Voyez entre autres: G. Mérigot, Le feu grégeois
3. Général Trochu, La politique et le siège de Paris^ p. 138.
peut-être comme maîtres à la suite d'une nouvelle insurrection. La liberté delà presse, des réunions, de l'affichage restait illimitée. La magistrature, les fonctionnaires, le clergé, englobés dans la haine ressentie pour l'Empire, n'offraient plus d'appui. Des défaites inouïes faisaient indistinctement envisager tous les chefs militaires comme des incapables ou même des traîtres. La confiance dans la hiérarchie ainsi perdue, le choix des officiers de la garde nationale et de la mobile avait été remis à l'élection des hommes eux-mêmes, ce qui affaiblissait la discipline et donnait à ces troupes une sorte d'indépendance. Le gouvernement de la Défense nationale ne se soutenait donc que par la popularité et l'éloquence de quelques-uns de ses membres. Il lui fallait chaque jour, à force de discours et de proclamations, travailler à maintenir son autorité. C'étaient sans cesse des soulèvements à .contenir, des députations à recevoir, des revues à passer. Le peuple exigeait la promesse de vaincre et des déclarations de guerre à outrance. Aussitôt que du côté du gouvernement on se taisait ou parlait avec calme, le parti de la Commune accusait de trahison, d'ineptie, de lâcheté, et dans l'état des esprits ces imputations trouvaient de l'écho. A mesure que le siège durait, on revenait à l'optimisme et aux illusions.
On s'était décidé à poursuivre la résistance, quoi qu'il arrivât, et un examen de sang-froid, une vue exacte des choses eussent tellement découragé, qu'on se les fût reprochés comme un manque de civisme. Pour se donner confiance, on recherchait donc les incidents favorables, on les mettait en saillie, on les grossissait. De la sorte, on était vite revenu du désespoir éprouvé au lendemain de Sedan, on oubliait qu'on avait craint de ne pouvoir se défendre même derrière les remparts; ne se contentant plus de la résistance, on se promettait de nouveau la victoire ; on demandait au général Trochu de sortir et de battre l'ennemi. Les jours s'écoulaient sans que l'armée assiégeante fût refoulée sur aucun point et le soupçon avait
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germé que les chefs manquaient de l'énergie nécessaire pour vaincre. Cette pensée avait grandi â la suite de chacune des sorties effectuées sans avantage certain, lorsqu'un échec, au Bourget, la fit subitement déborder.
Le village du Bourget, dans la plaine Saint-Denis, se trouvait entre les lignes régulièrement établies par les deux armées. Il n'était tenu que par un faible parti ennemi, quand le général de Bellemare, commandant à Saint-Denis, crut devoir l'occuper. Dans la nuit du ±1 au 28 octobre, les volontaires de la Presse s'en emparèrent. Deux bataillons des mobiles de la Seine, des troupes de ligne, quelques pièces d'artillerie y furent envoyés ; mais les Prussiens avaient résolu de le reprendre pour l'inclure dans leurs lignes. Le 80 au matin, trois colonnes de la Indivision de la garde, fortes de neuf bataillons, soutenues par une nombreuse artillerie, l'abordèrent de front et de flanc. Les défenseurs résistèrent de leur mieux; le commandant Baroche, des mobiles de la Seine, se fît tuer à la tète de ses hommes. Ce fut en vain. Les Prussiens avaient une trop grande supériorité numérique. Â une heure de l'après-midi, ils restaient maîtres du Bourget et de 1200 prisonniers, la plupart mobiles de la Seine. Lorsque le général de Bellemare amena enfin des renforts, le combat était terminé et il dut se replier sur Saint- Denis.
Cette affaire malheureuse, où l'on n'avait su se décider à temps, soit à occuper un village en forces suffisantes, soit au contraire à l'évacuer, n'était qu'un échec partiel, mais les circonstances le rendirent aussi douloureux qu'une grande défaite. Dans les sorties précédentes, on s'était toujours replié, sans garder les positions momentanément enlevées. Le Bourget était une première conquête sur l'ennemi, opérée parles volontaires de la Presse, c'està-dire par des Parisiens; ce succès avait comblé de joie la population. Puis tout à coup elle apprend que le village est reperdu, et ce sont précisément des enfants de Paris, les mobiles de la Seine, qu'on a laissé détruire sans
les secourir. A mesure que cette nouvelle se répand, l'exaspération se fait jour contre le général Trochu et le gouvernement. La colère publique commençait donc à déborder lorsque, le 30, M. Thiers entrait dans Paris, à rimproviste.
Il venait de parcourir toute l'Europe, ayant successivement conféré avec les cabinets de Londres, de Saint- Pétersbourg, de Vienne et de Florence. A Londres, où il s'était d'abord rendu, le premier ministre, M. Gladstone, et le secrétaire d'État aux affaires étrangères, lord Granville, tout en protestant de leur bienveillance, lui avaient donné à comprendre qu'ils ne se laisseraient aller à aucune démarche qui pût froisser la Prusse et les exposer à ses refus. En réalité, il n'obtenait donc aucun appui de l'Angleterre. Pendant son séjour à Londres, il était invité à venir à Saint-Pétersbourg par le grand chancelier de Russie, le prince Gorlchakoff. M. Thiers fut en Russie l'objet de la sympathie publique. Quant au prince Gortchakoff et à l'empereur Alexandre lui-même, ils lui dirent qu'ils feraient en sorte que la France subit, en argent et en territoire, le moins de pertes possible, mais ils lui déclarèrent aussi qu'ils n'iraient, en aucun cas, jusqu'à intervenir par les armes. Il y avait, en effet, outre les raisons propres à chaque cabinet, une cause générale agissant sur eux tous, pour les maintenir sur la réserve : c'était la détermination bien arrêtée que TAllemagne manifestait de ne laisser aucune puissance s'immiscer en faveur de la France. L'Allemagne prétendait recueillir, sans empêchement, tout le fruit de ses victoires, et être seule juge des conditions à imposer au vaincu. .En la voyant enivrée de son triomphe et surexcitée, l'Europe éprouvait un mélange de trouble et d'effroi. La France paraissait tellement défaite, qu'on ne supposait point à l'étranger que Paris pût longtemps retenir l'ennemi ou la province organiser de sérieuses armées. Dans ces circonstances, intervenir trop ouvertement, c'était s'exposer à des refus humiliants ou même courir le risque de provo-
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quer le vainqueur, alors qu'on se croyait incapable de lui tenir tête.
La Russie se trouvait cependant dans une situation privilégiée à regard de la Prusse. Lors de la déclaration de guerre, elle était secrètement son alliée; elle s'était même engagée, dans certains cas spécifiés, à lui prêter secours. Gela lui donnait des avantages pour intervenir, maintenant que ses craintes premières, relatives à l'issue de la guerre, s'étant évanouies, elle venait reporter en partie sur la France l'intérêt ressenti pour la Prusse. Le prince Gortchakoff engagea vivement M. Thiers à négocier la paix. Puis, désireux de montrer le bon vouloir de la Russie, il promit que l'empereur Alexandre s'emploierait auprès du roi de Prusse à obtenir un armistice: il demanderait que M. Thiers fût accueilli à Versailles et qu'on lui permît d'aller se concerter à Paris avec son gouvernement. La Russie, ayant pris l'initiative d'un armistice, fut secondée par les autres puissances neutres, l'Angleterre, l'Autriche el l'Italie. M. Thiers, après avoir quitté Saint-Pétersbourg, était passé par Vienne et par Florence, puis par Tours, pour faire approuver par la Délégation la démarche qu'il devait entreprendre à Versailles. Il avait besoin, comme préparation, des instructions et des pouvoirs de son gouvernement; aussi M. de Bismarck lui donna-t-il, dès son arrivée à Versailles, une escorte qui le conduisit à Sèvres, aux avant-postes.
Le 30 octobre au soir, M. Thiers, entré dans Paris, fit connaître au gouvernement de la Défense nationale les démarches des puissances neutres pour obtenir un armistice. Le gouvernement accepta l'ouverture qui s'offrait de conclure la paix. Il décida donc qu'il signerait un armistice avec la Prusse dans les conditions habituelles, comprenant l'arrêt général des hostilités et le •l'avitaillement des villes assiégées. 11 ferait alors élire une Assemblée qui traiterait de la paix. M. Thiers resterait chargé des négociations avec M. de Bismarck: il maintiendrait àl'armistice son caractère de proposition venue des puissances neutres.
Le gouvernement sauvegarderait ainsi sa dignité, en évitant que les nouvelles négociations ne parussent un désavœu de la rupture éclatante qui avait suivi Tenlrevue de Ferrières.
Un avis au public fut rédigé : « M. Thiers est arrivé aujourd'hui à Paris. Il s'est transporté sur-le-champ au ministère des affaires étrangères. Il a rendu compte au gouvernement de sa mission. Grâce à la forte impression produite en Europe par la résistance de Paris, quatre grandes puissances, TAngleterre, la Russie, l'Autriche et l'Italie, se sont ralliées à une idée commune. Elles proposent aux belligérants un armistice, qui aurait pour objet la convocation d'une Assemblée nationale. Il est bien entendu qu'un tel armistice devrait avoir pour condition le ravitaillement proportionnel à sa durée et l'élection de l'Assemblée par le pays tout entier. » Cette note mettait en saillie, le plus possible, l'intervention des neutres, pour ménager la susceptibilité du public. C'est qu'on n'avait pas seulement à prévenir l'émotion que causerait le projet d'un armistice, accepté le jour même d'un échec au Bourget, on devait encore se garder contre le soubresaut que produirait à coup sûr l'annonce d'un immense .désastre, la capitulation de Metz, que M. Thiers faisait connaître.
Le gouvernement eût retardé la publication de cette fatale nouvelle, sans un incident qui venait d'émouvoir vivement les Parisiens. Le bruit que Metz avait capitulé était déjà parvenu d'un prisonnier et des avant-postes. M. Rochefort l'avait communiqué à Flourens et celui-ci à Félix Pyat*, qui, le 27 octobre, insérait l'avis suivant en tête du Combat encadré de noir : « Le plan Bazaine, Fait vrai, sûr et certain que le gouvernement de la Défense nationale retient par devers lui, comme un secret d'État, et que nous dénonçons à l'indignation de la France, comme une haute trahison. Le maréchal Bazaine a envoyé un