‹ Histoire de France de 1870 à 1873Chapitre 67 sur 178 · Buffet, Enquête parlementaire, t. II, p · texte numérisé non relu

Buffet, Enquête parlementaire, t. II, p

soulevait une violente clameur. M. Jules Favre demandait, si Ton accordait l'urgence au projet du ministre, qu'on en fit jouir le sien. M. Thiers donnait de son côté lecture de sa proposition, s'attendant qu'elle fût traitée comme les deux autres pourraient l'être. La demande de M. Thiers, de réunir une Constituante, amenait le général dePalikao à une nouvelle concession. Il adhérait à la pensée de consulter le pays aussitôt la crise terminée. Tout le monde, en effet, était poussé par la révolution qui approchait; on cédait ce qu'on eût retenu un instant auparavant. On se hâtait enfin, l'urgence était déclarée, les députés allaient dans les bureaux nommer la Commission chargée d'examiner les propositions et de faire sur-le-champ son rapport. La séance n'avait guère duré qu'une demi-heure ; mais, au lieu de midi, elle ne s'était ouverte qu'à une heure et quart et, au moment où les députés se retirent dans les bureaux, l'heure du rendez-vous donné au peuple la veille au soir est arrivée. 11 est deux heures.

L'annonce du rendez-vous s'était partout répandue. Le Siècle^ le matin, avait en outre averti que des milliers de gardes nationaux devaient se porter sans armes au Coeps législatif. A partir de midi, toutes les voies conduisant à la place de la Concorde étaient remplies d'hommes en marche. On entendait universellement retentir le cri de Déchéance ! auquel s'ajoute de plus en plus celui de Vive la République ! Le Corps législatif était protégé par des troupes que le général de Palikao avait disposées luimême^; environ 2500 hommes d'infanterie de ligne, de gardes de Paris, de gendarmerie à pied et à cheval, des bataillons de la garde nationale et des escouades de sergents de ville. Les troupes gardaient le pont de la Concorde, les abords du Corps législatif, les cours et les jardins du palais. Elles arrêtaient le peuple, mais elles devaient laisser accès aux députés, aux anciens députés, aux journalistes, aux per-

i 1. Déposition du général Soumain. Procès du général Trochu contre le Figaro. V Empire et la défense de Paris, p. 161.

sonnes munies de cartes pour les tribunes, aux gardes nationaux de service. Tous ces arrivants avaient un rendezvous commun, la grille qui, sur le quai, ferme la cour du Corps législatif. Les questeurs avaient laissé les clefs au concierge abandonné à lui-même ^ Lorsqu'il ouvrait à un député ou à un arrivant muni de carte régulière, les hommes attroupés devant la grille qui, sous divers prétextes, étaient parvenus à franchir le cordon des troupes, insistaient pour entrer, et chaque fois quelques-uns y réussissaient de gré ou de force. L'enceinte du Corps législatif finit ainsi par contenir les ennemis les plus acharnés de l'Empire, venus avec la résolution d'obtenir par tous les moyens la déchéance.

A l'instant où la séance publique est suspendue et où les députés se retirent dans les bureaux^ les tribunes se vident; les occupants vont se joindre à tous ceux qui n'ayant pu, faute d'espace, pénétrer dans les tribunes, s'étaient tenus dans la cour et la salle des Pas-Perdus. Cette foule se porte aussitôt vers le péristyle du palais et s'étage sur les degrés du grand escalier, d'où la vue passe sur la Seine et domine au loin. De là toute la place de la Concorde apparaissait remplie. Sur les quais, derrière le Palais de l'Industrie et en remontant vers les guichets du Louvre, se tassait une multitude compacte. Les gardes nationaux, venus de tous les quartiers, se groupaient au milieu de la place ; les corps de francs-tireurs en formation se joignaient à eux, la plupart avec leurs armes. C'était un dimanche, il faisait un soleil magnifique. Les Champs- Elysées, la terrasse des Tuileries, la rue Royale et le péristyle de la Madeleine, tout au fond, fourmillaient de spectateurs plus paisibles, promeneurs, femmes et enfants. Ou a pu évaluer jusqu'à un demi-million la masse humaine assemblée là. Dès que la foule, sur le devant du Corps législatif, a couvert les degrés du péristyle, les chapeaux et les mouchoirs s'agitent, le cri de Déchéance! part à

1. Boutefay et Meyer, Enquête parlementaire, t. II, p. 173,175.

LE i SEPTEMBRE. Î07

l'adresse du peuple frémissant, qui occupe la place de la Concorde et les quais. Celui-ci répond. Il s'établit ainsi un échange â travers la rivière, les acclamations se mêlenl. C'est une clameur immense qui s'étend et grandit jmr éclats. Le cri de Déchéance! rormidable monte dans lis airs.

Le Napoléon héros, qui depuis un demi-siècle possi'dail l'imagination, faisait place à un être réel, au Napoléon écroulé, entraînant la nation dans sa ruine. Personne ne peut en tolérer la vue.

11 y avait vingt minutes que du péristyle du Corps législatif on appelait le peuple sur la place de la Concorde ; en réponse, il cherchait à franchir le pont. Les gardes nationaux réunis sur la place se sont formés en coIoulk;. Tout à coup une oscillation se produit à l'entrée du poiii. Les sergents de ville et les gardes nationaux de service, qui jusqu'alors avaient interdit le passage, ouvrent les rangs. Le peuple traverse le pont et atteint la grille du Corps législatif. l'ar derrière, des gardes nationaux étaient en hatatlle; déjà ils arrachaient les aigles de leurs shakos pour les jeter sur le quai avec des huées; maintenant ils tendent la main et la crosse de leurs fusils aux envahisseurs, aident à l'escalade du murdu JHrdin,à l'ouverture de la grille, et le Hot humain se répand dans l'enceinte du palais. Ceux qui ne font pas la révolution la laissent s'accomplir. Les soldats de la ligne ont mis la crosse en l'air; les officiers, les bras croisés, sont hors des rangs. Le général Caussade, qui commande, a informé le président Schneider que les troupes ne prêteraient aucun secours, puis il s'est assis dans la salle des Pas-Perdus '. Les questeurs ayant refusé aux commissaires de police l'ordre écrit qu'ils exigeaient pour faire évacuer le péristyle-, se sont rejelés sur le général Trochu et l'on! mandé ; pris en route par la foute avec ses aides de camp

et immobilisé au milieu d'elle, il ne peut s'ouvrir le passage

en temps utile. Aucun autre ofDcier supérieur exerçant

lin cnimnandement dans Paris, n'est ce jour-là monté à

cheviil.

La multitude qui a envahi le Corps législatif parcourt en tumulte le palais. Elle se précipite à travers les corridors cl visite toutes les pièces, y compris les bureaux, oà les disputés délibéraient. Les questeurs et les gardiens avaient préservé la salle des séances, en fermant les porlef, mais les tribunes restaient ouvertes, et la foule s'y accumulait : le président Schneider, au fauteuil pendant la suspension de séance, faisait tous ses efTorls pour la contenir. Dès qu'un petit nombre de députés, sortis des bureaux, étaient revenus à leur banc, il avait déclaré la séance ouverte. M. Crémieux, et à diverses reprises M. Gamhetta, montant à la tribune, joignaient leurs exhortations aux siennes, pour obtenir le silence et te respect de la Chambre. Ils réussirent d'abord à contenir les envahisseurs des tribunes ; mais bientôt ceux-ci se mirent à descendre dans l'enceinte réservée aux députés et, presque anssitùt, les portes sont forcées, l'invasion devient générale. Le pËle-méle et les clameurs dans la salle empêchent loulu délibération. D'entre les propositions conruses, une duuble demande se dégage : prononcer la déchéance, proclamer la République. Le président Schneider, insulté et même frappé, se couvre et quitte les lieux. M. Garabetta, remonté à la tribune, acquiesce alors à la demande de proclamer la déchéance; il dit : c Attendu que la patrie est eu danger; attendu que tout le temps nécessaire a été donné à la représentation nationale pour proclamer la déchéance; attendu que nous sommes et que nous nous constituons le pouvoir régulier issu du suffrage universel libre, nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France. >

Oit a écouté cette déclaration, puis de longs applaudissements ont suivi; après, le tumulte recommence. On ne se

contente pas de la déchéance, on exige encore la proclamation de ta République. M. Jules Favre, qui a pris part à la délibération des bureaux, entre alors dans l'enceinte. M. Gambetta va au-devant de lui et tous deux fendent la foule qui s'écarte, montent à la tribune. Ilssunl accueillis par les cris de Yive Jules Favre! Vive Ganihetta ! puis aussitôt les cris : La République 1 La République t s'élèvent unanimes. M. Jules Favre répond : c La République! ce n'est point ici que nous devons la prudamer, c'est Jt l'Hôtel de Ville; suivez-moi, j'y marche à votre téte^> MM. Jules Favre et Gambetta sortent en enlniinant les envahisseurs.

Pendant ce temps, les bureaux avaient nommé la Commission chargée du rapport sur les trois propositions dont l'urgence a été votée en séance publique. Réunie, elle a adopté celle de M. Tliiers. M. Martel a rédigé le rapport. 11 était trop tard. En sortant du bureau où ils ont'délibéré, les membres de la Commission voient tous les passages du palais obstrués par le peuple; arrêtés dans leur marche, séparés les uns des autres, ils ne peuvent atteindre la salle des séances ou ceux qui y parviennent ne trouvent plus le président au fauteuil '.

M. Jules Favre, à la sortie du palais législatif, avait traversé le pont delaConcorde, accompagné de M. Jules Ferry, el, par les quais de la rive droite, au milieu d'un flol île peuple, s'était dirigé vers l'Hôtel de Ville, Près du pont de Solférino, il rencontre le général Trochu se rendant au Corps législatif, à l'appel des questeurs. Il l'informe de l'occurrence, lui dit qu'il n'y a plus de gouvernement, qu'il va en constituer un nouveau et le prie de rentrer à son quartier où il lui adressera une communication. Le général revient sur ses pas et rentre au Louvre. Le peuple se porte de tous côtés à l'Hôtel de Ville. Au moment où H. Jules

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