‹ Histoire de France de 1870 à 1873Chapitre 22 sur 178 · LA FRANGE £T L'ALLEMAGNE EN · texte numérisé non relu

LA FRANGE £T L'ALLEMAGNE EN

Or, si Ton constate que ce génie de Napoléon demeure chargé de l'asservissement de la France qui s'était rendue libre, de deux invasions successives, de la perte des conquêtes territoriales précédemment réalisées sur le Rhin et les Alpes, on se trouve devant l'acte d'engouement extraordinaire de tout un peuple qui resterait incompréhensible, si l'on ne voyait que les Français ont partagé, sur le principal point, la manière d'être de Napoléon. Ils ont eux aussi été des artistes dans l'art de la guerre. Ils ont, au cours de leur histoire, fait la guerre pour des rêves, pour des idées, pour se défendre, par besoin d'agrandissement, par esprit de conquête; mais on reconnaît bien que par delà ces causes variées de s'y livrer, du plus loin et au plus profond, ils l'ont aimée pour elle-même, en soi, d'un goût désintéressé. C'est pourquoi Napoléon leur a procuré de sublimes plaisirs, c'est pourquoi ils n'ont été frappés que par ses actions d'éclat et n'ont voulu voir ni ses extravagances ni ses brigandages, c'est pourquoi ils ont trouvé que l'ivresse où il les avait mis, les conduisant quinze ans victorieux à travers l'Europe, valait et au delà toutes les pertes, tous les sacrifices, toutes les chutes.

Ensuite, lorsque, pendant plus de trente ans, la France a vécu dans le souvenir de la splendeur militaire napoléonienne, lorsqu'elle a, sous toutes les formes de l'art, du récit et de la poésie, grandi sans cesse son héros, elle s'est hallucinée et s'est créé un idéal absorbant, si bien qu'aussitôt que les circonstances l'ont permis, un gouvernement s'est produit pour s'y adapter. Un nouveau Napoléon surgit, comme résultante du travail accompli sur le premier. Mais par là le second Empire est frappé d'un mal irrémédiable et Némésis l'a touché dès qu'il vit. La grandeur démesurée du prédécesseur qui l'a fait naître et d'abord soutenu, pèse après cela sur lui d'un terrible poids, elle l'oblige à remplir un rôle et à satisfaire des passions, qui ne correspondent plus à l'état normal, au dedans de la nation qu'il gouverne, au dehors des nations qui l'entourent.

lOÎ HISTOIRE DE FRANCE DE 1870 A 1S73.

mutées par les guerres antérieures, l'impopularilé de l'e^ipédition du Mexique écartaient tout désir d'une guerre nouvelle. Cependant l'avènement d'un prince prussien au trftne d'Espa[;ne paru! une provocalion et une source de dangers inacceptables. Si la candidature est maintenue, la France se décidera donc à s'y opposer par les armes, mais ce serait là une extrémité, et le retrait à l'amiable et une solution pacifique lui conviendraient autrement.

Il est vrai que la décision à prendre an sujet de la candidature HohenzoUern, en soi, est embrassée par des considérations dominantes, plus générales et plus profondes. Il y a surtout cette pensée que la victoire de Sadowa a procuré à la Prusse des accroissements que la France ne peut à tout jamais accepter. Dès lors, avant de se décider â \r paix ou à la guerre, à propos d'un incident comme la candidature HohenzoUern, on examine dans son ensemble In situation respective des deux nations pour s'assurer, puisque celle de la Prusse doit être un jour redressée, si le moment opportun n'est pas venu. On voit par là coml)ien étaient affaiblis la plupart des défenseurs de la paix. ils admettaient que les agrandissements réalisés par la Prusse étaient inacceptables et que, l'occasion se présentant d'y porter atteinte, il fallait, après s'être préparé, ne pas manquer de la saisir. C'était là le tangage de M. Thiers. Tont se réduisait alors à savoir si l'incident HohenzoUern i''tait propice ou non. L'occasion est favorable, nous sommes prtts.disaient les bonapartistes; elle est mal choisie et vous ri'éles pas prêts, disait M. Thiers; mais entre les deux il y avait celte opinion commune que, lot ou tard, puisque la cause générale subsistait, il y aurait lieu à un conflit. En effet, )a bataille de Sadowa et la prépondérance de la Prusse en Allemagne continuaient h être douloureusement ressenties. L'Empereur et les bonapartistes en souffraient comme d'avantages obtenus sur eux par duplicité ; l'armée l't les « chauvins » y voyaient un éclat île gloire offusquant )a gloire française ; les catholiques, le triomphe du protestunlisme sur l'Autriche catholique; les politiques, le dé-

placement de l'équilibre européen en faveur de la Prusse. El comme la faule première remontait à TEmpereur, Topposition de toutes nuances le poursuivait de ses reproches et empêchait Toubli. Pour amener le pays à repousser la guerre d'emblée, en toutes circonstances, il eût fallu pouvoir dire : Quelque jugement que Ton porte sur les événements d'Allemagne, ce sont des faits irrévocables qu'il faut accepter à jamais, sans esprit de retour. Hais, cette opinion étant impopulaire, peu de gens osaient ouvertement la soutenir.

Au mécontentement causé par la grandeur nouvelle de la Prusse se joignait, pour laisser la France glisser à la guerre, la conviction de sa supériorité militaire. La guerre n'apparaissait alors aux Français que comme une sorte de course victorieuse, hors des frontières; Tarmée, à cause du système d'exonération à prix d'argent, n'était presque plus composée que de soldats de profession ou d'hommes du peuple ; aussi le seul sacrifice qu'une campagne parût entraîner aux yeux des classes dirigeantes, était-il une charge financière. C'est la croyance à l'invincibilité des armes françaises qui portait les bonapartistes et les € chauvins Ji à exiger la guerre, et les hommes des autres opinions, sans partager leur ardeur, n'éprouvaient cependant aucune de ces appréhensions, qui eussent pu les conduire à la repousser énergiquement. La France a donc vu se précipiter l'affaire Hohenzollern sans être renseignée et sous l'influence de sentiments complexes; elle n'a en définitive manifesté de volonté absolument arrêtée dans aucun sens; elle a laissé faire. C'est-à-dire que, soit qu'on regarde les ministres, le Corps législatif ou la nation, on ne découvre aucune puissance capable d'exprimer une volonté ou de faire prévaloir une résistance en face de l'Empereur, redevenu par le plébiscite maître absolu de toutes choses. Aussi, pour comprendre les événements, faut-il connaître le caractère de l'Empereur.

Louis-Napoléon Bonaparte est un homme froid, méditatif, taciturne ; son regard est voilé, son jugement a du

iroiible ; ses actes, même dans les avenlnres, ses livres et >*.-> m ,,iii-^ Uahissenl toujours quelque iadécisiou. Par icn.ii . 6tés, saus atteindre une supériorité très grande, ns^^l, ■ i epeudanl ; dans sa vie de conspiraleur, il est resté <-i |H I,. i^. u)]gtji,^,Q^iiil fjjgg gup lgg tnoyens de s'emparer du II ., t\ De là lui est venue une connaissance très iw\''' .<.':> passions et des instincts qui, au sein de la nation, iiiilii. li; en sa faveur; il y joint nne sorte de tact, d'esprit ue uK-..ire qui l'amènent facilement à se contenir et à ne rien i^ rnsser volontiers à l'eilrème. Aux grandes crises, il ■i all:u-^.-.o et tombe dans la stupeur ; non pas qu'il craigne le iia:u,^r, il le subit de sang-froid, c'est ^nte d'invention t't Ji' lessort qu'il esl alors inerte. Louis-Napoléon a été iiiipiniireaui péripéties de la politique et de la guerre. Il niédili' (les plans, sans parvenir à leur donner de forme préri^', puis, lorsque l'heure anive de les réaliser, lorsque l'iiclion amène le besoin de la vue rapide, il flotte et tergiverse et, s'il s'est laissé aller avec un politique doué (les facultés qui lui manquent, c'est celui-ci qui recueille tes tViiils de l'action engagée. Louis-Napoléon a préciséineul ronconlré deux de ces liommes : HH. de Cavour et de Ilisiii:uck. Entré avec eux dans des voies tortueuses, quoiqu'il l'iil le rôle d'arbitre suprême, il leur laisse une telle l.ilituiii' qu'ils s'agrandissent hors de ses prévisions, et, \e^ événements consommés, il accepte et se résigne, la prudeiicede ne point revenir sur l'irrévocable finissant par l'ediporter.

Oiinnd ta candidature Hohenzollern surgit, l'Empereur ne M' montre point possédé des sentiments belliqueux lie ■•itn entourage ; il lui est cependant diflicile de s'y sous- Ir.'iin-; si l'Impératrice et les bonapartistes veulent la jiiieiii , c'est pour réparer ses fautes. Ainsi en désavantage à ré£.'ai'd de sa famille et de son parti, il se laisse d'abord iiiiliaîiier à un langage énergique. Il obtient le désisteiih'mI. Il est vraisemblable que, laissé à lui-même, il l'eût {K'i'e|ilé du prince Antoine tel qu'il se produisait, sans poursuivre l'intervention ostensible du roi Guillaume. II

se serait conduit avec la prudence d'autrefois, lorsque, après avoir promis d'affranchir Tltalie jusqu'à l'Adriatique, il s'était contenté de la Lombardie. Mais il cède au contraire à la pression exercée sur lui, en introduisant la demande au roi de garantie pour l'avenir. Savait-il dès lors que la guerre allait devenir inévitable? On peut croire que non. C'est ici qu'apparaît sa vue trouble. 11 avait obtenu une partie de ses demandes, à une autre devenue sans objet il substituait une proposition nouvelle^ qu'il supposait pouvoir amener de nouveaux pourparlers. Mais il a devant lui un homme qui a déjà profité de son manque de coup d'œil. M. de Bismarck reconnaît l'occasion et l'utilise. L'Empereur, circonvenu par l'Impératrice, les bonapartistes et les (L chauvins :» qui le harcèlent, puis saisi par M. de Bismarck qui lui coupe la retraite, a été entraîné à la guerre sans la désirer. C'est donc autour de lui qu'éclate une confiance sans bornes, une joie véritable, tandis qu'il ne manifeste aucune satisfaction et ne dissimule point la gravité de l'entreprise que l'on tente.

Le 16 juillet, le Sénat était reçu à Saint-Cloud par l'Empereur, l'Impératrice et le prince impérial. Son président, M. Rouher, prononçait un discours dithyrambique, pour acclamer le génie de l'Empereur et le triomphe prochain. L'Eoipereur répondait d'une façon peu enthousiaste. Cinq jours après, recevant à son tour le Corps législatif, il se défendait d'avoir personnellement voulu la guerre. Il avait soin du reste de montrer le prince impérial, il l'emmenait, disait-il, avec lui — un enfant de quatorze ans ! — Et comme au plébiscite, les ministres le produisaient de leur côté. M. Emile Ollivier, prescrivant des prières publiques, demandait aux évêques de mettre sous la protection divine a: la France, son chef et le noble enfant qui va combattre avant l'âge ». Par décret du 23 juillet, l'Empereur déclarait closes les sessions du Sénat et du Corps législatif, et nommait l'impératrice Eugénie régente pendant son absence. Parti de Saint-CIoud le 28, il arrivait le soir même à Metz, où il établissait son quartier général.

tue HISTOIRK D£ FRANCE DE 187U A 1873.

Le 15 juiilet, le roi Guillaume avait quilté Ems. Il apprenait la résolution prise par le gouvernement Trancais lie it>'> l.iiL'i Ut guerre, le soir, eu arrivant à Berlin. M. de lUxii.i;. k. le général de Moltke le recevaient à la gare. Li >i>>!.v, Ile de la guerre imminente soulevait la colère lUi iii'>i|<it' [imassé au dehors, et le roi,delagare au palais, l'LiiL s.iliif' i)ar (les hourras et des chants patriotiques. Le soir in^iiie, les ordres de mobiliser l'armée partaient en tous sens.

I.t> ]'.), le jour où il recevait notification oflicielle de la di^claratîoa de guerre, le roi Guillaume ouvrait le Reich> slag de la Confédéralion de l'Allemagne du Nord. Après avoir ohservé que le gouvernement de l'Empereur des Françiiis venait de créer un cas de guerre, avec un mépris du droit des peuples, dont les souverains antérieurs de la France avaient déjà donné des exemples, et dit que, si l'Allemagne, autrefois divisée, avait subi en silence les utteinli's à son droit et à son honneur, elle avait aujourd'hui, par son union, la force de se défendre, il ajoutait : «Nous appuyiiU sur la volonté unanime des gouvernements allemands du Sud comme du Nord, nous nous adressons au patriolisme et au dévouement du peuple allemand, pour l'appeler à la défense de son honneur el de son indépendance, u En effet, le roi Guillaume avait déjà reçu l'adhésion des Étals de l'Allemagne du Sud. Ils avaient, sans attendre, considéré que le cas d'alliance prévu par leurs traités avec lui se présentait, et d'eux-mêmes mobilisaient leurs troupes pour les joindre aux siennes. L'Allemagne entière ressentait une môme fureur patriotique.

La l'russe ralliait en outre les sympathies de presque tous les neutres. La Russie lui était depuis longtemps attachée et, tout en se proclamant neutre, n'en persistait pas moins dans un traité d'alliance secrète avec elle. L'Angleterre, qui avait hautement désapprouvé la candidature Iluliuu;^ollern, trouvait injustifiable la guerre déclarée apr<S siiii retrait. Il était alors bruit d'un marchandage au sujet ik' la Belgique, que M. de Bismarck livrerait â Tempe-

pereur Napoléon, pour compenser les agrandissements réalisés ailleurs par la Prusse, et l'Angleterre se tenait d'autant plus en garde contre la France qu'elle craignait de la voir prolonger au Nord sa frontière maritime.

Deux puissances à cette époque, l'Autriche et l'Italie, se fussent peut-être, dans des circonstances favorables, alliées à la France. Mais comme l'opinion de l'Europe lui donnait tort, les partis qui, chez elles, eussent pu l'emporter en sa faveur perdaient toute leur force. L'Autriche était d'ailleurs retenue par l'alliance secrète existant entre la Russie et la Prusse^; elle savait que la Russie devait secourir la Prusse, au cas où la France trouverait elle-même de l'aide au dehors. L'Italie était encore aliénée par Toccupation prolongée de Rome et le maintien du pouvoir temporel du pape. Seul, le petit Danemark, mutilé par la Prusse, accueillait la guerre avec joie, comme susceptible d'amener une réparation en sa faveur; mais, trop faible pour rien entreprendre, il conservait lui aussi la neutralité.

Le gouvernement de l'empereur Napoléon III se jetait dans la guerre sans alliés. Du reste, l'opinion que la France avait de sa supériorité était partagée au dehors. Les guerres de Crimée et d'Italie avaient autrement ébloui que les victoires prussiennes. Aussi les regards du monde se fixorent-ils sur les lieux d'où l'on s'attendait à voir les Français se précipiter sur l'Allemagne.

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