CHAPITRE IX
Les efforts de la France après Sedan, pour repousser l'invasion allemande, ont échoué. Non que l'énergie déployée eût laissé à désirer, l'acharnement à soutenir une lutte désespérée et la rapidité mise si longtemps à combler les vides n'eussent pu être plus grands. Si la France est restée vaincue, c'est qu'elle a poursuivi la guerre dans des conditions trop désavantageuses. Après la perte totale de son établissement militaire, elle ne pouvait, avec des troupes improvisées, battre l'armée allemande aguerrie et victorieuse. Les désastres de Sedan et de Metz, en engloutissant plus de trois cent mille hommes, lui ont enlevé une grande part de sa population réellement apte au service militaire, alors que le nombre à mettre en ligne était un élément de succès décisif. Les nations envahies compensent généralement l'imperfection de leurs levées par une grande supériorité numérique; mais cet avantage manquait cette fois à la France, qui, privée de tant d'hommes, avait à repousser des armées immenses. Elle ne possédait du reste aucune de ces particularités de sol et de climat qui sont fatales à des envahisseurs; elle offrait au contraire, par sa richesse, sa population dense, ses voies de communication nombreuses, toutes facilités à l'ennemi de vivre et de se répandre. La défense
nationale a donc été entreprise dans de telles conditions que le succès ep était impossible.
D'ailleurs, si les Français ont pu se promettre de repousser l'invasion, en continuant la guerre après Sedan, ce n'est cependant pas par calcul qu'ils ont agi, leur détermination a été alors instinctive. Ils ont rejeté la paix sans délibérer, aux conditions où elle leur était offerte. Et l'acte, au point de vue de l'avantage moral, s'est trouvé juste. Il semblait, après Sedan, que la France fût à tout jamais abîmée. L'Empire, en déclarant la guerre, s'était rendu odieux, sa chute n'inspirait dans le monde aucune pitié. Dépassant le gouvernement impérial, on étendait le dédain à la France tout entière. Eh quoi ! disait-on, finir par de telles défaites, après avoir si longtemps prétendu posséder des facultés militaires spéciales! En outre, la nation vaincue sur les champs de bataille, comment se relèverait-elle par ailleurs! Depuis vingt ans sa forme politique est en arrière de celle des peuples voisins. Si elle n'avait gardé de ses éléments de grandeur que la prépondérance militaire et qu'elle la perde aussi, c'est que l'heure de son affaissement définitif a sonné.
On commence à revenir de celte opinion, lorsque surgit un nouveau régime, constitué par l'élite, qui avait défendu sans se lasser les droits populaires et les libertés politiques. La partie intelligente et progressive de la nation reprenait donc l'ascendant, les aspirations nobles n'avaient été que momentanément étouffées. Puis les sympathies se réveillent, lorsqu'on voit tous les partis s'accorder à poursuivre la plus inégale des luttes. Ces Français, qu'on avait pu croire dégénérés et désormais impropres à la guerre, se montraient prêts à tout subir, pour défendre leur sol et sauvegarder leur honneur. La France se relevait donc, aux yeux du monde, par son courage dans le malheur, par sa détermination de poursuivre à tout risque une défense devenue juste et noble; et les sympathies allaient d'autant plus vers elle que l'Allemagne, à son tour, abusait de la victoire.
Les Allemands avaient été pris d'un véritable délire au spectacle de leur grandeur nouvelle. Pour s'expliquer leur ivresse et leur conduite du moment, il faut se rappeler les longues souffrances de leur patriotisme. Jamais jusqu'alors ils n'avaient été assemblés en corps de nation. Où est, demandait- on, la patrie de l'Allemand? Arndt avait répondu : Partout où l'on parle allemand ; mais à ce vaste espace, ni l'ancien Saint-Empire romain, ni la moderne Confédération germanique n'avaient donné d'organisation unitaire et de gouvernement effectif. L'Allemagne demeurait toujours fractionnée en un grand nombre d'États, régis par des princes indépendants. Il n'est guère de moment dans l'histoire où, par leurs caprices, leurs abus de pouvoir, quelques-uns de ces princes n'aient fait souffrir leurs sujets; et encore les dommages qu'ils infligeaient à l'intérieur, étaient-ils faibles, en comparaison de ceux qu'ils attiraient du dehors. C'était le plus souvent à l'appel de quelque souverain, par une alliance nouée avec un petit État, que l'étranger s'immisçait dans les affaires allemandes, pour y entretenir la division et la faiblesse.
Cependant tout ce qui leur manquait, en fait de sécurité domestique et d'influence extérieure, les Allemands le voyaient possédé par la France. Le spectacle d'un voisin jouissant des biens qui font vainement l'objet de vos désirs, suffit à faire naître la convoitise et l'envie, et ainsi était-il advenu dans ce cas. A ces sentiments se joignait la rancune d'anciens dommages subis. Les nations européennes n'ont jamais, entre elles, connu l'équité ; toutes, lorsqu'elles ont eu la prépondérance, en ont sans scrupule abusé. Depuis des siècles, lorsque la France faisait la guerre, elle devait à sa force et à sa concentration de la porter hors de ses frontières. Pendant les guerres de Trente Ans, de Louis XIV, de Sept Ans, de la Révolution et de l'Empire, l'Allemagne avait servi de champ de bataille à l'Europe, et la France se trouvait parmi les nations qui l'avaient le plus souvent foulée. A ces causes d'inimitié s'en ajoutait une plus profonde encore, dont il faut
tenir grand compte, si Ton veut tout à fait s'expliquer l'afflux de haine qui se fait maintenant jour en Allemagne contre la France ; c'est l'infériorité, non pas seulement nationale, mais personnelle, dans laquelle individuellement, comme homme, l'Allemand 4tait tenu à l'égard du Français*.
La France avait eu sa floraison littéraire aux dix-septième et dix-huitième siècles; elle avait alors fait la conquête intellectuelle de l'Europe, avait répandu partout sa langue, était devenue Tinstitutrice des mœurs, l'arbitre du goût. Lorsque, plus tard, l'Allemagne développa son propre génie littéraire, elle substitua sur son sol sa langue et sa littérature à celle de la France, mais elle ne parvint jamais à exercer à son tour une influence universelle, et surtout elle ne produisit rien d'analogue à la politesse et à l'élégance, développées à la cour de Louis XIV et dans les salons parisiens du dix-huitième siècle. Aussi, du fait de ses avantages, comme homme d'une culture plus ancienne, plus connue et plus raffinée, le Français ne cessait-il d'affirmer sa prééminence et de la faire sentir à l'Allemand. A ce premier sentiment de supériorité est venue s'ajouter, chez le Français, la croyance à des vertus militaires sans égales. C'est cette opinion, engendrée par les guerres de Louis XIY et les campagnes de Napoléon, qui a définitivement amené la France à se donner pour une nation privilégiée, la c grande nation, » et qui partout a fait prendre individuellement au Français le ton et l'allure d'un dominateur. Il est vrai qu'en Allemagne, l'élégance française passait pour une corruption à mépriser, que l'orgueil militaire, l'amour de c la gloire » du Français étaient présentés comme un reste de barbarie. Ce dédain n'existait qu'en apparence. Au fond, la supériorité reconnue du voisin, comme homme du monde et comme
1 . Voyez entre autres : Ludwig Bamberger, Zur naturgeschichte der krieges, p. 91. — Karl Hillebrandt, Frankreich und die Framoten, p. 361. — Friedrich von Heilwald, Culturgeschichte i. H, p. 554.
guerrier, était un tourment perpétuel. Et même à force de n'entendre vanter que leur simplicité de mœurs et leur naïveté, les Allemands avaient fini par tenir leurs vertus en peu d'estime. Ne les traitait-on pas en même temps de rêveurs, de métaphysiciens, de maîtres d'école ! Ces titres leur déplaisaient d'autant plus,, qu'ils en étaient venus, après tant d'essais infructueux, à se demander s'ils pourraient jamais sortir des abstractions et s'ils ne posséderaient pas quelque infirmité, qui les laisserait éternellement dans le monde au-dessous des Français.
Soudain, en 1866, ils réalisent leur unité nationale, d'une manière éclatante, par la guerre et la victoire. Ils sont encore dans les transports, nés de leur heureuse fortune, que la France les attaque. Alors se réveillent, s'échauffent, s'exaltent tous ces sentiments de courroux, d'envie, de besoin de vengeance, d'amour-propre froissé, couvés depuis si longtemps. En un mois, ils détruisent les armées de Napoléon III et ravissent à la France sa suprématie militaire. Une si brusque grandeur, qui dépasse toutes leurs espérances, tous leurs rêves, les jette hors d'eux-mêmes. C'est une de ces secousses qui altèrent la physionomie d'un peuple, en faisant déborder certaines passions jusque-là ignorées et des traits de caractère inattendus.
Revenus de leur soi-disant bonhomie bourgeoise et de leur vieil amour des choses désintéressées, ils ont soif de butin et de conquêtes et se montrent implacables. Us ne voient rien à reprendre, même aux bombardements de Paris et de Strasbourg, qui eussent dû leur sembler d'autant plus odieux que l'un ne pouvait amener de résultat, et que l'autre atteignait une population qu'ils disaient faire partie de leur chair et de leur sang. Cette dureté militaire longtemps spéciale à la Prusse, qui, en Allemagne même, avait causé de si vives répugnances, devenait une précieuse qualité; tous croyaient, en se l'appropriant, s'assurer la vigueur qui avait paru leur manquer jusqu'alors ^ Loin