à l'envi des protestations rédigées par les conseillers généraux pour attaquer la Délégation. On chercha alors, dans l'entourage de M. Gambetta, à intimider la presse en la frappant.

M. Esquiros avait une première fois suspendu un journal légitimiste de Marseille, la Gazette du Midi, mais

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