Xavier Raspail, Napoléon III à Baybelf p. 13 et li
3. Procès du général de Wimpflen contre le Pays. Déposition du général Pajol.
Le roi apprit par cette lettre la présence de l'Empereur à Sedan qu'il ignorait, il répondit :
« Monsieur mon frère,
« En regrettant les circonstances dans lesquelles nous nous rencontrons, j'accepte l'épée de Votre Majesté et je la prie de vouloir bien nommer un de vos officiers, muni de vos pleins pouvoirs, pour traiter de la capitulation de l'armée, qui s'est si bravement battue sous vos ordres. De mon côté, j'ai désigné le général de Moltke à cet effet.
« Je suis, de Votre Majesté, le bon frère,
€ Guillaume. >
Depuis lors, les Allemands avaient cessé le feu et, quand le général de Wimpffen arriva au quartier général ennemi, une sorte d'armistice tacite régnait déjà entre les deux armées.
Le général de WimpfTen trouva le général de Moltke entouré de M. de Bismarck et du général de Blumenthal. Sur la demande qu'il lui fit de ses conditions, le général de Moltke dit que l'armée de Châlons serait prisonnière, mais que les officiers, par faveur, conserveraient leurs armes, et comme il se récriait, affirmant que, plutôt que de subir de telles exigences, il chercherait à s'ouvrir un passage, le général de Moltke répondit: ce Vous défendre dans Sedan ou tenter une sortie vous sont également impossibles, il ne vous reste pas plus de 80 000 hommes, vous manquez de vivres, et je dispose moi-même de plus de 200000 hommes et de 500 canons.» Ces paroles irréfutables montraient que la détresse de l'armée dans Sedan était connue. Le général de Wimpffen chercha donc à obtenir des concessions à l'aide d'arguments politiques : il dit que, si les conditions de paix étaient douces, les traces de la guerre s'effaceraient vite et que les longues haines seraient évitées. Mais alors ce fut M. de Bismarck qui prononça le vœ victis : à ses yeux ce serait folie de
compter sur Foubli ou la reconnaissance de la France, il nW avait aucun fond à faire sur une nation sans institutions fixes, où, depuis quatre-vingts ans, les changements les plus étranges se succédaient, t D'ailleurs, dit-il, il est inadmissible que les Français puissent nous pardonner nos victoires ; ils sont irritables et orgueilleux à l'excès. Depuis deux siècles, la France a déclaré trente fois la guerre à rAUemagne. Cette fois-ci, elle nous l'a déclarée parce qu'elle ne pouvait nous pardonner Sadowa. Il faut qu'elle soit châtiée de son caractère agressif ; nous voulons assurer la sécurité de nos enfants, et pour cela il faut que nous ayons entre elle et nous un glacis ; nous réclamerons donc la cession de l'Alsace et de la Lorraine allemande. » Le général de Wimpffen lui ayant répondu qu'il se trompait, qu'il prétait à la France actuelle des sentiments évanouis, que le développement de la richesse publique avait amené une préférence des poursuites de la paix sur celles de la guerre, qu'on était tout pfêt à proclamer la fraternité des peuples, que, par exemple, on ne trouvait plus de traces de l'ancienne haine contre l'Angleterre, que la nation, plutôt que de céder l'Alsace et la Lorraine, résisterait à outrance et que, d'ailleurs, une paix arrachée au prix de tels sacrifices ne serait qu'une trêve, M. de Bismarck reprit : € Non, la France n'est pas changée, elle a toujours désiré la guerre et c'est pour flatter cette manie populaire de la gloire que, dans un intérêt dynastique, l'empereur Napoléon est venu nous provoquer. On voudra sans doute se défendre à tout prix. En France, on forme vite des soldats, mais de jeunes soldats ne valent pas des troupes aguerries. Le sort des batailles nous a livré les meilleurs éléments de l'armée française, les mettre en liberté pour nous exposer à les voir de nouveau marcher contre nous, serait folie, y^
Le général Castelnau, aide de camp de l'Empereur, avait accompagné le général de Wimpffen, pour faire une communication au nom de son maître. Il prit à ce moment la parole : « L'Empereur m'a chargé de faire remar-
ti
mande d'armistice qu'il portera signer au général i Wimpffen.
Entre temps, à deux heures et demie, l'Empereur a reçu un billet du général de Wimplîen : « Sire, je [ne décide à farcer la ligne qui se trouve devant le général Lebrun et le général Ducrot, plutôt que d'élre prisonnier dans Sedan. Que Votre Majesté vienne se mettre à la lOle de ses troupes, elles tiendront à honneur de lui ouvrii' un passage. > 11 se borne à observer qu'une semblable tentative ne lui paraît avoir, à cette heure, aucune chiineiî de succès, qu'elle ne pourrait conduire qu'à sacrifier inutilement de nouveaux hommes et à le livrer lui-même à l'ennemi ', et au général Douay, qui arrive après les autres, il déclare que, puisque l'armée a fait d'inuliles efforts, c'est à lui maintenant qu'il appartient de s'immoler.
Alors que le général de WimpITen écrivait son billet à l'Empereur, il commandait aux chefs de corps de lui amener leurs troupes, pour essayer une percée à l'est, sur Carignan. Il était trop tard. Le T corps, très compromis, ac. put être ramené par le général Douay', et à ce moment le général Ducrot ne disposait déjà plus d'aucune force organisée ^ Le général de Wimpffen, réduit aux seules troupes qui s'offrent autour de lui, tentait malgré tout de se porter en avant; mais on lui remet le papier de TEmpereur, qui l'invite à demander un armistice et il apprend qu'on a hissé un drapeau blanc sur la citadelle. Coiuiuc elle est du c6té de Balan, où il continue la résistance, l'apparition du drapeau sert d'excuse aux soldats pour ne pas combattre. Le général Lebrun survient, qui lui réitère, au nom de l'Empereur, l'invitation de solliciter un armistice. Même un des hommes de l'escorte a déjà déployé un
1. Procès du général de WimptTen contre le Paya. Dépcsil Gagtan de la Nouvelle.
3. Procès, ibid. Dépoailion du général Duuay. 3. Procès, ibid. Déposilion du général Ducrot.
drapeau de parlementaire. A cette vue, le général de Wimpffen s'emporte; il ordonne, sans vouloir rien entendre, de continuer la bataille. On arrache le drapeau et l'on se sépare. Peu après, le général de Wimpffen, qui est allé rejoindre le général Lebrun du côté de Balan, lui demande de tenter un nouvel effort. Wimpffen et Lebrun font appel aux hommes en criant : En avant ! Ils parviennent d'abord à en entraîner quelques centaines, mais bientôt ils ne sont plus suivis. Le général de Wimpffen, obligé enfin de reconnaître qu'une plus longue résistance était inutile, donna l'ordre de faire rentrer toutes les troupes dans Sedan. Ce fut le dernier épisode de la bataille ; il était près de six heures.
L'armée tout entière effondrée est accumulée dans la ville. Les hommes, mêlés aux chevaux, aux voitures et aux canons, démoralisés et dans l'indiscipline, maudissent leurs chefs, qu'ils accusent de les avoir trahis et vendus.
Le général de Wimpffen, à son tour rentré en ville, avait remis sa démission de général en chef à l'Empereur; aucun des chefs de corps ne voulut prendre le commandement, pour signer une capitulation devenue inévitable, il fut donc contraint de la retirer. Â huit heures du soir, il allait négocier au quartier général ennemi. L'Empereur s'était déjà mis en rapports avec le roi de Prusse. Celui-ci, après la victoire de son armée, avait envoyé un de ses officiers, le colonel de Bronsart, à Sedan, sommer la ville de se rendre. L'Empereur renvoyait le colonel de Bronsart accompagné de son propre aide de camp, le général Reille, chargé de porter au roi la lettre suivante :
€ Monsieur mon frère,
« N'ayant pas pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu'à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté.
« Je suis, de Votre Majesté, le bon frère,
« Napoléon. »
quer à S. M. le roi de Prusse que, lui. ayant envoyé son épée et s'étant personnellement rendu à merci, il espérait qu'en considération, il voudrait bien accorder à l'armée française une capitulation des plus honorables. :;> — «Mais quelle est Tépée qu'a rendue l'empereur Napoléon, dit M. de Bismarck, est-ce la sienne ou celle de la France? Si c'est celle de la France, les conditions peuvent être singulièrement modifiées. » — « C'est seulement la sienne. » — «En ce cas, reprit le général de Moltke, cela ne change rien aux conditions. i> — <(Eh bien, nous recommencerons la bataille, » dit le général de Wimpffen. — «La trêve expirera demain matin à quatre heures, répondit le général de Moltke, et à quatre heures précises, j'ouvrirai le feu. Je vous affirme de nouveau qu'une percée de votre part ne saurait réussir, car, outre la grande supériorité de mes forces, j'occupe des positions imprenables, d'où je puis brûler Sedan en quelques heures. "» Ces arguments étaient irréfutables, le général de Wimpffen se restreignit donc à demander un sursis, car il lui fallait, avant de conclure, réunir les généraux de son armée et le délai jusqu'à quatre heures n'en laissait pas le temps. Sur l'intervention de M. de Bismarck, le général de Moltke consentit enfin à prolonger la trêve jusqu'à neuf heures du matin.
Le 2 septembre, à six heures du matin, le Conseil de guerre s'assembla à Sedan. Ses membres perdirent toute velléité de résistance lorsqu'ils eurent examiné la situation. Les troupes sont en entier retirées dans la ville*. Des hauteurs la dominent, d'où l'ennemi, avec sa seule artillerie de campagne, peut la détruire et tout ce qu'elle contient. L'armement est incomplet, les munitions manquent pour servir les canons des remparts. On n'a pas de vivres. Un train avait apporté un million de rations, mais des obus sont tombés sur la gare et il a été renvoyé à Mézières '. Dans ces conditions, trente-deux généraux,