‹ Histoire de France de 1870 à 1873Chapitre 152 sur 178 · Ranc, ibi(Ly t. Il, p · texte numérisé non relu

Ranc, ibi(Ly t. Il, p

pour transformer la dictature de fait, créée à son profit par l'élan du peuple et l'effacement de ses collègues, en une usurpation audacieuse et Ton se servait de son refus des élections, pour le représenter comme un véritable tyran, foulant aux pieds les droits du pays.

Le vide se faisait autour du parti au pouvoir. La Délégation avait aliéné les campagnes et ne trouvait plus d'appui dans les villes. Aussi les républicains engagent-ils une lutte désespérée. Leurs attaques contre les hommes qu'ils qualifient de réactionnaires, à commencer par H. Thiers, deviennent de plus en plus acerbes; ils prodiguent lesefforts, multiplient les discours et, pour en imposer, affichent une confiance qu'au fond ils n'ont plus. A défaut de Paris, qui jusqu'à ce jour avait permis à la minorité républicaine de suppléer au nombre par la puissance de ses manifestations, Bordeaux était devenu le centre d'où la propagande essayait de rayonner. Le Conseil municipal de Bordeaux, composé d'ardents républicains, fêtait H. Crémieux, en séance solennelle, le 27 décembre. Le maire, M. Fourcand, lui disait: c C'est un honneur pour le Conseil municipal de recevoir le chef honoré de ce gouvernement, qui a pris l'énergique résolution de sauver la patrie et de sauver la République désormais indissolublement unies. > Le surlendemain, le préfet de la Gironde, M. Allain-Tai^é, en distribuant les drapeaux à la garde nationale, déclarait : € Vous avez à garder le gouvernement de la République, vous avez en dépôt l'idée républicaine. Vous ne souffrirez pas que cette idée, pendant que Paris est enfermé dans un cercle de fer, soit amoindrie ou attaquée. >

H. Gambetia, en voyage dans le Nord, devait être rentré à Bordeaux le i*' janvier. Les républicains ce jour-là s'assemblèrent devant la préfecture. Il parut au balcon et prononça les paroles suivantes :

€ Mes chers concitoyens.

c A la vue de ce magnifiqne spectacle, en face de tons ces citoyens assemblés, poor saluer l'aurore d'une année

Lli:S DERNIÈRES DÉFAITES. 381

nouvelle, qui n'aurait confiance dans le succès? Succès mérité pour deux raisons: la première, parce que la France n'a pas douté d'elle-même; la seconde, parce que, seule dans l'univers entier, la France représente aujourd'hui la justice et le droit.

a Oui, qu'elle soit à jamais close, qu'elle soit à jamais effacée de votre mémoire, si faire se peut, cette horrible année 1870, qui, si elle nous a fait assister à la chute du plus imposteur et du plus corrupteur des pouvoirs, nous a livrés à l'insolente fortune de l'étranger. C'est à ce moment que la République, apparaissant pour la troisième fois dans noire histoire, a assumé le devoir, l'honneur et le péril de sauver la France.

« Ce jour, c'était le 4 septembre, l'ennemi s'avançait à grandes journées sur Paris; nos arsenaux étaient vides, notre armée à moitié prisonnière, nos ressources de tous côtés disséminées, éparpillées. Deux pouvoirs: un pouvoir passé captif, une Chambre que sa servilité rendait incapable de saisir le gouvernement. Oh! ce jour-là, nul ne contestait la légitimité de la République. Ce fut plus tard, lorsque la République eut mis Paris dans un état d'inviolabilité sacrée, lorsqu'il fut établi que la République avait tenu sa promesse du 4 septembre: sauver l'honneur du pays, organiser la défense et maintenir l'ordre, lorsqu'il fut démontré, grâce à la République, que la France ne saurait périr, ce fut alors que ses adversaires commencèrent à contester sa légitimité et à discuter ses origines. La République liée, associée comme elle l'est à la défense et au salut de la patrie, la République est hors de question, elle est immortelle.

« Je remercie la patriotique population de Bordeaux, ainsi que la population accourue des villes et des campagnes voisines, du concours éclatant qu'elles apportent au gouvernement républicain, dans l'importante manifestation de ce premier jour de l'année 1871. Je la remercie surtout, au nom de notre héroïque Paris, dont l'exemple nous soutient, nous guide et nous enflamme. Puissions-nous bien-

tôt, nous frayant un passage à. travers les lignes ennemies, lui porter, de vive voix, l'expression de Tadmiration du inonde et de la profonde et impérissable gratitude de la France. Vive la République! »

M. Gambetta n'avait rien perdu de ses premières espérances, rien changé au langage qu'il avait d'abord tenu à Tours. Les défaites, l'épuisement des armées, la chute de l'esprit public survenaient sans le décourager. Il se prodiguait, pour soutenir la défense, et accomplissait un travail énorme. Il visitait les armées, dans TEst et sur la Loire, allait trouver le général Chanzy au Mans, le général Faidherbe à Lille, se rendait à Lyon et cherchait partout à ramener l'espérance et à raffermir les courages. 11 avait, à son arrivée, réellement enflammé le pays; mais, à mesure que les défaites s'étaient multipliées, sa voix avait comme résonné dans le vide ; maintenant, quel que fût le souffle de la passion, elle ne touchait plus qu'une minorité de partisans politiques.

Le gouvernement de la Défense nationale, après le 4 septembre, s'était abstenu de poursuivre les hommes du régime déchu. Tout au plus quelques-uns d'entre eux s'étaient-ils vus passagèrement exposés à la vindicte publique ou avaient-ils, çà et là, subi un court emprisonnement; dans aucun cas la persécution n'avait été sérieuse. En province les républicains demandaient cependant qu'on sévît contre les magistrats qui, associés en 1851 aux pros* cripteurs des Commissions mixtes, avaient ensuite siégé dans les cours et les tribunaux. Il est vrai que, pour les atteindre, il fallait violer l'inamovibilité de la magistrature; aussi le ministre de la justice, M. Crémieux, hésitait-il. Il annulait même des arrêtés que les préfets du Var et de la Haute- Garonne avaient pris de leur chef, pour interdire l'exercice de la justice à ceux de ces magistrats assis dans leurs départements *. Toutefois il entrait bien dans les inten-

Page 1