Jérôme David, Enquête parlementaire, 1. 1^ p
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Palikao fut accueilli avec une faveur marquée. L'expédition de Cliine lui avait acquis un rare prestige. On ne s'inquiéta point de la domination que les bonapartistes allaient exercer, on ne vit au nouveau ministère que le général, tenu pour grand homme de guerre. Les républicains exaltés, qui avaient essayé de renverser l'Empire parla Force, sentant s'élever contre eux la désapprobation publique et moins que Jamais soutenus par les chefs et les modérés du parti, renoncèrent k leurs tentatives. De toutes parts, le désir de ne point entraver la défense, considérée désormais dans d'excellentes mains, prévalut. Les rassemblements tumultueux cessèrent dans la rue, le calme se rétabli! dans les esprits. l,c renvoi de M. Emile Ollivier et de son ministère ne suffisait point cependant à rassurer l'opinion, elle exigeait encore que l'Empereur cessât de diriger l'armée. Le général de Palikao donnait satisfaction sur ce point, en annonçant le {3, au Corps législatif, la remise du commandement faite au maréchal Bazaine.
Aussitôt le nouveau ministère constitué, le Corps législatif prenait les mesures exigées par les événements. Le 10, M. de Forcade la Roquette avait lu le rapport de la Commission, chargée d'examiner les projets de loi présentés par le général Dejean. La Commission les modifiant sur certains points, proposait de lever tous les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans, célibataires ou veufs sans enfants, et la totalité de la classe de 1870 ; elle facilitait les enrôlements volontaires et autorisait le remplacement des hommes appelés par ceux des anciennes classes. Le 12, le projet de loi de M. Jules Favre, sur la garde nationale, était adopté ; il fixait à cinquante ans la limite d'âge pour le service.
La Chambre votait encore la suspension des payements en numéraire et le cours forcé des billets de banque ; elle élevait de 500 millions k un milliard l'emprunta émettre pour les frais de guerre ; elle expulsait du territoire frani;ais les sujets allemands. Le 13,^elle ajournait à un mois [es poursuiles deinaudées par les effets de commerce en
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souffrance. Ces mesures commençaient à tranquilliser^ lorsque, le 18, le Journal officiel apprit à l'improviste que le général Trochu était nommé gouverneur de Paris. Le même jour, le général de Palikao disait, au Corps législatif, que cette nomination n'impliquait point que la présence immédiate de l'ennemi sous Paris fût à craindre, elle était uniquement due au désir que le gouvernement avait éprouvé de concentrer aux mains d'un homme intelligent et énergique les pouvoirs nécessaires à Tarmement de la ville. Cette déclaration était inexacte: la nomination du général Trochu ne venait pas du gouvernement de l'impératrice ; elle avait été faite en dehors de lui et se rattachait à des décisions prises à Châlons par l'Empereur et les généraux qui l'entouraient.
Le camp de Châlons avait été choisi pour recevoir les corps de troupes, soit formés à nouveau, soit ramenés du théâtre des premières opérations, qui devaient constituer une armée nouvelle. Les dix-huit bataillons de la garde nationale mobile de la Seine, sous les ordres du général Berthaut, se trouvèrent les premiers rendus au camp, où ils allaient s'organiser. Le général de Palikao les destinait, avec l'infanterie de marine et des régiments de ligne, à former un nouveau corps d'armée, le 12^ Il en avait donné le commandement au général Trochu, avec le général Schmitz comme chef d'état-major. Celui-ci, devançant son chef de corps, était arrivé au camp le 15 ; il s'était aussitôt mis en rapport avec le général Berthaut, qui lui apprenait que ses mobiles n'étaient pas armés ; sur les dix-huit bataillons, trois seulement possédaient des chassepots, et cependant, dans les plaines ouvertes de Châlons> ils étaient exposés aux attaques probables de la cavalerie ennemie. Le 16, dans l'après-midi, l'Empereur et le prince Napoléon arrivaient au camp, venant de Metz; quelques heures après eux, le général Trochu y arrivait de son côté, venant de Paris. Le lendemain matin, 17 août, le prince Napoléon, les généraux Trochu, Schmitz et Ber-
thaut tenaient conseil avec l'Empereur. Ils s'occupèrent d'abord des gardes mobiles de la Seine. L'Empereur demanda ce qu'on pouvait en attendre. Le général Berthaul répondit qu'ils étaient résolus à faire leur service, mais que leur manque d'instruction et d'armement les rendait impropres à combattre ailleurs que sur des positions fortifiées. Ces explications ne laissant aucun doute sur l'impossibilité de les tenir en rase campagne, on chercha où 1 on pourrait les utiliser. Le général Berthaut proposait de les mettre en garnison dans les places du Nord, le général Trochu demandait qu'ils fussent emmenés à Paris, pour défendre leurs foyers. L'Empereur décida qu'on les renverrait à Paris*.
On examina ensuite la résolution que l'Empereur devait prendre à son propre sujet. Ayant, à l'entrée en campagne, remis la régence à l'Impératrice, il avait depuis perdu le commandement de l'armée et se trouvait ainsi à mi-chemin, entre Paris et le théâtre des opérations, dépouillé de toute autorité. Il ne pouvait, après les défaites, redevenir chef d'armée, mais ne pourrait-il pas rentrer à Paris et ressaisir le gouvernement ? Ce parti, dans l'état de surexcitation des esprits contre lui, ne laissait pas non plus que d'être dangereux. Le prince Napoléon voulait que l'Empereur reprît le gouvernement, qui, depuis la chute du ministère du î Janvier, était passé à ses adversaires personnels ; aussi insistait-il pour revenir à Paris, quels que fussent les risques. L'Empereur avait un moyen de se faciliter la rentrée dans sa capitale, c'était d'y paraître entouré des hommes jouissant de la faveur publique. Le général Trochu était au premier rang de ceux-là; un livre récent sur l'armée française, où se trouvaient signalés des vices qui éclataient maintenant de toutes parts, l'oubli dans lequel on l'avait laissé, en ne remployant pas au début des
1. Général Trochu, L Empire et la défense de Paris. Procès du général Trochu contre le Figaro. Déposition du général Berthaut, p. 136.
hostilités, l'esprit d'opposition qu'on lui prêtait, le rendaient l'homme le plus populaire du moment. L'Empereur, à la faveur du bon accueil qui serait fait au choix du général Trochu, comme gouverneur de Paris, et en s'appuyant sur lui, pouvait rentrer dans sa capitale avec l*espérance d'être accepté. C'est ce plan de conduite que le prince Napoléon, les généraux Trochu et Schmilz recommandaient dans le Conseil. Le général Trochu exposait en même temps qu'à ses yeux, on ne pourrait tenir l'ennemi en échec qu'en groupant sous les murs de Paris toutes les forces de la France. L'Empereur, depuis les revers, était tombé dans une sorte d'abandon de soi. La détermination à prendre était d'une telle nature qu'il restait perplexe. Cependant la conférence venait de s'augmenter d'un nouveau venu, le maréchal de Mac-Mahon, arrivé au camp de son côté, le matin même. L'Empereur, sous un prétexte quelconque, le fît sortir pour lui demander s'il connaissait le générai Trochu et si l'on pouvait se fier à lui. Le maréchal répondit que c'était un homme d'honneur, digne de confiance^; l'Empereur se décida alors et, le Conseil repris, la nomination du général Trochu comme gouverneur de Paris et le propre retour de l'Empereur à Paris furent arrêtés. Le général Lebrun, amené de Metz par l'Empereur, fut placé à la tête du 12" corps devenu sans chef.
Il restait à pourvoir au commandement de l'armée se formant à Châlons. Le maréchal de Mac-Mahon fut désigné et, afin d'assurer l'unité des opérations, on convint que le maréchal Bazaine commanderait en chef les différentes armées. On ignorait encore à Châlons la bataille de Rezonville et le retour du maréchal Bazaine à Metz. L'Empereur avait quitté l'armée du Rhin en retraite sur Verdun, sans supposer que le passage dût être intercepté. Aussi, l'emploi de l'armée de Châlons venant à être discuté et sa retraite sur Paris ayant été fîxée sinon quant au jour,
1. Maréchal de Mac-Mahon, Enquête parlementaire y L 1, p. 28.
du moins convenue, et les différentes roules à prendre examinées, le maréchal de Mac-Mahon choisit celle de Châlons à Reims qui, tout en lui permettant de couvrir Paris, lui laissait rallier son général en chef attendu de Metz.
La conférence terminée, il fallait exécuter les résolutions prises. Le jour même \ le général Trochu partait pour Paris avec le général Schmitz, muni d'un décret de l'Empereur le nommant gouverneur de Paris. Le départ de l'Empereur lui-même fut remis au lendemain. Le général Trochu devait faire contresigner par un ministre le décret qu'il apportait. Aussitôt arrivé à Paris, il se présenta au ministre de l'intérieur, M. Chevreau, qui lui dit qu'on ne pouvait laisser paraître le décret de l'Empereur sans l'assentiment de l'Impératrice et qui le conduisit tout de suite auprès d'elle *. L'Impératrice le reçut assez mal. L'esprit d'opposition qu'on lui prêtait et sa popularité, qui l'avaient recommandé à Châlons à l'Empereur et au prince Napoléon désireux de se faire bien venir, étaient, au contraire, pour l'Impératrice et ses ministres, des causes de défiance profonde. Elle lui dit au premier abord : « Général, un conseil! Ne croyez-vous pas qu'il faille rappeler les princes d'Orléans? > Le général Trochu passait à la cour pour un orléaniste, et elle lui laissait tout de suite voir que ses soupçons étaient éveillés; elle ajouta : « Les hommes qui ont conseillé à l'Empereur de revenir sont ses ennemis. Il ne rentrerait pas vivant à Paris. Non, général, il ne reviendra pas, il restera à Châlons. » L'Impératrice, avertie par le télégraphe du retour projeté, s'était entremise pour l'empêcher; elle, avait réussi à persuader à l'Empereur do demeurer à Châlons, elle avait déjà la nouvelle qu'il y consentait et elle la communiquait au général Trochu. Cela modifiait singulièrement les choses; mais, comme après tout, la nomination d'un
1. Général Schmitz, Enquête parlementaire^ t. II, p. 79i ti Chevreau, ibid», t. I, p. 263»
gouverneur de Paris était faite, il n'y avait plus qu'à s'y conformer. Malgré ses paroles amères, l'Impératrice finit donc par dire : « Vous défendrez Paris et remplirez votre mission sans l'Empereur M 7> Le général, l'assurant de son dévouement et promettant de tout faire pour défendre Paris, lui lut une proclamation, rédigée en route, qui débutait ainsi : « Habitants de Paris, dans le péril où est le pays, nommé gouverneur de Paris par l'Empereur que je précède de quelques heures...» Puisque l'Empereur ne revenait pas, il fallait modifier ce préambule; mais l'Impératrice ne se borna point à supprimer le membre de phrase relatif au retour qui n'avait pas lieu, elle exigea que le passage entier disparût, disant que Ton ne devait, en aucune manière, dans les circonstances, faire mention de l'Empereur^. La proclamation fut donc insérée au Journal officiel sans le nom de l'Empereur, ce qui fut très remarqué, et, afin de détourner encore mieux les soupçons, le généra) de Palikao ira déclarer au Corps législatif que la nomination du gouverneur lui appartenait en propre.
L'Impératrice avait en outre décidé que le décret paraîtrait tout de suite. Comme M. Chevreau exprimait la crainte que le général de Palikao n'élevât des difficultés, il dut accompagner le générai Trochu au ministère de la guerre pour obtenir le contreseing. Le général de Palikao se montra, en effet, très hostile^ à la nomination du général Trochu; il affirma que sans la crainte qu'il n'y eût le soir même une révolution dans Paris, il donnerait sa démission*, et ce ne fut que lorsque M. Chevreau lui eut rapporté les paroles de l'Impératrice qu'il consentit à signer le décret. Le général de Palikao, en entrant au