CHAPITRE IV
LA DÉCLARATION DE GUERRE ET LA SÉANCE DU 15 JUILLET AU CORPS LÉGISLATIF
Le chancelier de la Confédération de l'Allemagne du Nord, le comte de Bismarck, se trouvait en villégiature à Varzin, lorsque la candidature Hohenzollern avait été connue. Le gouvernement français s'étant mis en rapports personnels avec le roi de Prusse, qui ne répondait que comme chef dé famille, il n'avait point été saisi et s'était tenu à l'écart. La négociation prenait cependant une telle gravité qu'il ne pouvait s'absenter de Berlin davantage; il y revient le 12 juillet.
M. de Bismarck jugeait que, tôt ou tard, la Prusse agrandie à Sadowa et la France impériale en viendraient aux prises. Il comprenait que l'empereur Napoléon et son entourage n'accepteraient jamais définitivement d'avoir été leurrés par lui, que d'ailleurs la dynastie des Bonapartes, née du prestige militaire, ne saurait tolérer à ses côtés une puissance dont la gloire balançait la sienne. Il se promettait enfin de compléter lui-même, un jour ou l'autre, l'unité de l'Allemagne, en absorbant la Confédération du Sud dans celle du Nord, et il ne pouvait se flatter que la France, qui était intervenue à Prague pour limiter des agrandissements qui lui paraissaient déjà excessifs, pût accepter sans y être forcée un accroissement nouveau de la monarchie prussienne. Les causes d'un futur conflit existant ainsi à ses yeux, il avait perfec-
lioDné r organisation militaire qni lui avait, contre le ri.'Liieinark tt'abord, puis conire l'Autriche, donné de si L;rc)iKls résultais. Il s'était rattaché les États delà Confédération de l'Allemagne du Sud par des traités et s'était assuré qu'en cas de guerre il trouverait en eux des auxiliaires soumis. Son sysième militaire parfait el ses alliances conclues, il pouvait attendre les événements, soit que la France le provoquai, soit qu'une occasion faTorable se présentant, il se décidât lui-même à la saisir.
Les conditions favorables à une rupture étaient multiples, il fallait que la Prusse eût de son côté au moins les apparences dn bon droit, pour que le monde lui donnât raison; il fallait que le sujet de conflit mit enjeu les passions Je l'Allemagne, et qu'elle se prêtât aux sacrifices à oxi{,'er d'elle, enfin il fallait pouvoir obtenir l'adhésion du roi Guillaume. L'affaire Uohenzollern, au début, ne remplissait aucune de ces conditions. Toute l'Europe, à la nouvelle qu'un prince prussien cherchait à régner en Espagne, avait donné lort à la Prusse; l'Allemagne se montrait hostile à une guerre qui n'aurait d'autre causequ'un intérêt dynastique ; le roi refusait d'assumer sur lui, dans de telles circonstances, la responsabilité d'une rupture, et il amenait en dessous le prince à se désister. M. de Bismarck, à Varzin, laissait donc le roi chercher an arrangement pacifique; mais, revenu à Berlin, il trouve une situation subitement transformée et dès lors change de conduite.
Tant que )a candidature subsislait, on donnait tort ji la l'iiisse; mais si, après qu'elle est retirée, la France continue à poursuivre le roi Guillaume, l'opinion va se reLourner. Il n'y a, en effet, personne qui n'ait vu, dans l;i renonciation du prince de Hohenzollern, un véritable succès pour la France, et cependant son gouvernement ne se déclare pas satisfait. Il ne consent même pas à laisser le roi se couvrir de l'initiative des princes ; il veut au contraire que son Jnlervention soit apparente, de manière à triompher de lui ouvertement. Or tout le monde trouvera excès-
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sive une semblable exigence. De son côté, si l'Allemagne a désapprouvé la candidature, elle croit cependant que le désistement du prince est une réparation très suffisante. Et même la note menaçante lue par M. de Gramont au Corps législatif, Tinsistance avec laquelle l'ambassadeur de France presse le roi à £ms, les provocations des partisans de la guerre à Paris, qui se résument dans cette phrase du journaliste Emile* de Girardin, que : « Si la Prusse refuse de se battre, on doit la contraindre, à coups de crosse dans le dos, a vider la rive gauche de Rhin, » ont à son tour surexcité Tamour-propre national en Allemagne, et l'on pense que le roi a déjà subi une bien grande humiliation. S'il apparaît après cela que la France insiste pour qu'il cède à de nouvelles demandes, l'Allemagne entière va se trouver offensée, et, dans l'exaltation patriotique où elle se maintient depuis Sadowa, elle sera prête à tous les sacrifices. Enfin, le roi Guillaume, se sentant atteint, quoi qu'il ait fait, finit par éprouver une telle irritation, qu'il acceptera lui-même la guerre sans hésiter. Ainsi toutes les conditions favorables pour une rupture sont maintenant du côté de la Prusse, et cependant le gouvernement français s'est si bien compromis, qu'il ne pourra plus reculer. M. de Bismarck intervient donc tout à coup, utilise les incidents survenus à Ems, rend la guerre inévitable.
Le 13, le roi, sur la Brunnen promenade, a repoussé une demande d'engagement pour l'avenir et a ensuite refusé à M. Benedetti une audience, réclamée dans le but de la poursuivre. M. de Bismarck, à Berlin, apprend ces faits par une dépêche du roi. H va les faire connaître. Mais, comme il veut disposer l'Allemagne à la guerre, il arrange sa publication pour soulever les passions nationales. Il tronque la dépêche reçue *■ et la modifie de manière à introduire, dans les rapports du roi et de
1. Deutsche /ietue, mai 1891.— Vbritar/», 17 mai 1891. — Discours du chancelier de Gaprivi au Reichstag, 23 novembre 1892.
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l'ambassadeur, un manque de procédés et une idée d'offense, qui ne s'y sont jamais tronvés et que le texte en son entier ne marquait point. C'est dans un supplément du joarnal mixùsiénel,l^ Nord Deutsche cdlgemeine Zeitung ^ que, le t3 an soir^ paraît la dépéclie ainsi remaniée :
« Ixns, 13 iuiU«t 1S70.
c Après que la noiivelle de la renonciation dn [Hrince de Hohemollem a été officieilement communiquée au gouver- Bernent impérial français par le g^ouTemement royal espagnol, Tambassadeur de France, à Ems, a encore demandé à Sa Majesté le roi de Tauloriser à téiégrdphier à Paris que Sa Majesté le roi s'engageait» pour tout Tavenir, à ne jamais plus donner son approbation» si les Hobenzoliern devaient de nouveau revenir sur leur candidature. Sa Majesté le roi a sur cela refusé de recevoir encore une fois Tambassadeur» et lui a faik dire par Tadjudaut de service qu'il n*avait plus rieu à lui communiquer. »
La commotion^ à Berlin, fui soudaine et terrible. Les demandes de la France» lelles qu Viles sont présentées et qu'on les juge, sont ressenties comme une insulte. Les refus du roi paraissent avoir vengé Tbonneur national et soulèvent un frémissement de patriotisme. La foule se rassemble devant le (lalais. Des hourras sont poussés en l'honneur du roi. La nouvelle, en gagnant les provinces, produit partout la même surexcitation. H. de Bismarck s'adresse ensuite à ses alliés* les États de l'Allemagne du Sud, et aux puissances européennes. Sur ses ordres, le 14, dans l'après-midi, les agents de la Prusse vont trouver les ministres des affaires étrangères auprès desquels ils sont accrédités; ils les informent de vive voix, sommairement, des demandes françaises et des refus du roi Guillaume. M. de Bismarck donne en outre à son auibassadeur à Paris, M. de Werther, l'ordre de prendre immédiatement un congé; et il attend.
L'Empereur et ses ministres, lorsque, le 12 au soir, ils
s'étaient résolus à demander au roi un engagement pour l'avenir, ne paraissent point avoir prévu au juste les conséquences de cette démarche. Le 13, ils demeurèrent perplexes. Ce jour-là, M. Benedetti leur apprenait que le roi n'avait point voulu s'engager, puis qu'il lui avait refusé une audienjce. Le second télégramme accentuait fort l'insuccès auprès du roi, cependant il transmettait une approbation du simple retrait de la candidature tout à fait explicite ; M. Benedetti y disait : <l Le roi a consenti à donner son approbation entière et sans réserve au désistement du prince de HohenzoUern. » L'Empereur et les ministres, assemblés en Conseil dans la matinée du 14, se séparent sans prendre de parti, les termes de l'assentiment du roi leur laissent encore l'espoir d'un accord. Ils se réunissent de nouveau dans l'après-midi et délibèrent jusqu'au soir. Pénétrés de la difficulté grandissante de négocier isolément avec la Prusse, ils forment le projet de réunir un congrès des puissances européennes; ils présenteraient le lendemain au Sénat et au Corps législatif une communication dont la substance serait : « Nous croyons que le principe adopté tacitement par l'Europe a été d'empêcher, sans une entente préalable, aucun prince appartenant aux familles régnantes des grandes puissances de monter sur un trône étranger, et nous demandons que les grandes puissances européennes, réunies en congrès, confirment cette jurisprudence internationale ^» Au cours de cette longue séance, ils avaient en outre pris et abandonné une résolution décisive; considérant d'abord la guerre comme inévitable, ils avaient donné l'ordre d'appeler les réserves de l'armée, puis, à l'idée d'un congrès, l'avaient retiré.
Cependant, dans cette journée du 14, les rapports se succédaient qui montraient enfin à l'Empereur et à ses ministres les conséquences de leur obstination à poursuivre le roi Guillaume de demandes nouvelles. Le matin, le