‹ Histoire de France de 1870 à 1873Chapitre 69 sur 178 · LA DÉPENSE NATIONALE CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LA DÉPENSE NATIONALE CHAPITRE PREMIER

LA RÉPUBLIQUE — L'ëNTRBVUE DE PERHIÈHEg

Le parti républicain, maître d«s villes et plein de foi dans l'avenir, pouvait seul, le 4 septembre, se substituer à l'Empire et improviser un gouvernement. Cependant il comprenait des éléments très divers. Lorsqu'il s'était rétabli, après le coup d'État du !â Décembre, pour recommencer la lutte politique au grand jour, les modérés en avaient pris la direction ; les fractions violentes, d'opinions estrémes, s'étaient pliées à la discipline ou dissimulées. C'est dans ces conditions qu'un groupe de députés lui appartenant, nommé par la ville de Paris, s'était produit au Corps législatif; restreint d'abord à cinq inembres, il s'était ensuite accru. Par degrés, à mesure que l'Empire s'affaiblissait et que l'opposition grandissait dans le pays, le parti républicain tout entier avait forcé l'attaque et, dans cel élan, les fractions purement révolutionnaires s'étaient soustraites à tout contrôle. Depuis longtemps, dans la presse et les réunions, les républicains politiques, les députés modérés se voyaient combattus par les jacobins

et les socialistes; aussi, aux élections de 1869, des candidats de nuances extrêmes avaient-ils été élus à Paris et à Lyon. MM. Rochefort etRaspail, entrés au Corps législatif, se tenaient à l'écart du groupe parlementaire que les plus anciens députés formaient entre eux.

Le 4 septembre, seuls quelques députés républicains, par respect pour le Corps législatif et par horreur des difticultés réservées au futur gouvernement, continuaient à préférer un pouvoir anonyme créé par le Corps législatif à la proclamation immédiate de la République. Autrement, à mesure que l'heure s'avançait sans que la déchéance fût prononcée, tous les républicains s'étaient mêlés au mouvement de la rue. Ce sont eux qui, après avoir donné l'heure du rendez-vous, s'être tenus sur la place de la Concorde et avoir forcé le passage du pont, ont envahi le Corps législatif, en tête de la multitude. Lorsque M. Jules Favre est sorti du Corps législatif, entraînant après lui les envahisseurs de la salle des séances, le rassemblement qui le suit à l'Hôtel de Ville comprend des républicains de toutes nuances ; et maintenant qu'il s'agit de créer un gouvernement, la question se pose tout de suite des hommes à choisir et du partage à faire entre les groupes du parti.

Les députés de P^ris jouissent d'une telle prépondérance que personne ne leur conteste l'exercice du pouvoir. Mais, au sein de la foule qui les entoure et les acclame, des efforts sont tentés pour leur adjoindre les chefs des fractions extrêmes. Les députés ont, pour se préserver, l'avantage d'être réunis à l'Hôtel de Ville, alors que les hommes qu'on propose après eux sont absents. MM. Victor Hugo, Louis Blanc, Edgar Quinet, représentant déjà des tendances autres que les leurs et universellement admirés dans le peuple, sont en exil. A leur défaut, il n'existe que des candidats soutenus seulement par des groupes divisés entre eux : Blanqui, Félix Pyat, Delescluze ; mais, sauf ce dernier, ils ne sont non plus présents, et, à mesure que leurs amis les offrent aux députés comme collègues, ceuxci les font repousser. Pour couper court aux compétitions

LA RÉPUBLIQUE. — L'ENTREVUE DE FERRIÊRES. î215

et écarter les hommes violents, l'idée vient de faire du titre de député de Paris la condition d'accès dans le nouveau gouvernement. On établissait ainsi une catégorie, puisant sa légitimité dans le choix antérieur du suffrage universel, par laquelle la désignation se faisait d'elle-même. Cette idée aussitôt émise est acceptée.

Les députés de Paris, pour constituer le nouveau gouvernement et se sortir du tumulte, se mettent à part, dans un réduit, servant de bureau télégraphique. Ils venaient d'y entrer lorsque le général Trochu se fait introduire. Depuis 'sa nomination comme gouverneur de Paris, le général avait vu toutes choses aller au pire, dans la ville qu'il était chargé de défendre. La capitulation de Sedan le privait définitivement de toute armée de secours et, par surcroît, la révolution détruisait autour de lui le régime établi; dans cette extrémité, il vient se rallier au gouvernement qui s'élève du vide. Il demande seulement aux députés de Paris s'ils veulent sauvegarder l'ordre social. Dès qu'il a obtenu la réponse affirmative qu'il souhaitait, il leur promet son concours, puis il les quitte pour prévenir de sa détermination le général de Palikao, son chef dans le précédent gouvernement. Le général Trochu à peine sorti, des acclamations formidables retentissent sur la place de l'Hôtel-de-Ville. C'est M. Rochefort que ses amis ont tiré de la prison de Sainte-Pélagie, où il était détenu*. Il se montre à une fenêtre de l'Hôtel de Ville, applaudi par la foule, que sa vue et ses gestes excitent à l'enthousiasme. Les députés de Paris l'avaient négligé et avaient omis son nom sur la liste des membres du nouveau gouvernement communiquée au peuple et au général Trochu; il survenait maintenant, et peut-être les éléments épars des partis extrêmes, ayant manqué de porter leurs chefs au pouvoir, allaient-ils se grouper autour de lui. Cependant H. Rochefort et ses amis apprennent que les députés de

1. Rochefort, The révolution of September^ p. 222. Fortnightly revieWj August 1874.

Paris se sont déjà mis à part pour former le gouvernement. M. Rochefort, à titre lui-même de député de Paris, vient se joindre à eux et ils l'acceptent alors d'emblée, satisfaits de voir s'évanouir les craintes que sa réception enthousiaste leur avait causées.

Après le départ de M. Jules Favre, le vide s'était fait dans l'enceinte du Corps législatif. La pensée de tenir une séance venait aux députés qui se retrouvaient. Ils se rendent dans la salle à manger de la présidence, à côté du palais, au nombre d'environ deux cents ^ et choisissent M. Alfred Leroux, un des vice-présidents de la Chambre, pour les présider. H. Martel lit le rapport de la Commission, chargée d'examiner les différents projets appelant le Corps législatif à créer une Commission de gouvernement Le projet primitif de M. Thiers avec le préambule : « Vu la vacance du pouvoir, j> est adopté. La réunion décide ' ensuite qu'elle enverra à l'Hôtel de Ville, rechercher si l'on pourrait s'entendre avec les députés de Paris. MM. Grévy et Alfred Leroux sont choisis à cet effet. A l'Hôtel de Ville, M. Jules Favre leur déclara qu'il ne s'agissait plus de concert ou d'entente à établir avec l'ancien Corps législatif. Au surplus, comme il ne pouvait prendre de décision sans l'avis de ses collègues en partie absents, il promit de porter une réponse définitive aux députés, qui devaient se réunir une fois encore le soir même.

Dans l'intervalle, M. Glais-Bizoin avait apposé les scellés sur les portes du Corps législatif et mis des gardes nationaux en sentinelles. La réunion des députés annoncée se tint à la présidence, le soir, à huit heures ; elle se trouva peu nombreuse ; à défaut du président et des vice-présîdentS) M. Thiers présida. MiM. Jules Favre et Jules Simon, envoyés de l'Hôtel de Ville par les députés de Paris, dirent aux assistants qu'un nouveau gouvernement était établi ; que, s'ils voulaient approuver des faits irrévocables, ils leur

1. Garnier^Pagès, Séance du 4 septembre dans la salle à manger fp. 7.

en seraient reconnaissants ; qu'au cas contraire ils ne se sentiraient ni gênés, ni affaiblis. M. Thiers leur répondit qu'il n'avait point reçu mission de ses collègues de juger leur conduite, puis il les assura des vœux ardents qu'il formait personnellement pour qu'ils réussissent à défendre Paris. MM. Favre et Simon s'étant retirés, M. Thiers reprit : « Je n'ai pas adressé de question à nos collègues sur le sort du Corps législatif, parce que c'eût été reconnaître le gouvernement qui vient de naître des circonstances. Avant de le faire, il faudrait résoudre des questions qu'il ne nous convient pas de traiter actuellement. Combattre ces hommes aujourd'hui serait une œuvre antipatriotique, ils doivent avoir le concours de tous les citoyens contre l'ennemi. Nous faisons des vœux pour eux. Ne nous jugeons pas les uns les autres. Le présent est rempli de trop amères douleurs. » — M. Buffet : « Ne devons-nous pas rédiger une protestation? » — M. Thiers : « De grâce, n'entrons pas dans cette voie : nous devons tous faire un sacrifice aux dangers que court la France. Il faut nous taire, faire des vœux et laisser à l'histoire le soin de juger. » — M. Pinard : « Nous ne pouvons pas garder le silence devant la violation de la Chambre ; il faut la constater. » — M. Thiers : <£ Ne sentez-vous pas que si vous opposez ce souvenir comme protestation, il rappellera aussi le souvenir d'une autre Assemblée?» — M. Daru : « Les scellés ont été mis sur la porte de la Chambre. » — M. Thiers : « Y a-t-il quelque chose de plus grave que les scellés sur les personnes? N'ai-je pas été à Mazas? Vous ne m'entendez pas m'en plaindre. » MM. Grévy et Alfred Leroux ayant alors déclaré que l'entretien qu'ils venaient d'avoir à l'Hôtel de Ville avec les députés de Paris leur avait démontré l'inutilité de leur démarche et l'intention du nouveau gouvernement de tenir pour déchus les pouvoirs précédents, la séance fut levée. Ceux des membres de la réunion qui tenaient à protester se retrouvèrent le lendemain, chez l'un d'eux, M. Johnston, au nombre d'environ cent vingt*. Ils

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