‹ Histoire de France de 1870 à 1873Chapitre 39 sur 178 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

La guerre déclarée, la France avait attendu, sûre d'ellemême. Les Français du second Empire se prévalaient tellement de leurs victoires de Crimée et d'Italie, ils interprétaient d'une telle façon la grandeur éphémère du premier Empire, qu'ils en étaient venus à se croire doués pour la guerre d'une supériorité de race permanente. Ils oubliaient que la suprématie militaire n'existe chez un peuple, que comme résultante de grandes passions et d'un équilibre particulier des forces et des ressorts nationaux, appelée à disparaître lorsque les passions s'aiïaiblissent ou que l'équilibre se défait. Joignant l'admiration ressentie pour les zouaves, les turcos, les chasseurs à pied de la guerre d'Afrique au prestige traditionnel des grognards du premier Empire, ils ne mettaient plus la source du courage militaire dans le patriotisme, auquel s'ajoutent l'intruction et la discipline, mais dans un travail spécial imaginaire, métamorphosant le soldat en une sorte de gladiateur. Quant aux institutions qui faisaient la puissance des armées allemandes, elles n'excitaient que de l'indifférence ou du dédain ; et, singulier retour des choses ! le mépris que le duc de Brunswick et les coalisés de 1792 avaient témoigné aux cordonniers et aux tailleurs, qu'ils prétendaient voir s'armer contre eux en France, ce sont aujourd'hui les Français qui le montrent pour les étu-

diants et les ouvriers qui deviennent soldats en Allemagne. Les « chauvins ^ reprenaient la Marseillaise de leurs pères en armes et déchaînés, et on la déclamait à rOpéra, sous Taigle de César, aux applaudissements d'hommes exonérés du service militaire à prix d'argent. Toute cette partie de la guerre qui est stratégie, science, devant amener, sur le terrain, la combinaison de masses soumises à l'intelligence, était méconnue du public, qui ne voyait plus dans un combat que le déchaînement du courage aveugle. La littérature, les arts, le journalisme faussaient depuis longtemps le jugement, en ne mettant jamais en lumière, dans les peintures et les récits de bataille, que le côté brillant. Aussi, nulle part, même parmi les ennemis de l'Empire, ne s'imaginait-on qu'on pût être vaincu.

La nouvelle de la reconnaissance de Sarrebruck arrivait à Paris le 3 août. Les dépêches publiées faisaient ressortir avec soin la belle attitude du prince impérial, qu'elles montraient conduit au feu par son père et plein de sang-froid dans le danger. On reconnaissait là, une fois de plus, quelle sorte d'avantage pour l'héritier du trône le parti bonapartiste attendait de la guerre. Cette escarmouche semblait un heureux présage. La défaite de Wissembourg éclate le surlendemain, et, à partir de ce jour, se produisent des emportements violents, qui vont af^iter les foules et sont la manifestation d'un état de fièvre qu'il faut avoir sans cesse présent à l'esprit, si l'on veut s'expliquer les événements qui vont suivre. Une défaite et la France envahie! Ce n'était pas seulement de la douleur pour les siens, de la haine contre l'ennemi, c'était surtout de l'étonnement, de la stupeur et, comme conséquence, une irritation sans bornes. On était battu! Jamais cette chance n'avait été envisagée. La dépèche annonçant la défaite avait dit que le maréchal de Mac-Mahon concentrait ses troupes, et une seconde dépêche avait ensuite appris qu'il occupait une forte position. A Paris, on attendait plein d'anxiété. En pareil cas,

110 RIsTOUE K FIAIUIE BK l»7U A l»T3.

les inciil«Dls sia^liers se pnxInUenl spontanément. Un bmil ni^ â U Bourse se ivpaMtl. le G, tlaos l'aprës-niidi : Nac-Habon a remporté une grande «ia^toire el fait prisonniers le prince de Prusse avec ^i^)0 hommes. La DoaTelle voie de bouche en bouche, c'est à qui la criera le pins <rtte et la portera le plus loin. Les maisons se pavoisent. Sommes el femmes sortent dans me, à la hàle, aa-téle, itres de joie, se serrast les mains, s*embrassant. La foole conver^ vers la Bourse, la place se remplit en un instant, et, sur les marches du péristyle el sous la colonnade, on entonne la Manfillatse. Hais bienlAt la fausseté de la nouvelle esl connue, on retombe de l'excès de joie dans l'irrilalioD précédente. Un rassemblement se forme, place Vendôme, devant le ministère de la justice; ceux qui le composent demamieni avec colère des noii- «elles. M. Emile Ollivier, venu, pmur les apaiser, au IkiIcon, s'engage h publier (ouïes les dépêches qui arriveront du théâtre de la guerre. La foule entrée à la Bourse saccage la corbeille. Le soir, elle restait dans une sombre anxiété, et des bandes, interprètes du désir général, parcouraient les boulevards en réclamant des nouvelles.

Le lendemain, un dimanche, l'impéralrice-régenle et les ministres annonçaient par des proclamations les défaites simullanées de Prœschwiller et île Spickeren, la convocation des Chambres et la mise en état de siège de Paris. La consternation produite par les nouvelles du dimanche grandit encore le lamli, lorsque des télégrammes supplémentaires furent publiés. L'Empereur mandait que le général Frossard avait combattu seul un ennemi sans cesse reororcé, que le maréchal de Hac-Hahon s'était engagé avant que le générai de Faiily eût pu ie rejoindre. Les télégrammes portaient en outre des mentions comme celle-ci : • Mes communications avec Hac-Hahon étant interrompues, c'est le général de Laigle qui m'a annoncé que le maréchal de Mac-Mahon avait perdu une bataille. On n'a que des détails très vagues. > El sur le général

LE MINISTÈRE DE PALIKAO. Ul

Frossard : « On n'a pas de nouvelles de Frossard, qui paraît cependant s'être retiré celte nuit en bon ordre. » La part, dans les défaites, du commandant en chef, aftrihuable à son incapacité, ressortait si clairement de ces dépêches, que tout de suite l'Empereur devint Tobjet de la soif de vengeance, de la haine et du mépris universels. Les mouvements tumultueux survenus au lendemain de Wissembourg se reproduisirent avec un caractère tranché d'hostilité politique. Le dimanche et le lundi, des rassemblements parcoururent les boulevards, en réclamant des armes. La cavalerie fit des charges répétées et la police des arrestations nombreuses. Le décret de l'Impératrice-régente convoquant les Chambres avait d'abord désigné le jeudi comme jour de la réunion; mais, depuis, la date avait été avancée au mardi 9 août. Les rassemblements se portèrent ce jour-là sur la place de la Concorde. Le Corps législatif s'assembla, protégé par un déploiement de sergents de ville, de gardes nationaux, de troupes à pied et à cheval, dirigés en personne par le maréchal Baraguey d'Hilliers, commandant l'armée de Paris. Ces forces contenaient la foule menaçante, en grande partie formée de républicains, qui cherchaient à envahir le Corps législatif pour brusquer un dénouement et renverser l'Empire.

Le président Schneider, ouvrant la séance du Corps législatif, lit le décret de convocation. Le nom de l'Empereur en tête soulevait les clameurs des députés républicains, sans que les autres cherchassent à le faire respecter. M. Emile Oilivier se présentait aussitôt à la tribune. Les apostrophes et les invectives qui l'accueillaient montraient qu'encore plus que le souverain, il était universellement abandonné. 11 cherchait tout de suite à atténuer les défaites. On n'avait éprouvé, selon lui, que des échecs partiels, sans que le sort de la patrie fût compromis. Les corps « re|)oussés » ne l'avaient été qu'après avoir déployé un héroïsme sublime et par des forces quatre à cinq fois plus nombreuses. Il demandait ensuite à organiser la levée en masse et énumé-

rait les mesures de défense que le gouvernement recommandait. Son discours ne lui valait que des marques d'improbation.

M. Latour-Dumoulin donnait alors lecture d'une proposition due à des membres du centre gauche et du liers parti : c Les députés soussignés demandent que la présidence du Conseil des ministres soit confiée au général Trochu et qu'il soit chargé de constituer un ministère. »

M. Jules Favre faisait connaître les propositions de la gauche républicaine, sur lesquelles il demandait l'urgence. D'abord l'organisation de la garde nationale selon la loi de 1851. Des fusils seraient en particulier distribués à tous les hommes valides, inscrits à Paris sur les listes électorales. Puis il disait : « Il faut, si la Chambre veut sauver le pays, qu'elle prenne en main le pouvoir et c'est pour cela que je dépose sur le bureau la résolution suivante : Considérant que malgré Vhéroisme de notre armée le sol de la patrie est envahi^ qvs le salut de la France commande au Corps législatif de prendre en main la direction des affaires^ la Chambre arrête : Un comité de quinze membres^ choisi dans son sein, sera investi des pleins pouvoirs du gouvernement pour repousser l'invasion étrangère. »

Celte proposition, signée de trente-deux députés, soutenue par les applaudissements de la gauche, soulevait au contraire à droite et au centre de violentes interruptions. Le président M. Schneider observait : € La proposition qui vient d'être faite par M. Jules Favre a un caractère essentiellement inconstitutionnel.» — M. Jules Simon : c L'histoire ne croira pas ce qui se passe ici, il faut d'abord sauver le pays! » — M. Schneider : « Voulez-vous que je dise, au lieu de me servir du mot inconstitutionnel, que votre proposition a un caractère essentiellement révolutionnaire? Par conséquent je ne puis ni l'accepter, ni la mettre en discussion. Vous ne ferez pas de révolution avec une Chambre comme celle-ci. » — M. Granier de Cassagnac : « L'acte

qui vient de s'accomplir devant vous est un commencement de révolution donnant la main à un commencement d'invasion; les Prussiens vous attendaient. » — M. Esquiros : « C'est vous qui les avez amenés en votant la guerre. » — M. Tachard : « C'est votre ineptie qui lésa amenés. » — M. Granier de Cassagnac : « Lorsque Bourmont d'odieuse mémoire vendit sa patrie, il ne faisait rien de plus que vous. Au moins Bourmont était un soldat qui avait vu en face et de près les ennemis de son pays, tandis que vous, abrités ici derrière vos privilèges, vous proposez de détruire le gouvernement de qui? de l'Empereur qui est en face de l'ennemi. Nous sommes venus ici sous la condition de notre serment, qui constitue notre caractère et crée notre inviolabilité. » — M. Eugène Pellelan : « 11 n'y a pas de serment devant le parjure! » — M. Granier de Cassagnac : «Lorsque par un acte révolutionnaire on reprend son serment, on perd à la fois l'inviolabilité et le caractère qui en découle pour rester de simples factieux. » — M.Gambetta: «Ils'agit du salut de la patrie !» — M. Granier de Cassagnac : « Et je vous déclare que si j'avais l'honneur de siéger au banc du gouvernement, vous tous signataires seriez ce soir devant un conseil de guerre. » Les républicains ne pouvaient voir de salut que dans la déchéance des Napoléons, aussi exhortaient-ils le Corps législatif à se saisir du gouvernement. Et les bonapartistes, sentant l'Empire périr, laissaient Juger, par le plus violent d'entre eux, qu'ils ne reculeraient devant aucun moyen, pour essayer encore de le faire vivre.

Les députés allaient examiner dans les bureaux les projets de défense présentés par le général Dejean, ministre de la guerre par intérim. La séance reprise, le président donne lecture de deux ordres du jour motivés. Le premier venait de M. Latour-Duraoulin et de ses amis du centre gauche : « Le Corps législatif, déclarant que dans la situation actuelle le cabinet a cessé d'avoir sa confiance, passe à l'ordre du jour. y> Le second était dû à M. Clément Duvernois: < La Chambre, décidée à soutenir un cabinet capable

Mi HISTOIRE DE FRANGE DE 1870 A 1873.

d'organiser la défense du pays, passe à l*ordre du jour. » Le discours de M. Granîer de Cassagnac n'était en effet qu'un hors-d'œuvre et c'était M. Clément Duvernois qui était intervenu au nom de la droite bonapartiste, comme MM. Jules Favre et Latour-Dumoulin au nom de la gauche et du centre gauche. L'ordre du jour de M. Clément Duvernois, que M. Emile Ollivier déclarait repousser, était adopté.

La Chambre examinait ensuite les deux demandes d'urgence de M. Jules Favre: la première, sur l'armement des gardes nationales, était* votée ; la seconde, sur la création d'un comité de défense, repoussée par ISÎO contre 53. La majorité du Corps législatif était comme toujours restée muette. Elle n'avait envoyé personne à la tribune, après la gauche, le centre gauche et la droite, faire connaître qu'elle eût des mesures de salut à proposer. Elle s'était donnée à M. Emile Ollivier tant qu'il avait été l'homme de l'Empereur; maintenant que la chute de son maître et les défaites le supprimaient, continuant son rôle de soumission, c'est à l'Impératrice et à la droite bonapartiste qu'elle allait s'abandonner. Â la fin de la séance M. Emile Ollivier déclarait qu'après le vote de l'ordre du jour de M. Clément Duvernois, les ministres avaient remis leur démission à l'Impératrice, qui chargeait le général de Palikao de former un nouveau ministère.

Le général Cousin de Montauban, comte de Palikao, commandait depuis plusieurs années le Â^ corps d'armée, à Lyon. Le 9 août au soir, il recevait un télégramme de H. Emile Ollivier le mandant à Paris ^ Le lendemain il arrivait aux Tuileries et l'Impératrice le nommait ministre de la guerre, avec la présidence du nouveau ministère. Le général de Palikao n'avait jusqu'à ce jour joué aucun rôle politique ; aussi la couleur du cabinet ressortait-elle surtout de la présence de MM. Jérôme David et Clément

1. Général de Palikao, Un ministère de la guerre^ etc., p. 48.

Duvernois; le ministère était en effet composé comme suit:

Comte de Palikao, guerre.

Chevreau, intérieur.

Magne, finances.

Grandperret, justice.

Prince de la Tour d'Auvergne, affaires étrangères.

Amiral Rigault de Genouilly, marine.

Jules Brame, instruction publique.

Jérôme David, travaux publics.

Clément Duvernois, commerce.

Si MM. David et Duvernois ne venaient qu'à la fin de la liste ministérielle, c'était de leur propre choix. M. Jérôme David, que ses aspirations belliqueuses recommandaient depuis longtemps à l'Impératrice, avait reçu l'offre du ministère de l'intérieur*. Il avait refusé, préférant être moins en vue aux travaux publics. Lui et M. Duvernois s'étaient en effet trop compromis comme chefs de la droite bonapartiste, leur zèle dynastique s'était trop ouvertement manifesté pour qu'ils osassent, à pareil moment, occuper les grands postes d'un cabinet. Ils se contentaient donc de portefeuilles secondaires, d'autant mieux que la composition du ministère assurait toute prépondérance à leurs idées. MM. Chevreau, Grandperret, Busson-Billaut, Magne étaient absolument dévoués à la dynastie. Aux réunions du Conseil des ministres allaient assister les présidents du Sénat et du Corps législatif, MM. Rouher et Schneider, ainsi que les membres du Conseil privé. Les chefs du pur parti bonapartiste, à cette heure dernière, s'assuraient donc le gouvernement, et, comme on écartait l'Empereur et les ministres du 2 Janvier qui les avaient précédemment couverts aux yeux du public, sentant qu'ils avaient plus que jamais besoin de se disi^imuler, ils se dérobaient derrière le général de Palikao.

Le choix comme président du Conseil du général de

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