De Chaudordy, Enquête parlementaire , t. II, p
intermédiaire de la Russie, provoqua la réunion d'une Conférence. On ne pouvait oublier la France, que la question intéressait au même titre que l'Angleterre, d'autant plus que celle-ci exigeait qu'elle fût invitée. On admit donc que le gouvernement de la Défense nationale, quoique non reconnu officiellement en Europe, participerait à la Conférence. M. de Bismarck prévoyait bien que la France chercherait à saisir les puissances de son différend avec la Prusse, aussi avait-il tout de suite établi que les diplomates chargés de modifier le traité de Paris ne s'occuperaient d'aucun autre projet. MM. Gambetta et de Chaudordy, sans tenir compte de cette restriction, s'étaient en effet promis d'exposer les griefs de la France. Ils avaient accepté avec empressement l'invitation faite et transmettaient à M. Jules Favre, par pigeon, l'avis pressant de sortir de Paris, pour se rendre à Londres, où la Conférence devait se réunir. L'offre de participer à la Conférence ne reçut point à Paris, du public, de la presse et du gouvernement, le même accueil favorable qu'à Bordeaux. On était plein de l'indignation produite par le bombardement, et la pensée de voir M. Jules Favre s'associer au représentant de la Prusse, pour discuter paisiblement le droit de navigation dans la mer Noire, causait une véritable horreur. M. Jules Favre était lui-môme partagé entre la sollicitude d'intéresser la Conférence au sort de la France et le tourment qu'il eût ressenti à quitter la ville bombardée. Son départ aurait probablement l'apparence d'une fuite, on y verrait le désir de se soustraire à la capitulation imminente. En outre, M. de Bismarck avait su retarder la remise à M. Jules Favre de l'invitation à la Conférence, puis d'un laissez-passer pour traverser l'armée assiégeante. La France ne fut donc point représentée à la Conférence, qui s'en tint à ratifier le changement apporté par la Russie au traité de Paris.
Ainsi, lorsque, le 23 janvier, M. Jules Favre, sorti de Paris, vint rencontrer M. de Bismarck à Versailles, il le trouvait sans crainte d'une intervention de l'Europe et partout victorieux, au Mans, à Saint-Quentin et à Héricourt. Son
premier mot fut qu'il désirait reprendre Tentretien où il l'avait laissé à Ferrières.M. de Bismarck lui répondit qu'il arrivait trop tard. Des négociations étaient déjà en cours avec la famille Bonaparte. Ne trouvant point dans le gouvernement de la Défense nationale de pouvoir régulier, qui pût s'engager au nom de la France, on traiterait avec celui qui représentait la tradition et l'autorité, on rappellerait en outre le Corps législatif. M. Jules Favre dit à M. de Bismarck sa surprise de lui voir former de tels projets, les poursuivre serait funeste, même à l'Allemagne, et il lui demanda pourquoi il écartait la vraie solution, qui était de laisser la France décider elle-même par une Assemblée. M. de Bismarck déclara que, sans être absolument hostile à ce parti, il le croyait impraticable. Gambetla avait partout fait dominer la terreur ; les communes étaient sous le joug de comités imposés par lui. Plusieurs départements étaient devenus des solitudes et, dans ces circonstances, on ne saurait consulter les citoyens par les voies ordinaires. M, Jules Favre observa qu'un pareil tableau était sans doute fort assombri, puis il s'informa des conditions mises à la reddition de Paris.
M. de Bismarck, en parlant de ramener l'Empire, n'avait vraisemblablement d'autre but que d'effrayer son interlocuteur pour le rendre facile, car, aussitôt qu'il l'eut interrogé sur les conditions à obtenir, il commença à les lui révéler. Rien n'était encore arrêté entre l'empereur Guillaume, le général de Moltke et lui, cependant il croyait que les soldats de l'armée de Paris devraient être prisonniers et les gardes nationaux désarmés. Quant à l'entrée dans Paris, l'Empereur et les généraux y tenaient absolument, sans vouloir dépasser les Champs-Elysées. M. Jules Favre déclara que, vu la surexcitation des habitants, les troupes allemandes ne pourraient désarmer la garde nationale et entrer en sûreté qu'en occupant la ville entière. M. de Bismarck se fit donner ces observations par écrit, pour les remettre à l'Empereur, et ils se séparèrent.
M. Jules Favre s'en allait convaincu que M. de Bismarck traiterait avec lui. Il fixa donc, dans son esprit, certains points de la convention à signer : Paris serait rendu, mais les soldats de la défense y demeureraient; la garde nationale conserverait ses armes; l'ennemi n'entrerait pas dans la ville. La capitulation de Paris devant terminer la résistance de la France, il demanderait un armistice général et l'élection d'une Assemblée pour conclure la paix. Par l'appel d'une Assemblée, il écarterait la restauration de l'Empire et l'ingérence de l'ennemi dans les affaires du pays.
Lorsque M. de Bismarck revit M. Jules Favre, le 24, il lui dit que l'Empereur l'autorisait à négocier avec lui. Il abandonnait donc son premier projet de traiter avec les Bonapartes, sauf à y revenir s'ils ne parvenaient à s'entendre. 11 accorda tout de suite un armistice de trois semaines et l'élection d'une Assemblée. Le débat devint fort vif sur les clauses de la reddition de Paris et se prolongea. M. de Bismarck ne voulut point renoncer au droit de faire entrer l'armée allemande dans la ville. Il en renvoya seulement l'exercice à la fin de l'armistice. Il consentait bien à ne* pas emmener en Allemagne l'armée prisonnière, mais il exigeait qu'elle fût gardée par ses troupes, hors de Paris, dans la presqu'île de Gennevilliers. M. Jules Favre fit ressortir quelle serait l'humiliation des soldats parqués sous les yeux de leurs concitoyens, et aussi combien il serait cruel de les tenir campés en plein hiver. M. de Bismarck admit enfin qu'ils fussent laissés dans la ville. Il insista davantage pour désarmer la garde nationale. D'ailleurs, ses raisons n'étaient pas seulement tirées de son intérêt d'ôter au vaincu tout moyen de résistance, il montrait encore les dangers que courrait la tranquillité publique, si l'on maintenait sous les armes une population surexcitée. Le gouvernement de la Défense nationale se sentait absolument ii:npuissant à désarmer luimême la garde nationale, qui n'eût jamais consenti à rendre ses armes. Il n'eût pu les lui enlever qu'en appelant les
Prussiens à prendre entière possession de Paris. Mais M. Jules Favre, chargé de défendre les droits et l'honneur d'une ville qui venait de résister pendant quatre mois, considérait, au contraire, comme le premier de ses devoirs d'en écarter l'ennemi. Les raisons qu'il donna contre le désarmement de la garde nationale amenèrent epcore M. de Bismarck à céder sur ce point. Se servant alors des remarques sur le péril que courrait l'ordre public, il demanda qu'on lui laissât trois divisions armées, pour assurer la tranquillité. M. de Bismarck n'accorda, d'après l'avis du général de Moitke, qu'une seule division, qui, avec la gendarmerie et la police, devait faire de 16 à 18000 hommes.
M. Jules Favre revint à Paris le 24 au soir. Ses collègues du gouvernement l'attendaient avec anxiété; les conditions obtenues leur parurent admissibles; plusieurs les trouvèrent même relativement favorables*. Il retourna dès le lendemain matin à Versailles. Chaque soir il revenait à Paris, soumettait les propositions au gouvernement et repartait le lendemain, pendant que M. de Bismarck, de son côté, voyait l'Empereur et le général de Moitke, pour obtenir leur adhésion aux clauses nouvelles ou modifiées qu'il arrêtait. Le 25, on fixa la contribution de guerre imposée à la ville de Paris. La veille, M. de Bismarck avait réclamé un milliard, sous prétexte qu'elle était un tel personnage que sa rançon ne saurait être moindre. M. Jules Favre, en communiquant cette demande au gouvernement, fut autorisé à donner 500 millions. Revenu à Versailles, il offrit 100 millions et transigea définitivement pour 200.
M. Jules Favre était laissé seul à conduire une négociation s'étendant à des questions militaires hors de sa compétence; il en avait fait la remarque dès le 25, afin qu'on lui adjoignît un général. La difficulté était d'en trouver un qui consentît à se rendre auprès de Ten-