‹ Histoire de France de 1870 à 1873Chapitre 44 sur 178 · Roaher, ibid., t. I, p · texte numérisé non relu

Roaher, ibid., t. I, p

Le lendemain matin 22, le maréchal de Mac-Mahon allait commencer la retraite, il indiquait à son étal-major les routes à prendre^, lorsque TEmpereur lui remet une dépêche du maréchal Bazaine transmise de Paris.

« Ban-Saint-Martin, le 19 août 1870. Le maréchal Bazaine à S. M. TEmpereur au camp de Châlons. — L'armée s'est battue hier toute la journée sur les positions de Saînt-Privat et de Rozérieulles et les a conservées. Le 4* et le 6^ corps seulement ont fait, vers neuf heures du soir, un changement de front, l'aile droite en arrière, pour parer à un mouvement tournant par la droite, que les masses ennemies tentaient d'opérer à l'aide de l'obscurité. Ce matin j'ai fait descendre de leurs positions les 2' et 3*" corps, et Tarmée est de nouveau groupée sur la rive gauche de la Moselle, de Longeville au Sansonnet, formant une ligne courbe, passant par le haut du Ban-Saint-Martin, derrière le fort de Saint-Quentin et de Plappeville. Les troupes sont .fatiguées de ces combats incessants qui ne leur permettent pas les soins matériels, et il est indispensable de les laisser reposer deux ou trois jours. Le roi de Prusse était ce matin avec M. de Moltke à Rezonville, et tout indique que l'armée prussienne vatâter la place de Metz. Je compte toujours prendre la direction du Nord et me rabattre ensuite par Montmédy sur la route de Sainte-Ménehould à Châlons, si elle n'est pas fortement occupée. Dans ce cas, je continuerai sur Sedan et même Hézières pour gagner Châlons. »

Qu'était cetle dépêche? Un rapporta un chef d'État sur une bataille perdue, par un général soucieux d'atténuer la défaite et ses suites. La bataille dont le maréchal Bazaine rend compte est du 18, on est maintenant le 22 et les rapports prussiens font ressortir clairement ce que le maréchal Bazaine cherche à dissimuler, que l'armée du Rhin a été rejetée sous une place forle, où elle est investie. H semble donc que la dépêche eût dû confirmer le maréchal de Mac-

i. Maréchal de Mac-Mahon, Enquétt parlementaire, t. I, p. 31.

t5S HISTOIRE DE PKAnCE DE 1870 A 1873.

Maboa dius la pensée de revenir à Paris ; tout an contraire, il d'kI frappé qae de la mention faile par son général en cher d'uD mouTemeot éientuel sur Montmédy, il renonce a iificrui: j. Paris, se décide brusquement à marcher ««■-$ MeU' ei il informe, sur l'heure, le ministre de la guerre de ses nonrelles dispositions. Sa dépêche se croise avec celte que le nûnistre adressait de son côté à l'Empereur, pour lui communiquer la décision du Conseil de l'Impératrice, ail >ujet d«s mesures arrêtées dans la conférence de Cuurcelles'.

M. Kunher STiil été enlendn anssilAt son retour à Paris, dans le Conseil réuni le ^ au matin. Le général de Palikao s'était iitoulré tout à fait hostile au projet formé par le inai'éi'hal de Ïac-Kalion de revenir à Paris. Le Conseil déciita donc qu'aucun des papiers, décrets ou proclaiiialioiis. ap|iorlêâ de Courceiles ne serait publié et il envoya uned^pécheàrEmpereurpourTen informer, l'adjurant en iiiéitie temps d'aller, avec l'armée de Chàlons, au secours du mâchai Baïaïne. Celte dépêche, remise par l'Empereur au maréchal de Mac-Mahon, ne pouvait que le conliniier ilan^i la résolution qu'il venait déjà de prendre, de marcbt'i' sur Meti. On terminait la dépêche en demandant une répimse; l'Empereur, à quatre heures de l'après-midi, renvoyait lui-même à l'Impératrice: <Re£u votre dépèche. Nous t>arti)us demain pour Montmédy. i En effet le lendoiiiaiti ±3, l'armée de Châlons prenait la mute de l'Est.

Lorsque les premiers revers avaient fait entrevoir la posaibililé d'un siège, on avait créé à Paris un Conseil de défense. Lo général Trochu nommé gouverneur en avait reçu lu présiilonco. Ce Conseil, chargé de résoudre des questions multiples, comprenait les hommes qui, par leurs lumières ou leurs fonctions, étaient aptes à donner des avis ou à luécutitr les l'i^iilutions prises, les ministres y siégeaient

I. ^liiiri'ii.iL lie fiM-U^han, Enjuite paTtemenlaire,l.l,p.3i. i Al.iriJDJiuJ du Mac-Mahon, ibid., t. I, p. 31. — Rouher, ibid., t. ],

LE MINISTÈRE DE PALiKAO. 157

donc à côté des hommes de guerre spéciaux. Puis M. de Kératry^ soutenu par les députés de la gauche, ayant proposé au Corps législatif d'adjoindre neuf de ses membres au Conseil de défense, le gouvernement, après avoir repoussé cette proposition, avait cependant consenti à désigner luimême deux sénateurs et quatre députés, MM. Thiers, Dupuy de Lôme, de Talhouêt, Daru, pour en faire partie. Le Conseil de défense ne pouvait rester indifférent à la destination que recevrait Tarmée de Châlons. La ville de Paris, en cas de siège, disposerait-elle ou non d'une armée de secours? De la décision prise dépendait l'efficacité de sa résistance. Aussi, lorsque Tarmée de Chàlons fut dirigée vers l'Est, qu'ils craignirent d'avoir à soutenir un siège sans armée, les membres du Conseil de défense élevèrent-ils des remontrances. Au général Trochu se joignaient M. Thiers, le général de Chabaud-Latour, président du comité des fortifications, le général Guiod, commandant de l'artillerie % M. Jérôme David qui sur ce point spécial se séparait des bonapartistes ^. En présence des périls auxquels la marche sur Metz exposait et l'armée qui l'entreprenait et Paris abandonné, ils firent tous, à diverses reprises, les instances les plus vives, les larmes aux yeux^, pour que l'armée de Châlons fût ramenée sous Paris. Le général de Palikao et le Conseil de l'Impératrice n'en sont en rien ébranlés. Ils restent donc sourds non seulement aux supplications que leur adresse à ce moment suprême le Conseil de défense, mais à un dernier appel que le maréchal de Mac-Mahoii fait auprès d'eux pour revenir.

Tant que celui-ci avait considéré la marche sur Metz au point de vue des risques à courir, il s'y était refusé. Ce n'est que sur une dépêche, où il avait cru lire que le maréchal Bazaine allait sortir de Metz, qu'il l'avait entre-

1. Général Trochu, Une page d*histoire contemporaine, p. 37. % Général de Chiibaud-Latour. Déposition. Procès du Figaro. S. Générai de Cliabaud-Latour, ibid,

'f^ mt>))(^iltdl K nA2«CE DE 1870 A 1873.

ljViiç^..)|fti^ utt^ 8>fc en roate, le souci des opéralions et lf^.vi|0. ^^ dmtfipiit i»xz\eai redeveair dominants. En effet, 'Mé'i^ti m itelà ii» TAisoe, au Chêne-Populeux, le 27 août, r^i;iHH)ai^3aoi.l^ péril qui l'attend s'il continue vers l'Est et iiUonii^ que (toux jours avant le maréchal Bazaine n'était point <^iic<>re sorti, il revient à sa première opinion, que s^iîout'ir ^^i*ix est impossible ^ Il se détermine à rétrograder, doaae à l'armée Tordre de se replier sur Mézières, et il eo i&forine le ministre de la guerre. Dans la nuit du i7 au Hy il reçoit de Paris, par l'intermédiaire de l'Empereui\ la réponse suivante : < Si vous abandonnez Basaine» la révolution est dans Paris et vous serez attaqué vous-même par toutes les forces de l'ennemi. Contre le dehors, Paris se gardera. Les fortifications sont termilàées. Il me parait urgent que vous puissiez parvenir jusqu'à Bazaine. Ce n'est pas le prince royal de Prusse qui est à Châlons, mais un des princes, frère du roi de Prusse, avec une avant-garde et des forces considérables de cavalerie. Je vous ai télégraphié ce matin deux renseignemenls, qui indiquent que le prince royal de Prusse, sentant le danger auquel votre marche tournante expose son armée et l'armée qui bloque Bazaine, aurait changé de direction et marcherait vers le Nord. Vous avez au moins trente-six heures d'avance sur lui et peut-être quarantehuit. Vous n'avez devant vous qu'une partie des forces qui bloquent Metz et qui, vous voyant vous retirer de Châlons sur Reims, s'étaient étendues vers l'Argonne. Votre mouvement sur Reims les avait trompées, comme le prince royal de Prusse. Ici, tout le monde a senti la nécessité de dégager Bazaine et l'anxiété avec laquelle on vous suit est extrême. » Les premiers mots de cette dépêche révélaient la préoccupation politique qui portait le général de Pa— likao et le Conseil de l'Impératrice à vouloir rejoindre le maréchal Bazaine. Quant aux renseignements militaires, ils étaient incertains ou chimériques, comme la crainte

1. Maréchal de Mac-Malion, Enquête parlementairet L I, p. 32.

qu'aurait le prince de Prusse d'être tourné. Ce n'élail point assez de cette dépêche à l'Empereur, le ministre en envoie une seconde, directement au maréchal : c Au nom du Conseil des ministfes et du Conseil privé, je vous demande de porter secours à Bazaine,en profitant des trente heures d'avance que vous avez sur le prince royal de Prusse. Je vais porter le corps de Vinoy sur Reims. y> Le maréchal de Mac-Mahon examine alors à nouveau la conduite à tenir. Il renonce au mouvement sur Mézières, bien qu'il fût déjà commencé. L'Empereur, qui sent le danger, lui fait dire par un de ses aides de camp, le prince de la Moskowa*, qu'il vaudrait peut-être mieux y persister; mais les dépêches du ministre de la guerre ont eu sur le maréchal une influence décisive; il répond à l'Empereur qu'après mûre réflexion, il se décide à secourir Metz, et, donnant les ordres nécessaires, il reprend définitivement la marche vers l'Est.

Les conseillers de llmpératrice étaient donc parvenus à p^uider l'armée de Châlons. Tiraillé en sens divers et indécis, le maréchal de Mac-Mahon avait flni par leur céder. Eux, n'ont pas un instant hésité. Ils veulent tout le temps qu'on aille vers le maréchal Bazaine et se refusent à voir les dangers de l'entreprise. C'est que leur conduite est dictée par un intérêt propre, dominant. Les bonapartistes qui gouvernent avec l'Impératrice ont recherché la guerre parce que l'Empire, tel qu'ils le conçoivent, ne peut subsister sans le prestige qu'elle procure ; mais, au lieu des victoires attendues, ils ne recueillent que des défaites. Que font-ils alors? Ils ne consentent point à admettre la gravité des revers éprouvés et à se reconnaître vaincus, car, dans ce cas, l'Empire s'écroulerait. Tout le plan de campagne est donc subordonné à leur besoin de se racheter, à tout risque, par un grand coup, sans lequel ils se sentent perdus. Quand ils jugent que, l'étendue des

1. Maréchal de ^laC'}llai\iony Enquête parlementaire ^ t. I, p. 33.— Colonel Stoflfel, La dépêche du 20 août 1870, p. 87.

(iésastpes venant à ôlre reconnue, la révolution se déchaljuTail dans Paris, ils ne se tnimpeiit pas. Ils ont. pour les Éclairer, le soulèvement que les premières défaites ont produit. Pour que l'Empire pût survivre, on a dii alors sacrilier non seulement les ministres, mais l'Empereur ' li-méme. L'Empereur, qui porte comme chef d'Etat la re.sponsabilité de la déclaration de guerre et comme général en chef celle des défaites, a été dépouillé du commandement ; son nom, retranché des actes officiels, n'est plus prononcé ; lorsqu'il veut revenir, d'abord avec le jénéral Trochu, puis avec l'armée du maréchal de Mac- Mahon, l'Impératrice le repousse. Elle a justement conscience que la colère el le besoin de vengeance qui, ft l'occasion des premières défaites, se sont fixés sur lui, sont tels que sa rentrée dans Paris' susciterait an mouvement irrésistible de révolte. Si, en effet, la nation a fait taire, pour un temps, son ressentiment, c'est qu'elle a vu mettre à la tête du ministère et des armées le général de Palikao, les maréchaux Bazaine et de Mac-Mahon. C'est le prestige et l'appui de ces chefs qui sauvent le gouverjiement de l'Impératrice et lui assurent un dernier élément de vie.

Depuis que la direction des affaires a été confiée à de nouvelles mains, la France, en effet, est revenue à l'espérance. La foi qu'elle avait en sa suprématie militaire était si grande au début des hostilités, que les pjemières délaites n'ont pu tout entière la détruire; il faudra pour cela des coups répétés. Elle se refuse donc à l'évidence. Kile fait sur elle-même un travail spontané qui la porte il l'optimisme, et k plus forte raison subit-elle l'action inléiessée, qu'on exerce pour lui donner le change sur la situation. C'est ainsi que H. Emile Ollivier, au Corps |p;,'islatif, avait tout de suite atténué les revers; puis on a publié le rapport du maréchal de Mac-Mahon sur la

I , Déposition de l'amiral Jurien da la Graviers (procËa du Figaro). L'Em^re el ta défenie de Paris, p. 130.

bataille de Frœschwiller, où il n'est parlé ni des canons laissés à Tennemi, ni des pertes en hommes éprouvées, ni de la déroute qui a suivi la défaite. Les batailles de Borny et de Rezonville sont devenues une source de congratulations. Le public, incapable de pénétrer les grandes combinaisons de guerre, dont les batailles ne sont que des épisodes, n'a vu, en l'exagérant, que l'avantage momentané obtenu en se maintenant, les deux journées, sur le champ de bataille. On se plaisait à expliquer les premières défaites par des causes auxquelles on croyait avoir remédié : on n'avait pas été prêt, l'Empereur et son major général s'étaient montrés ineptes ; ces défauts qui entraient pour une part dans les revers servaient maintenant à les expliquer tout entiers. Et de même qu'on ne savait découvrir toute la faiblesse des armées françaises, en sens inverse on exagérait certains côtés secondaires de la supériorité des Allemands, pour ne pas admettre les autres. Si l'on n'avait pas vu dans la bataille de Saint-Privat un succès aussi incontestable que dans celles de Borny et de Rezonville, on n'y avait cependant pas reconnu une défaite. Les dépêches de l'ennemi, il est vrai, eussent pu ouvrir les yeux, car ses chefs, n'ayant aucun intérêt à grossir des succès qui dépassaient toutes leurs espérances, rendaient compte des faits avec véracité; mais, comme elles étaient toujours favorables à leurs auteurs, on les tenait pour mensongères, sans daigner les contrôler. On s'était laissé aller plus que jamais après Saint-Privat, une bataille sanglante, à exagérer les pertes des Allemands; les journaux en faisaient, sur le papier, d'énormes hécatombes. S'étant rasséréné de plus en plus, au moment où se forme l'armée de Chàlons, on espérait ramener la victoire. Ce mirage n'était pas seulement entretenu par les organes bonapartistes ou les journaux frivoles. Des feuilles comme le Journal des Débats, le 20 août, parlaient du retour de bonne fortune qui s'était produit et de la probabilité croissante qui apparaissait de réparer les revers et de battre Tennemi ; le même jour la Patrie, se disant renseignée

Ifô HISTOIRE DE FRA5CE DE llTrO A 1873.

sur les armées allemaDdes, en montrait deax comme très éprouTées et la troisième comme en partie détruite ; l'agence Havas recevait josqu'an % août des correspondances, destinées à la presse, où la bataille de Saint- Privât était donnée comme an véritable succès.

C'est cet état de Fesprit publie qui conduit le gouvernement de l'Impératrice à envover l'armée de Chàlons vers Metz. Comment en effet, dans Favenglement qui persiste, faire accepter sa retraite sous Paris? On abandonnerait l'armée du Rhin victorieuse à Bom j et Rezonville, ayant disputé la journée à Saint-Privat ! Et l'armée de Châlons qui reviendrait à Paris ramènerait l'Empereur avec elle! Il est évident qu'on croirait qu'elle n'est rappelée que pour le défendre dans sa capitale contre la fureur publique ^ Il est d'autant plus certain qu'on penserait ainsi que déjà, au lendemain des premières défaites, le gouvernement, ayant déployé des troupes contre les rassemblements, a été accusé de vouloir garder à Paris, pour se maintenir contre le peuple, des soldats qui devraient combattre Fennemi. Il faudrait donc, pour faire accepter la retraite de l'armée de Châlons sous Paris, détruire les illusions et ouvrir les yeux sur l'étendue du désastre. 11 faudrait expliquer que ces prétendues victoires de Farmée du Rhin ont été suivies de son investissement. Il faudrait apprendre qu'entre Metz et Paris s'interposent des armées d'une supériorité numérique écrasante, non pas affaiblies par leurs pertes, mais grossies au contraire par des renforts. II faudrait dire enfin que cette armée de Châlons, objet de si grandes espérances, n'est qu'un rassemblement formé à la hâte, en partie avec des soldats qui ont subi une déroute, puis avec de nouvelles levées sans cohésion. Mais est-ce qu'aussitôt qu'on aura fait de pareils aveux, l'Empire n'est pas absolument perdu? Il a failli être emporté à la suite de deux défaites, qui n'ont cependant passé que pour des revers partiels qu'on croit avoir réparés ou

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