Régnier, Quel est votre nom, N. ou M., p
laquelle le prince impérial avait écrit quelques mots à l'adresse de son père. C'était le passeport dont s'était servi, pour se faire recevoir, un sieur Régnier, venu d'Hastings, se disant agent de l'Impératrice. Il déclarait l'avoir éconduit, comme dépourvu de caractère sérieux; mais il ne devait pas moins^ bientôt après, l'employer auprès du maréchal Bazaine, à Metz. M. de Bismarck, ayant ainsi informé M. Jules Favre que, s'il ne s'accordait avec lui, à son défaut il tenait sous la main un partisan de l'Empire, reprit l'exposé, commencé la veille, des conditions d'un armistice : «c Le roi accepte l'armistice avec l'objet déterminé entre nous. Comme je vous l'ai dit, nous demandons l'occupation des forteresses assiégées dans les Vosges, celle de Strasbourg, et la garnison de cette place prisonnière de guerre. » M. Jules Favre eut peine à se contenir : il répondit qu'après la défense prolongée de cette garnison, la livrer de propos délibéré serait une véritable lâcheté, puis il demanda en quoi consistait le gage contre Paris réclamé la veille. — M. de Bismarck : (( Rien de plus simple, un fort dominant la ville. » — M. Jules Favre : « Il est bien mieux de vous céder la ville tout entière, ce sera plus net. Comment voulez-vous admettre qu'une Assemblée française puisse délibérer sous le canon prussien ?» — ST. de Bismarck :
< Cherchons alors une autre combinaison. )^ — M. Jules Favre : « Si l'on renonçait à neutraliser Paris, on pourrait réunir l'Assemblée à Tours. » — M. de Bismarck :
< J'accepte et il demeurerait convenu que nous vous faciliterions avec une entière impartialité les réunions électorales, même dans les départements occupés, moins l'Alsace et la partie de la Lorraine que nous retenons. > — M. Jules Favre : « On ne peut mieux convenir qu'on a contre soi le sentiment de la population. » — M. de Bismarck : a: Je le sais parfaitement. Nous ne leur ferons pas plaisir et nous ne nous en ferons pas davantage. Ce sera pour nous une pénible corvée. Elle est nécessaire à la sécurité du pays allemand. Nous ne les comprenons
donc pas parmi les électeurs que vous consulterez. Mais, si vous me le permettez, je vais aller soumettre au roi cette nouvelle idée, qui ne lui est pas connue; en même temps je lui parlerai de votre répugnance à rendre prisonnière la garnison de Strasbourg. »
M. Jules Favre, resté seul, était dans une agitation violente. La dureté du vainqueur et ces exigences réitérées de conditions humiliantes l'avaient mis hors de lui. M. de Bismarck rentre, un papier à la main. Le roi acceptait de réunir l'Assemblée à Tours, ce qui laissait Paris intact; mais il voulait absolument que la garnison de Strasbourg fût prisonnière de guerre. M. Jules Favre ne peut se contenir plus longtemps, il se détourne contre un chambranle et y appuie la tète pour dévorer ses larmes. Il se remet bientôt et dit, en prenant congé : « Pardon, monsieur le comte, de cet instant de faiblesse, je suis honteux de vous l'avoir laissé deviner, je vous demande la permission de me retirer. Je me suis trompé en venant ici, mais je ne m'en repens pas. Je rapporterai fidèlement à mon gouvernement les détails de nos entretiens; s'il estime qu'il y a quelque chose à faire dans l'intérêt de la paix, avec les conditions que vous m'avez posées, je dominerai mes répulsions et je serai ici demain. Dans le cas contraire, j'aurai l'honneur de vous écrire. » Revenu à Paris, il fit connaître à ses collègues les exigences auxquelles il s'était heurté. Ils en éprouvèrent une grande irritation et décidèrent, sans hésiter, de rompre avec éclat les pourparlers. M. de Bismarck fut donc informé que la guerre serait poursuivie.
Les prétentions de l'ennemi furent publiées. En outre M. Jules Favre, sous forme de rappoi*! à son gouvernement, fit un compte rendu circonstancié de ses entretiens avec M. de Bismarck. La nation en tressaillit jusque dans ses profondeurs. Le sursaut d'indignation et de révolte qu'il avait éprouvé était si bien au diapason du sentiment gêné* rai, que les hommes de toutes les classes et de tous les partis louèrent unanimement les termes de son rapport.
Les Français se formaient une telle idée de l'unité et de rindivisibililé de leur patrie, ils entretenaient une telle croyance au droit des hommes à disposer d'eux-mêmes, qu'ils ne pouvaient admettre seulement comme discutable le démembrement de leur territoire et l'abandon de concitoyens. Tous les yeux étaient depuis un mois fixés avec douleur et admiration sur l'Alsace. M. Relier avait déjà fait voter d'enthousiasme par le Corps législatif de l'Empire que la ville de Strasbourg, bombardée, avait bien mérité de la patrie. Depuis, le bombardement continuait, accroissant les ruines. A Paris, la statue de Strasbourg, sur la place de la Concorde, servait de but à un pieux pèlerinage *, des députations la couvraient de fleurs et de couronnes, les bataillons de la garde nationale, après l'avoir ornée de drapeaux, défilaient au pied, en faisant les serments les plus patriotiques. Et alors l'ennemi exigeait qu'gn lui livrât la ville! De tout temps les Allemands avaient envisagé l'Alsace comme une terre à eux; les Alsaciens, cependant, se sont si bien identifiés à la France qu'ils repoussent l'appel de l'Allemagne et la combattent à outrance, et l'on demandait aux Français de les rendre, de leur arracher les armes des mains et de les renier ! C'était le déshonneur. Le soulèvement à pareille demande est si spontané qu'il n'y a nulle hésitation, nulle divergence. Au contraire, comme il s'agit de sacrifices, que l'honneur et la dignité portent à faire, les hommes qui, par leur rang social, leur fortune, leur modération, pourraient être estimés les plus hostiles aux résolutions hasardeuses, donnent l'exemple et recommandent les premiers de continuer la guerre. Personne ne se préoccupe des risques et ne s'inquiète de ce qui suivra la résistance. Personne ne se demande même si elle sera possible. Pendant que M. Jules Favre négociait à Ferrières, on avait subi la déroute de Châtillon; le jour où il revenait, les fuyards avaient traversé les rues, laissant voir la démo-