‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 24 sur 90 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Règne de Louis IX (saint Louis) '.

Louis IX , justement révéré sous le nom de saint Louis, n'avait que onze ans à la mort de son père , et la régence du royaume fut disputée à la reine Blanche, sa mère, par

' Voyez , pour le règne de saint Louis, ma Géog. hist., p. 41-43 , carte n° S,,

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son ODcle PhHippe Hurepelj fils de Philippe-Auguste et d* Agnès de Méran, dont l'Église n'avait pas voulu reeimsaitre le mariage. Un grand nombre de seigneurs soutinrent les prétentions de Philippe, et Henri lïl, roi d'Angleterre, se déclara leur chef; mais le dévouement du puissant Thibaut, conrte de Champagne, assura Tavairtage à la reine mère , et détermina une partie des révoltés à se soumettre. Blanche avait Tâme grande, fièreet chr^ienne ; ^^f î^® elle donna d'excellents maîtres à ses enfants , et les fit soi- Blanche. gneusement élever dans la crainte de Dieu : « Mon fils , « disait-elle au jeune roi , vous savez combien vous m'êtes « cher, et cependant j'aimerais mieux vous voir mort que « coupable d'un péché mortel. » Cette pieuse reine eut aussi des talents politiques , et contint avec fermeté les seigneurs mécontents, qui auraient vouhi s'opposer au sacre de son fils : surprise par leurs troupes, elle appela à son aide les bourgeois de Paris , qui vmrent en armes la délivrer. Ce fut elle qui fit recueillir à la France les fruits de l'horrible guerre des Albigeois. Le traité de Paris, signé en 1229, '^^^f^ soumit à la couronne irae grande partie des États du comte **^- Baymond VIÏ : la possession du bas Lauguedoc fut assurée à la France., Toulouse reçut garnison française; cette ville et son comté furent la dot qu'aj^rta Jeanne, fille de Raymond, au troisième fils de Blanche. Cette reine força ensuite à l'obéisanee les ducs de Bretagne et de Bourgogne, malgré l'appui que leur prétait Henri III ; et une trêve , ^^IfJ^ qui termina cette guerre civile^ fut signée à Saint-Aubin cormleî? du Cormier entre die, ses barons et son beau frère. ""'

Louis IX, âgé de dix-neuf ans, épousa Marguerite de Provence , qui n'en avait que treize. La reine Blanche sépara six ams les deux époux, et depuis se montra toujours jalouse de rinfiuence de Marguerite sur le roi. La sœur de

cette princesse épousa, peu d'années après , le roi d'Angle, terre Henri III , qui devint ainsi le beau-frère de saint Louis. Le tableau que présente la France depuis la trêve de Saint-Aubin du Cormier jusqu'à la majorité du roi est celui d'une paix générale; mais bientôt Louis IX eut à lutter contre les grands vassaux et les seigneurs, auxquels Philippe- Auguste, son aïeul, avait déjà porté de terribles coups. Les comtes de la Marche , de Foix et de Toulouse s'unissent au roi Henri IH, qui passe la mer avec une armée, et réclame les provinces enlevées à Jean sans Terre. Les Anglais et leurs alliés sont vaincus par Louis au pont d?TÏiiil ^® Taillebourg, puis devant la ville de Saintes, qu'il réu-

^?»S' "^* ^ '^ couronne avec une partie de la Saintonge par le traité de Bordeaux. Les seigneurs révoltés se soumettent, et Henri retourne en Angleterre.

Invasion Tout l'Orient tremblait alors dans l'attente d'une ef-

des Mon-

Prient" ^^y^^^ catastrophe. Les Mongols s'étaient ébranlés , et leurs bandes innombrables sorties de la haute Asie exter-

^G^. ïïïiï^aient tout sur leur passage. Leur avan^garde avait en- 1444. yahi la Xerre Sainte, et remporté une sanglante victoire sur les chrétiens et les musulmans , que la terreur avait unis ; cinq cents templiers étaient restés sur le champ de bataille, et Jérusalem était tombée aux mains de féroces vainqueurs. Saint Louis étlRt malade et presque mourant quand le bruit de ce désastre parvint en Europe. Lorsqu'il se sentit mieux, il ordonna, au grand étonnement de tous, quW mit la croix rouge sur son lit et sur ses vêtements , et il fit vœu d'aller combattre pour le tombeau du Christ. Sa mère et les prêtres eux-mêmes le supplièrent de renoncer à ce dessein fatal. Ce fut en vain ; et à peine fut-il convalescent, qu'il appela près de son lit sa mère et l'évêquè de Paris , et leur dit : « Puisque vous croyez que je n'étais pas par-

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« foitement à moi-même quand j'ai prononcé mes vœux, <c voilà ma croix, que j'arrache de mes épaules ; je vous la « rends... Mais à présent vous devez reconnaître que j'ai k « pleine jouissance de toutes mes facultés : rendez-moi donc « ma croix ; car celui qui sait toute chose sait aussi qu'aucun « aliment n'entrera dans ma bouche jusqu'à ce que j'aie «c été marqué de nouveau de son signe. — • C'est le doigt de « Bleu, s'écrièrent les assistants : que sa volonté soit faite ! » L'enthousiasme religieux de Louis croissait à mesure qu'il prenait des années^ et dominait en lui tout autre sen* timent. C'est dans sa conscience , non dans ses intérêts, qu'il convient de rechercher le mobile de toutes ses actions : il joignait une raison éclairée à une âme tendre , pure et généreuse; mais sa foi ardente fut quelquefois aveugle : un faux scrupule de sa part causa les plus grands malheurs. Déterminé à conduire une armée en Terre Sainte, il sentait que le salut de cette armée dépendait en grande partie de la route qu'il choisirait pour elle ; la plus sûre était celle de Sicile , contrée soumise à Frédéric II; mais cet empereur était excommunié par le pape, son implacable ennemi. Louis, après d'impuissants efforts pour le faire absoudre , craignit de s'arrêter dans les États d'un monarque réprouvé, et résolut de se diriger vers l'Egypte par Chypre, au lieu de se rendre en Syrie pai4a Sicile; cette faute pieuse fit sa perte. Après avoir réglé toutes les affaires de ses États et laissé la régence à sa mère, Louis prend le bourdon de pèlerin et l'oriflamme à Saint-Denis, et quitte Paris le 12 juin 1248 , pour s'embarquer à ^t- c^^ gwS'Mortes, ville qu'il avait fondée, à grands frais, afin *?y^^ d'av<rîr un port sur la Méditerranée '. ***S!2t***

' Ce port est maintenant à sec; les eaux, en se retirant, ont mis une deroi-liene entre la mer et le rivage.

soure.

M3 DBnXIÉm ÉPOQUB.

Lonis Le rd fléfomne un an à Nieosie , canfltate de rHe de

pour la " . ' *^

Jainte. Chypre , p»is il part poor TEgypte. Arrivé^en vne de Ba- '^^' ailette , il saute l'épée à la main dans la mer , à la tète de ses chevatiers , repousse Tennemi , et s'empare de cette vHIe forte et de ses immense» ressources.

Il MIait alors marcher sur le Caire, et soumettre TÉgyp^par me invasion rapide; mais les crues du Nil alarment le rei^ nk il reste cmq mois inactif à Damiette. Il en sort enfki , et arrive sans précantioD devant Mensonrah. Les Turcs l'envirounent dans une plaine brûlante , et lancent 6Hr ses madiines et sur son camp du bitume enflammé, connu sous le nom de feu grégeois. Louis, dans cette situation désespérée y tente un violent effort : il ordonne la ba- Batauie taille. Lc comte d'Artois, son frère', se précipite imprudem- ^^d^Mas*!?^ ment vers Mensourah , et siu'prend la ville, ou îl est enveloppé et tué avec le» chevaHers ^i Font suivi : le rm , i(ui n*a pu les dégager, se repaie sur le camp des^Sarra^ns, imi empare et s'y reqferme; sa position y devient aussi dangeneuseque la préeédeete. La maladie et les assauts m«ltij^és «nlèvent la moitié de ses solâi^s; lui-même tombe daagereusemrai: malade : il ordonne la retoîte sur Damiette, où il avait laissé la reine et une forte gan^son ; ka galères turques lui fa*ment le passage ; il se voit sass ressources, et 'tombe prisonnier avec tous ses seigneurs auK «nains âes musulmans. Un grand nombre de œs soidflÉs apostasiest pour évit^ la mort ; auds kd emiserve dams les lers, et sons d*atrooes menae» , la ma^eaté d*im roi et la rés^nation d'un dirétien. La reine Mai^oerite se montre à I^teimiette digne de son époux : au bruitdes revers de l'armée , elle frémit de tomber au pourvoir des Turcs, et demande au vieux chevalier qui ne la quittait pas de lui accorder une grâce , celle de la pteroar de son épée avant

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qoe iei nnmihBUU^aieirt pu a'^ooparer d'ette : Ty sonf^eais, madame^ répooditce vieiuL guerrier. Mais Baeaiette ne fat peèit emportée de iii^ forée ; Marguerite eonserva cette place, comme un gage pour la sûreté du roi : elle fut promise avec quatre cent Bâile livres pour la rauçoo royale; à ce prix Look recouvra sa liberté. Ses barons retournèrent en France ; pour liU, il demeura quatre ans encore en Syrie, eoq^yaiit ses trésors à fortifier Tyr, l^don, et toutes les autres places de Palestine qui ai^rtenaient aux ckrétiens. Tl appelait en vain ses chevaliers auprès de lui , il s'en présentait peu ; mais avanjt que la nouvelle de sa délivr«ice se fût répandue on vit une croisade d'un genre nouveau. Le peuple aviét autant d'amour pour le roi que de faainepour tes Sdgneurs qui l'opprimaient Un l^mrae J^J^^Jff parut tout à coup, affîmant avoir reçu de la vierge Marie to'ireaux. uoe lettre qu'il tenait dans une de ses mains toujours fermée. Bile lui ordonnait, disait-il , de rassembler tous les bergers et pastoureaux chrétiens qu'il pourrait réunir , et de marcher à leur tète à la délivrance du roi; la victoire était refiisée aux puissants, et promise aux Mbles et aux huii^)les. Cet homme sans instruction avait de l'éloquence, et bient^ une multitude de bergers suivirent son drapeau ; des proscrits et des brigands se joignirent à eux. Les prêtres frappèr^t d'excommunication cette multitude indisetplinée , qui se vengea en massacrant à Orléans un grand nOfl^H« d'eeotéaiasliques. La reine Blanche, favorable d'aèofd à cette association , employa dès ce moment tout son pouvoir à la dissoudre. Les prédicateurs des pastoureaux excitaient les peuples contre les prêtres ; ils avaient Fhadiitude de prédier entourés d'hommes anmés pour kor défense ; un Jour, parmi ces derniers , Blanche feit introduire un bourreau^ qui se glisse derrière leur dief, et d'un

seul coup fait router sa tête aux yeux des aMistaats, glacé» d*horreur; des chevaliers se montrent alors, et dispersent les pastoureaux : ceux-ci sont massacrés par le peuple, qui auparavant les avait honorés.

Mort de La reine Blanche meurt en 1253, après une sage ré- ^? re"onr g^Dce ; le roi conçoit de cette perte une douleur amère ; il ^"aJî** revient en France , et fait son entrée à Paris , au mois de septembre 1254, portant empreint sur son visage le souvenir de tous ses désastres.

i^gisia- Louis s'occupe activement, à son retour, de la réforme

tion de r > 7

^Jn^ de son royaume , et déploie les hautes qualités d'un législateur. Il achève d'abattre l'autorité souveraine des seigneurs, en les dépouillant du droit de rendre arbitrairement la justice. Une découverte importante seconda ses efforts. Le code des lois romaines désigné par le nom de Pandectes de Justinien, et qui régissait l'empire de Gonstantinople, fut à cette époque connu en France; ce recueil, si justement célèbre, avait alors tant de supériorité sur tout autre code, qu'il fut salué comme la raison écrite. Il donna une vive impulsion aux esprits , et l'application en fut aussitôt demandée; mais l'ignorance des seigneurs était si grande, qu'il fallut appeler à leur aide des hommes versés dans l'étude des lois pour l'expliquer. Saint Louis inorganisa- troduisit Ic premier ces légistes dans un parlement, qu'il parie- constitua en cour de justice. Cette cour fut composée de iMi.i tfQis hauts barons, de trois prélats, de dix-neuf chevaliers , et de dix-huit clercs ou hommes de loi prononçant les arrêts : ces derniers parvinrent à attirer à eux toutesles affaires, en éloignant les barons de leurs sièges par l'ennui et le dégoût des procédures : ils usurpèrent ainsi une partie de l'autorité royale , et voulurent la rendre absolue, secondant énergiquement saint Louis dans tous ses

LlYfiB T» CHAPITRE ?/ SOS

projets de réforme et d'empiétement sur les droits fSéodanx. Ce monarque pieux et humain tenta de mettre fin aux guerres privées entre ses barons, et défendit les combats judiciaires. Il statua qu*après une offense commise les deux parties, avant de recourir aux armes, observeraient une trêve de quarante jours, nommée quarantaine le roi. Il ordonna que les combats judiciaires seraient remplacés par des débats juridiques, et accrut considérablement Tau* torité de sa couronne en établissant des cas royaux, dans lesquels il appelait à lui les causes entre les sujets et leurs seigneurs : les légistes donnèrent à ces appels la plus grande extension. On désigne sous le nom à' Établissements de Étabii&iesaint Louis un recueil d'ordonnances rendues par ce monarque pour le peuple de ses domaines. Ce recueil célèbre renferme des lois sages et utiles contre la vénalité de la justice, l'avidité des créanciers, la contrainte par corps et les gains usuraires. Louis IX signala aussi l'indépendance et la fermeté de son esprit judicieux en publiant la praç" matique sanction, qui devint la base des libertés de TE- pragmaglise gallicane ou française. Cette ordonnance fameuse dé- sancuon. fendait de lever dans le royaume sans Tautorisation du roi de l'argent pour la cour de Kome, et fixait des cas où il était permis d'appeler de la justice ecclésiastique à la justice royale : ces appels furent connus sous le nom d'op* pels comme d'abus. Enfin , malgré sa grande dévotion , il sut tenir en bride le zèle outré des évéques. « Plusieurs « prélats , dit Joiuville, estant venus trouver le roy au Pa* « lais, Tevesque d'Auxerre lui dit : « Sire, ces seigneurs « qui sont ici, archevesques et evesques, m'ont chargé de « TOUS dire que la chrétienté périt entre vos mains. » Le roy se signa, et demanda : « Comment cela? » « Sire, re- « prit Tevesque, c*est qu'on fait si peu de cas aujourd'huy

306 DBinasMi ànoQUE.

« et toiM les jours des exoemmmiicatfoQS^ q«e les gens se «c laissent noorir eicommu&iés avant de se fÎEiire absoudre, « et ne veulent faire satbfaetioQ à TËglise. Les prriats tous « requièmnty Sire , pour l'amoar de Dieu, que voin com- « mandiez à vos prevosts et à vos bailttfs que tous ceux « qui resteront exeonmiumés un au et un jour sc^nt con- « traints , par la prise de leurs bien», à se faire absoudre. >* <t Le roy répondit qu'il le eemmanderoft volontiers pour « tons ceux dont on lui prouverolt qu^lls eussrat tort; et « Tevesque dit qu'il n'appartenoit au roy de connaître de « leurs causes ; mais le roy 'replkpta qui! ne roréonaeroit ^ autrement, car oeseroit contre Dieu et contre toute raî- « son s'H <K>tttraignoit les gens à se foire absoudre quand « les clercs leur feraient tort. « Et de cela, ajouta le roy, « je vous dmnieral pour exemple le comte de Bretnigne, « qui a pUndé sept ans , tout excommunié, contre les pre- « lats de Bretaigne , et a tant exploité que le pape les a « eondamaés tous. Donc, si j'eusse contraint le comte de « Bretaigne la première année de se faire absoudre, j'eu«e < mefaict envers Bien et envers lui '. »

Mon- La dernière réfonm de saint Louis fut eelle des monnaies.

naies. Quatre-vingts seigneurs avalent droit de monnayage dans knrs domaines ; Louis fixa la valeur des monnsto de chacun d'eux , et fit partout donner cours à la sienne.

I^nt de soiîns donnés à la fH^spérité du royaume et à

raffemissement sahitaùre de son autorité n'absorbaiei^

pokit sa grande âme , et ne la âétounment pas d'otôupa-

tions d'un intérêt moins général , mc^ non moins utile.

^^Fonda^ 11 établit «ae bibliothèque pubdquedans Paris, GtéA l'hô-

portantes, pital dcs Quinze - Vingts , destiné a recevoir trois cents

' Mémoires d« sire de Jamviile.

LIVBS I. GHJkFriBG T. 907

avefigk« ; 80iig son règùt enfin , Robert de Sorbon fonda oainzele eoHége qui porte son nom , la Sorbonne, fAqoi devint jSor^^'< le siège de la célèbre faculté de théologie, dont les àéeU Bions fureuttellement respectées , qu'on l'appela le concile perpétuel des Gtmles.

La piété de ce roi -vraiment grand, vraiiseiit chféUen, ne consistait pas uniquement dai» robseryanee extérieure des pratiques de l'Église : e(le jaâlissait du cœur; elle cousistait surtout dans Tamour de Dieu et dans la sanctifieatioa intérieure de l'âme. Joinville rapporte à se sujet un entretien touchant qu'il eut avec ce prince : « Senechal, ne dit « le roy en présence de quelques rdigieux, qu'est-ce que « Dieu ? Et Je lui respondis : Sire, c'est si bonne chose que « meilleure ne peut estre. — Vrayement, reprit le roy, « c'fst fort bien resposdu ; car cette réponse que vous avez « laite est escrite en celivreque je tiens en main. Or, je « voua demande , dit-il, lequel yaus aimeriez mieux ou •« dWre IcfMrenx ou d'avoir fait un peefaé mortel ? — Et « moi, qirioncques ne lui mentis, je respondis que j'aime- « rois mieux en avoir fait trente que d'estre lépreux. » Et « quand les frères furent partis, il m'aippela totit seul, me « fit asseoir à ses pieds, et me dit : « Vous parlez sans re- « flexion , eomme i» estourdi ; car il n'y a si vilaine lèpre « oooMcne ceile d'estre en pecbé mortel, parce que l'âme « y est semblable au diable d'enfer* C'est pourquoi nulle <i lèpre ne peut estre si laide. Quand l'homme meurt, il est « guéri de la lèpre du corps ; ouiis quand l'homne qui a « Mt le pecbé mortel meurt, il n'est pas certain qu'il ait « ^« tel repentir que fiiteu lui ait pardonné. Aussi grande « peur doit-il avoir que cette lèpre dure autant que Dieu « sera en paradis. Ainsi, je vous prie, ajouta-t-il, tant ^ que je puis, que vous ayez à cœur, pour l'amour (te Dieu

208 DBUXlàME ÉPOQUE.

« et de moi , de préférer que toute maladie advienne à « votre corps, plutost que le péché mortel advienne à vostre « ame. »

« Il me demanda si je lavois les pieds aux pauvres le « jour du grand jeudi (jeudi saint). « Sire, lui dis-je, ja- « mais les pieds de ces vilains ne laverai-je. — Vraye- « ment , reprit-il ; c'est mal parlé. Car vous ne devez avoir « en desdain ce que Dieu a faict pour nostre enseignement, « Aussi je vous prie , pour Tamour de Dieu et pour i'amoup « de moi , que vous vous accoutumiez à laver les pieds des « pauvres '. »

Unissant à cette piété touchante un grand zèle pour l'équité, Louis enseignait lui-même le respect qu'on doit aux lois : 11 aimait à rendre la justice en personne à ses sujets. « Maintes fois , dit encore Joinville, il advint qu'en « esté il alloit s'asseoir au bois de Vincennes aprez la messe ; « et, s'appuyant à un chêne , il nous faisoit asseoir autour « de lui; et tous ceux quiavoient affaire venoient lui par- « 1er librement, sans empeschement d'huissiers ni d'au- « très *. »

Plus d'une fois il prononça des arrêts sévères contre les membres de sa propre famille, et contre les seigneurs qui vivaient dans son intimité. Cependant, malgré. tant de sagesse et un zèle si pur, il commit plusieurs fautes, par des erreurs qui appartenaient encore plus à son siècle qu'à luimême : il prononça des peines cruelles contre les juifis et les hérétiques, et cent cinquante banquiers ou négociants d'Asti furent saisis par son ordre et jetés dans les cachots^ pour avoir prêté de l'argent à intérêt, quoique à un taux

* Mémoires da sire de Joinville.

» Jbid.

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très-modéré. Ud scrupule fatal à la France tourmeutoit l'âme de ce saint monarque. Les conquêtes de son aieul Philippe-Auguste et les confiscations faites sur la couronne d'Angleterre lui pesaient, et paraissaient comme des mat* pations à ses yeux ; il conclut à Abbeville , en 1259 , contre Tratw^ ravis de ses barons et de sa famille, un traité par lequel il ^{J^lî^ rendait à Henri III le Périgord, le Limousin, FAgénois, le **'{lfls'"' Quercy, la Saintonge, tandis que Benri renonçait de son ^t^lt' côté à ses droits sur la Normandie, T Anjou , le Maine, la Alltel Touraine et le Poitou. Les préjugés et les scrupules de saint Louis rengagèrent seuls à conclure ce traité défavorable, que le monarque anglais n'eût jamais pu obtenir par les armes. Ce prince était alors en guerre avec les ba-* rons , qui lui arrachèrent des concessions connues sous le nom de provisions d^Oxford, et par lesquelles ilf exercèrent une partie de l'autorité royale. Telle était la réputation de saint Louis, que d'un commun accord il fut pris pour arbitre entre eux et leur souverain. Il décida Arttoagc en faveur de Henri III, et les provisions d'Oxford fUrent ^^^ annulées. «ïî^"

A peu près à la même époque où Louis signait avec le ^mi^ roi d'Angleterre le traité d* Abbeville, il signait avec le roi d'Aragon le traité de Corbeil , par lequel ce prince abandonnait tous les fiefs qu'il possédait encore dans le Languedoc, et ses droits sur la Provence , moyennant la renonciation de la part de la France à la suzeraineté des comtés de Barcelone, de Roussillon et de Gerdagne. Le roi d'Aragon ne conserva en France que la seigneurie de Montpellier.

Saint Louis avait perdu son fils atné, et plusieurs membres de sa famille se montraient turbulents ou dangereux pour la France: Charles d'Anjou, son frère, prince ambi-

!riO DBVXn^l ÉPOQUE.

tieiix et crael, hà^itier, par ton mariage avec Béatrix de Provence , âa puissant comté de ce Bom , donnait au roi de Yives inquiétudes; et, daos t^intentioQ de Féloigoer, LmiI* iworisa ses projets sur Naples et la Sicile.

L'Mustve maison de Souabe était abattue ; Frédéric II ,

son dtmier empereur, venait de mourir en luttant contre

le pape , qui vendit son hérita^ et offrit au roi de France

le royaume de Naples, où régnait alors Manfred , bâtard

tioîTde'ia ^ Frédéric II. Saint Louis refusa pour lui-même, et per-

^Soi^ i»it à son frère d'accepter. Chartes d'Anjou quitta la France

^^Nipies.** avec une armée provençale ; et six ans plus tard, en 1266,

deGraS- hi bataille de Grandella, où périt Manfred, affermit la

délia. ^ '

*^- couronne de Naples et de Sicile sur sa tête. î^mpire *L*Orîent appelait plus vivement que jamais Tattention cÎMtalf- ^ saint Louis. L'empire latin de Constantinople n'était **Îmi^ P*us ; les Grecs avaient rq[>ris cette ville en 1261. Profitant des divisions des chrétiens de Syrie, Bendocdard, sultan d'Egypte, avait fait de rapides conquêtes en Palatine : Césarée, Jaffo , Antioche, étaient tombées en son pouvoir : cent mille chrétiens avaient été massacrés dans cette dernière ville. Au bruit de cet effroyable désastre , swème i^tit Louis ftt vœu de se croiser une seconde fois ; il visita cr?"àd2 ^ pèlerinage les principales églises de son royaume, s'emdépa^rt dl barqua encore à Algues-Mortes, en 1270, et fit voile pour Lonto Tunis. Il avait dondé rendez-vous à son frère , Charles Terre d'Aujou , daus Ics murs de fancienne Cartkage : il aborda 1270.' Tis-à-vis de celte ville ruinée , et eut à souffirir des maux infinis de te sécheresse du sol, de l'ardeur du soleil et des fièches des Maures. La peste emporta bientôt une partie de son armée, qu'il tenait dans une inaction fatale; die frappa son second fils, le comte de Nevers ; il en fut atteint Hii*méme au bout d'un mois. Il employa ses derniers mo-

LIVAE I. CHÀPITfiE Y. 31 1

iiMntB à donner d*uUles («>nseils à Philippe , son troisième fiiset een héritier : « Besu fils, lui dit-Il, la première Exhorta-

* » -.^. ttons de

« ehose que je t enseigne , c est que ta aimes Bien , mr saint « sans cela nul ne peut être sauvé... Aie le cœur doux et fg^fib « pitoyable pour les pauvres, pour les faibles, et les corn- « porte et aide selon ce que tu pourras. Maintiens les bonnes « coutumes éa royaume et détruis les mauvaises. Ne eon- « voite pas le bien de ton peuple, et ne le charge d^impÀts « ni de tailles... Aie soin d'avoir en ta compagnie des gens « prud'hommes et toyaox, qui ne soient pas pleins de eon- « voitise; fuis €t évite la compagnie des mauvais. Écoute « volontiers la parole de Dieu, et la retiens en ton cœur; et « recherche volontiers prières et pardons. Aime ton^hon- «( neur, et hais le mal , quelque part qu'il soit. Sois loyal « et roide pour rendre la justice à tes sujets, sans tourner à « droite ni à gauche ; mais aide et soutiens la querelle du « pauvre jusqu'à ce que la vérité soit éclaircie. Garde les « coutumes de ton royaume; et s'il y a aucune chose à « amender, amande-le et le corrige. Donne les bénéfices de « la sainte Église à de bonnes personnes et de vie sans « tache , et fais-le par le conseil de gens probes. Garde-toi <c d'émouvoir guerre sans grande nécessité contre hommes « chrétiens. Prends garde que les dépensa de ton hôtel « soient raisonnables; enfin, très-cher fils, fais chanter « messe pour mon âme, et dire prières pour ton royaume... « Je te donne toutes les bénédiotlons qu'un bon père peut « donner à son fils... Que Dieu te fasse la grâce de faire « toujours sa volonté, pour qu'après cette vie mortelle « noQ» puissions être avec lui , mon fils , et le louer en- « semble '• »

' Mémoires du sire de Joinville.

312 DEUXIÀHB iPOQUB.

Le roi se livra ensuite tout entier à des pratiques religieuses : il Toulut , avant d'expirer, être tiré de son lit et étendu sur la cendre : il y mourut, tenant toujours les bras en croix. « Le lundi, le bon roy tendit ses mains Joinctes aa « eiely et dit : « Sire Dieu, aye merci de ce peuple qui ici <c demeure, et le conduis en son pays :'qu'il ne tombe en la « main de ses ennemis, et qu*il ne soit contrainct à renier « ton saint nom ! » Peu avant sa mort, et tandis qu'il re- « posoit, il soupira et dit à voix basse : « 0 Jérusalem ! 6 « Jérusalem ' !» Ses dernières pensées furent pour Dieu, Mortde pour la cité sainte, pour la France; et 11 rendit l'esprit le 1^- 25 août 1270, après avoir désigné pour régents du royaume Matthieu de Saint-Denis et Roger de Nesle. Aucun roi ne fut plus digne de l'admiration des hommes , et seul de toute sa race il obtint deFÉglise les honneurs de la canonisation.

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