Glais-Bizoin, Dictature de cinq mois, p
L'ARMISTICE tT LES ÉLECTIONS. 403
vertujon et Liouville. La nécessité d'obtenir un laissezpasser de M. de Bismarck, des arrêts sur les chemins de fer rompus, les avaient longtemps retardés. M. Jules Simon avait été nommé ministre de l'intérieur, pour remplacer M. Gambetta, qui ne conserverait que le ministère de la guerre. Il était investi des pouvoirs les plus étendus et muni du décret réglementaire des élections rendu à Paris le :29 janvier : la loi de 1849 était remise en vigueur, qui composait l'Assemblée nationale de 750 membres, élus au scrutin de liste par département; tous les citoyens français jouissant de leurs droits civils et politiques étaient indistinctement éligibles.
Dans le Conseil, réuni à son arrivée, M. Jules Simon demanda que le décret qu'il apportait fût déclaré exécutoire par la Délégation, qui, elle-même, retirerait son décret sur les inéligibilités. M. Gambetta s'y refusa absolument, et, au cas où l'on prétendrait l'y contraindre, offrit de nouveau sa démission. Ses collègues, sans tenir en principe à la clause des inéligibilités, prirent cependant parti pour lui ; ils croyaient plus que jamais que sa retraite amènerait des troubles profonds. D'ailleurs la prétention de faire prévaloir, d'emblée, un décret rendu à Paris, par un gouvernement prisonnier de l'ennemi et sans nouvelles du dehors, contre une mesure de la Délégation, qui depuis quatre mois gouvernait la province, leur paraissait excessive. Ils eussent voulu que M. Jules Simon entrât, comme simple membre, dans le Conseil qui se tenait et qu'après examen on décidât à la majorité des voix.
Le décret sur les inéligibilités était promptement parvenu â M. de Bismarck. Il le jugeait contraire à la clause de l'armistice, qui garantissait la libre nomination de l'Assemblée appelée à décider de la paix ou de la guerre, et il se hâtait d'en informer M. Gambetta, en lui envoyant une protestation. Les républicains de Bordeaux prirent cette démarche pour une insulte et une ingérence de l'étranger intolérables. M. Gambetta inséra la pro-
testation au Moniteur^ accompagnée d'un commentaire indigné, où il appelait la nation à se révolter contre Toutrage.
Les journalistes ennemis de la République ou simplement conservateurs, depuis longtemps unanimes à demander les élections et à combattre M. Gambetta, avaient, de leur côté, rédigé une protestation contre la clause des inéligibilités. Lorsqu'ils apprirent que N.Jules Simon apportait un décret contraire à celui de la Délégation, ils le lui demandèrent. Il en donna copie. Cet incident accrut encore la colère des républicains de Bordeaux. En lutte avec des ennemis de toute sorte, non seulement ils se voyaient obligés de faire les élections à un moment défavorable, mais le gouvernement de Paris, annulant la clause des inéligibilités, leur ôtait les armes dont ils croyaient avoir besoin ; de plus il semblait qu'il eût envoyé un de ses membres soutenir personnellement leurs adversaires. M. Jules Simon avait beau répudier toute entente avec les journalistes venus le trouver, expliquer qu'il devait assurer la publicité de son décret par toutes les voies indistinctement, la communication faite à des feuilles hostiles n'en paraissait pas moins aux républicains une véritable trahison. Il produisit alors un décret spécial qui lui conférait les pouvoirs les plus étendus. La Délégation refusa d'en tenir compte. Le désaccord s'accrut: la Délégation maintenant son propre décret sur les élections et résolue à supprimer celui de Paris, et H. Jules Simon déclarant qu'il exécuterait les ordres du gouvernement, quelles que fussent les résistances. Les journaux qui insérèrent le décret obtenu de M. Jules Simon furent saisis par le directeur de la sûreté, M. Ranc. H. Jules Simon afficha son décret, avec une proclamation. M. Gambetta fit enlever les afliches.
A mesure que le conflit s'envenimait, l'inquiétude croissait en ville. Bordeaux, siège du gouvernement, avait vu accourir une foule d'agitateurs et d'aventuriers, qui se fussent facilement prêtés à des actes de vio-
lence*. Des députations survenaient de diverses villes, recommandant à M. Gambettade ne point céder et de poursuivre la guerre à outrance. Dans cette extrémité, les membres de la Délégation firent partir M. Crémieux, pour conférer avec le gouvernement de Paris. M. Jules Simon avait lui-même renvoyé M. Liouville à Paris. D'ailleurs, M. de Bismarck s'était empressé de se plaindre à M. Jules Favredu décret sur les inéligibilités. Il lui communiquait la protestation qu'il transmettait à Bordeaux, et lui disait que les actes de M. Gambetta, suivis d'effet, pourraient amener la rupture de l'armistice. Le gouvernement s'était tout de suite résolu à briser la résistance de la Délégation. Il sursoyait seulement à prendre ses mesures, jusqu'au reçu du décret et des proclamations de Bordeaux*. M. Liouville arrivait presque aussitôt avec les textesatlendus. Le gouvernement rendait alors un nouveau décret, pour confirmer son décret réglementaire des élections du 29 janvier et annuler celui de la Délégation sur les inéligibilités. Il envoyait à Bordeaux trois de ses membres : MM. Arago, Pelletan, Garnier-Pagès, soutenir M. Jules Simon. Enfin, comme il voulait prévoir le. cas où M. Gambetta, refusant de céder, l'emporterait à Bordeaux, il convint de se transporter alors à Poitiers et d'y réunir l'Assemblée^.
Les trois membres du gouvernement partis de Paris se croisèrent à Vierzon avec M. Crémieux, qui s'arrêta et revint avec eux à Bordeaux. M. Gambetta, lorsqu'il connut le nouveau décret de Paris, annulant en termes exprès la clause des inéligibilités, cessa de résister. 11 persista seulement à donner sa démission, qui fut acceptée. M. Jules Simon avait été désigné à Paris pour prendre le ministère de l'intérieur; mais les membres du gouvernement, réunis à Bordeaux, choisirent M. Arago, resté étranger au conflit