Bataille
comte fut remplace par le marquis de Gontades. Soubise oe creveit. et sous lui le duc de Broglie réparèrent en partie , à SuDdersliausen et à Lutzelberg, les malheurs de cette sanglante journée. Les Français rentrèrent /en Hanovre; mais, en 1759, Brunswick, battu par le duc de Broglie Bataille» àBerghen , battit à son tour le maréchal de Gontades à /„f* Minden en Westphalie. Frédéric luttait alors avec des i''** succès variés contre les Autrichiens et les Russes ; Taction la plus meurtrière de la campagne précédente fut celle de Zorndorf, où trente-trois mille hommes, dont vingt-deux mille Russes et onze mille Prussiens, restèrent sur le champ de bataille.
Pitt , depuis lord Ghatham , ministre de Georse II , Perte»
j. . .^ . t.. -. I . Ti ^ x^ .. , de la France
dingeait le cabinet anglais. Il porta son attention sur les en Amériqae
. . , . ,. , , et en Asie.
coloDies et donna une vigueur nouvelle aux opérations l'^rr-iTw. maritimes. L^Acadie, malgré les efforts du marquis de Montcalm, demeura au pouvoir de l'Angleterre; Québec fut pris après la bataille livrée sous ses murs , où périrent les deux généraux en chef, Wolf et Montcalm, et les Anglais enlevèrent en 1760 le Ganada tout entier à la France. Nos armes n'avaient pas été plus heureuses en Afrique, où nous perdions le Sénégal, et en Asie,. où les Anglais s'étaient rendus maîtres, en 1757 , de l'établissement français de Ghandemagor, sur le Gange. Le comte de Lally , Irlandais d'origine , homme de talent , mais d'un caractère violent et despotique, reçut de Louis XY la mission de venger nos défaites en Orient. Il s'empara, pour premier exploit , du fort Saint- David , sur la côte de Goromandel , et en fit raser les défenses. Des différends survenus entre lui et son chef d'escadre, le comte d'Aché, devinrent funestes aux intérêts de la France.
190 TBOISIJEME ÉPOQUE.
L'Angleterre était alors menacée d'une descente par deux armées françaises sous Ghevert et le duc d'Aiguillon; .deux escadres devaient protéger cette expédition :
Désastres la première , sous M. de La Que , fut détruite par l'amiral Boseawen , à la hauteur du cap Saint- Vincent, et, deux mois plus tard, la seconde, commandée par le maréchal de Gonflans , subit le même sort en vue &tïi côtes de la Bretagne. Une division de cette flotte , ayant pris la fuite, entra dans la rivière de Vilaine, d'où elle ne put sortir : l'ignominie marqua sa défaite , et cette journée fut honteusement connue sous le nom de ïa bataille de M. de C(mflans.
Ministtre Lc duc dc Cholscul , ami des gens de lettres et des ^ "^ philosophes, qu'il protégeait, et soutenu par madame de Pompadour, était entré dans le ministère comme successeur de l'abbé de Bernis aux affaires étrangères ; M. de Silhouette avait le contrôle général. Ce dernier débuta par quelques mesures utiles ; l'une d'elles donne à connaître les prodigieux profits des fermiers généraux : M. de Silhouette en retrancha la moitié, et créa soixantedouze mille actions de mille livres chacune, auxquelles il attribua le bénéfice de l'autre moitié ; toutes furent enlevées sur-le-champ , et le contrôleur général obtint soixante-douze millions en vingt-quatre heures. Comblé d'éloges par toutes les bouches , bientôt il fut décrié lorsqu'on I7â9 ses réformes attaquèrent les droits des classes élevées. Il fit enregistrer en lit de Justice, le 23 septembre, un édit de subvention territoriale , qui soumettait à l'impôt , sans exception , tous les corps qui avaient eu jusque-là le privilège de s*y soustraire. La réprobation fut générale , et la magistrature réclama la première avec une telle violence que ce sage édit ne put être exécuté. M. de Silhouette fit alors suspendre une partie des payements exigibles sur le trésor et invita les citoyens à porter leur argenterie à la monnaie. L'An-
UTUfi IV. GHAPITBB III. Idl
gleterre, iustniite de cette pénurie , crut la France sans ressources et refusa de traiter avec elle.
La campagne de 1760 fut glorieuse en Allemagne pour campagne le maréchal de Broglie ; il battit le prince héréditaire de firuQswick à Gorbach ^ près de Gassel , dont il prépara la prise. Un des corps de son armée , commandé par le . marquis 'de Gastries, s'établit à Glostercamp, près de Kimberg, sur la rive du fleuve; attaqué par le prince^ il remporta une victoire qui délivra Vesel. Un dévouement sublime immortalisa cette journée. Le chevalier d'Assas, capitaine au régiment d'Auvergne^ envoyé pendant la nuit à la découverte , est surpris à portée de d« d'Assaa. voix de son camp par les Hanovriens ; vingt baïonnettes sont aussitôt sur sa poitrine. S'il parle , il est mort, a A moi , Auvergne 1 » s'écrie-t-il, c'est l'ennemi. dII tombe aussitôt percé de coups ; mais le camp français ne fut pas surpris. Frédéric échappait alors , dans la Saxe , à plusieurs armées qui le cernaient; il bat tour à tour Lauddon à Ligntz ^ Daun à Torgan y et reprend la Silésie.
Pondichéry tomba cette année aux mains de l'An- ««o-nei. gleterre ; cette ville comptait quatre-vingt mille habi- ^^' tantSy que le gouverneur Lally s'étaitaliéués par sahauteur et son despotisme. Le comte d'Aché , appelé avec son escadre au secours de la place » ne parut point , et sept cents soldats seulement restèrent chargés de sa défense: la ville fut prise , et ses fortifications rasées. Lally revint Jugement en France, et, accusé à tort de trahison , paya sa défaite ^«*8"^^^ de sa vie ; le parlement le condamna , et on poussa l'on- "»>•' trage envers lui Jusqu'à le conduire bâillonné au supplice. 11 laissa un fils , digne vengeur de sa mémoire.
Ghoiseul , ministre de la guerre après la mort du maréchal de Belle-lsie , offrit la paix à Georges III , qui venait de succéder à George II sur le trône anglais. Lord Bute , premier ministre, adhérait à ses vœux; Pitt
TBOISIKMB ÉPOQUB.
Pacte
de famUie.
Intriffues de cour.
Disgrâce
du duc
de BrogUe.
s*y opposa, et son avis prévalut. Le duc de Ghoiseul, après avoir en valu essayé de ranimer renthoosiasme de la nation » chercha Tappui de l'Espagne , où régnait Charles III , et le 16 août 1 761 fut signé par ses soins le célèbre pacte de famille. Ce traité, négocié en secret, stipulait des secours respectifs entre les diverses branches de la maison de Bourbon , et déclarait ennemi de toutes quiconque à Tavenir le deviendrait de Tune d*entre elles. La France avait perdu, dans le cours de la dernière guerre , trente-sept vaisseaux et cinquante-six. frégates; le secours delà marine espagnole, alors florissante, balança faiblement ces énormes pertes.
Le 16 juillet^ quelques jours avant la signature du pacte de famille, les maréchaux de Broglie et de Soubise, ayant opéré leur Jonction, menacèrent ensemble le prince de Brunswick, dont ils rencontrèrent l'armée à Filingshausen , près de la Lippe; le défaut de concert entre les deux généraux français leur enleva la victoire. Il s'ensuivit entre eux un grave différend , dont la mattresse du prince se constitua l'arbitre. Les courtisans les plus empressés de madame de Pompadour étaient à ses yeux les meilleurs généraux » et l'on peut Juger par ce seul exemple combien la déplorable faiblesse de Louis XV portait atteinte à l'autorité du trône. Soubise adulait la favorite : il gagna sa cause : le vaincu de Rosbach triompha, dans le royal boudoir, du vainqueur de Berghen ; le duc de Broglie , cher à l'armée , à la France par ses talents et ses victoires , fut banni , et remplacé par le vieux maréchal d'Ëstrées.
Cependant , pressé par Tarmée impériale et par les Russes, Frédéric était aux abois ; la mort de l'impératrice Pétrowna , survenue le 2 janvier 1762 , le tira de périL Elisabeth laissait le trône à Pierre III, son neveu, admirateur passionné du roi de Prusse , dont il se déclara sur-le-champ le défenseur et l'ami ; mais, s' abandonnant
LIYBS IV. CHAPITBS III. 193
sans réserve à son goût pour les innovations , il blessa les préjugés ainsi que les habitudes de ses peuples , et fut détrôné y après six mois de règne, par sa propre femme , Catherine d*Anhalt-Zerbst, qui monta sur le trône sous le nom de Catherine II y et , quelques jours après , le malheureux Pierre III périt assassiné. Uimpératrice se déclara neutre entre les divers partis. Des avantages balancés marquèrent le cours de la campagne de 1 762 , la dernière de cette guerre sanglante. L'Angleterre ^ la France et le Portugal signèrent alors des conventions préliminaires converties en une paix définitive, le 1 0 pati février 1763, par le traité de Paris, honteux pour la Abandoo
■■ de preftqae
France. Cette puissance céda à TAngleterre une partie j^^^^J^^^j^g de la Louisiane (1), le Canada et ses dépendances , ainsi ««e la France que rile du cap Breton et toutes les autres lies dans le ^"^}^^^' golfe et le fleuve Saint-Laurent ; l'Angleterre gardait en Afrique le Sénégal; les possessions des deux nations dans les Indes orientales étaient remises à ceux qui les occupaient avant la guerre à condition que les Français n'y enverraient pas de troupes; File de Minorque et le fort Saint-Philippe furent resti);ués à l'Angleterre, et la France rendit encore au roi George son électorat de Hanovre. Les Anglais , qui , un siècle auparavant , ne possédaient hors des lies Britanniques que Jersey et Guernesey , se trouvèrent, à la suite du dernier traité de Paris , maîtres dans toutes les mers d'une multitude d'iles et des plus fortes stations navales ; la marine française était presque anéantie, et dès lors T empire de l'Océan fut acquis à l'Angleterre. La paix fut également signée entre Timpératrice-reine Marie-Thérèse, Télecteur de Saxe et le roi de Prusse, et, après sept campagnes sanglantes, tout fat rétabli entre les trois puissances sur le même pied
(1) Le reste de la Louisiane fut eédé par la France à l'Espagne , pour la dédommager de la cession de la Floride à TAngleterre.
H18T. DE PRANGB. — T. II. 9
194 TROISIJEI» BPOQUS.
qa*avant la gaerre. Frédéric coaserva la Silésie et le comté de Glatz, en promettant sa voix au fils de Marie-Thérèse^ Tarchiduc Joseph, qui fat élu roi des Romains et succéda à Tempire ie 18 août 1765. Aboutton Les dernières années de cette guerre furent marquées
des Jésuites par l'abolitlou de l'ordre des jésuites dans le royaume.
le ^^^*^^^ Ils avaient pour ennemis tes philosophes et les parlements , qui épiaient une occasion de leur porter une mortelle atteinte et qui la trouvèrent dans la banqueroute du jésuite Lavalette , évaluée à plusieurs millions. La société, légalement sommée de répondre pour lui, s'y refusa. Les procureurs généraux , et surtout La Ghalotais, procureur général du parlement de Bretagne , lancèrent de foudroyants réquisitoires contre les membres de Tordre; ceux-ci se défendirent faiblement. On ordonna de nombreux séquestres, et leur constitution, examinée eo détail y fut vivement attaquée sur tous les points. Une assemblée d'évèques, convoquée par le roi, se prononça pour le maintien de cette société , que les parlements sécularisèrent en 1763. Le duc de Ghoiseul soutint avec vigueur la magistrature^ et Louis sacrifia les jésuites à son repos. Leur ordre fut aboli dans le royaume par un édit de 1763 , qui leur accorda la permission de vivre en France comme simples particuliers. Toutes les cours des Bourbons se déclarèrent à la même époque contre cette société fameuse : les jésuites furent successivement chassés de Portugal , d'Espagne , de Naples et de Parme, et Tabolition totale de Tordre fut vivement sollicitée à Rome par le duc de Ghoiseul , qui promit à cette condition la restitution du comtat Venaissin au saint-siége.
Dcstraetion Rcfusé par Clément XIII, ce bref fût accordé en 1773
de^'OTdre. par le célèbrc Ganganelli , pape sous le nom de Clé- *"'* ment XIV ; il détruisit en cet ordre le plus ferme soutien des droits de la cour de Rome. Deux souverains non catholiques , Frédéric II en Prusse et Catherine en
LIYBB IV. GHAPITIIB III. 19£»*
Russie, farent les seuls qui offrirent à la société des jésuites asile et protection dans leurs États.
Madame de Pompadour avait été cause de la funeste part que prit la France à la guerre de Sept ans ; elle mourut dans Tannée qui suivit la conclusion du traité de Paris et fut bientôt après remplacée auprès de Louis XY par une courtisane de bas étage, qu'une alliance infâme décora du nom de comtesse du Barry, et que le roi introduisit avec impudeur dans sa cour et au sein de sa famille. Il perdit durant les quatre années suivantes le Dauphin, son beau-père Stanislas Leczinski, bieniaiteur des Lorrains, et qui périt par accident dans un âge avancé; la reine Marie Leczinska ne survécut que deux années à son père.
Par la mort de Stanislas, la Lorraine avait été incorporée à la France. La Corse, deux ans plus tard, fut ***îjp^« également réunie à la couronne. Gafforno avait chassé i^itTS^. les Génois de File; il mourut assassiné en 1768. L'intré- *^**' pide Pascal Paoli lui succéda à la tète du parti de Tindépendance. Les Français, descendus en Corse dès Tannée 1766 sous prétexte de prévenir les projets de T Angleterre sur cette île, obtinrent d'en garder comme médiateurs les places maritimes ; Gènes céda, en 1 768^ tous ses Réanion droits sur la^Corse à la France, et M. de Chauvelin y ^^ Ïïw."*' proclama aussitôt Louis XY roi. Les habitants, indignés, coururent aux armes à la voix de Paoli; mais leur courage fut impuissant contre une armée française commandée par le comte de Vaux. Paoli s'exila, et la Corse se soumit ; elle obtint d'être érigée en pays d'états et conserva le droit de régler ses subsides.
La guerre de Sept ans avdit ajouté trente-quatre millions de rentes annuelles à la dette publique. Tous les ans les dépenses excédaient les recettes de trente-huit millions et les impôts, prodigieusement accrus pendant la guerre, n'avaient pointété diminués à la paix. Le parle-
Réanlon
'196 TROISIÂMB ÉPOQUE.
cDire ïîa>ur ™^^^ ^^ ^^ns uégocia pour obtenir un allégement des parfcmSt» charges publiques ; celui de Besançon refusa d*enregis- 1768-1771. trer les édits royaux ; plusieurs magistrats opposants forent exilés. Bientôt tous les parlements du royaume prirent fait et cause pour celui de Besançon, et le parlement de Paris soutint énergiquement, au grand déplaisir de la cour, que toute la magistrature du royaume ne formait qu'un seul corps, divisé en plusieurs classes. Louis XY^ dans une séance royale tenue en 1 786, interdit aux parlements Tassociation quMIsprétendaient former, et proclama ces maximes : ISous ne tenons notre couronne que de Dieu; au roi seul appartient la pvissance législative, sans dépendance et sans partage. Il résuite de ces faits que le roi voulait établir en droit la monarcbie absolue, et que les grands corps judiciaires, avec des idées plus ou moins vagues sur le but de leurs efforts, tendaient à faire reconnaître une monarchie parlementaire, dans laquelle ils auraient tenu le roi et la nation en tutelle. Troubles Des troublcs éclatèrent dans plusieurs provinces, et
eo Bretagne, gy^^^y^ g^ Bretagne, OÙ le duc d'Aiguillon, gouverneur de la province, se rendait odieux par son administration dure et despotique. Le parlement de Rennes prit connaissance des plaintes élevées contre lui, et, n'obtenant aucune satisfaction de la cour, la plupart de ses membres
Persécution donnèrent leur démission. Le procureur général La Cha- * ûè iotais, qui s'était prononcé avec véhémence contre le 1768-1761"' gouverneur, fut arrêté et conduit avec son fils et trois conseillers dans la citadelle de Saint-Malo. On forma une commission pour juger les prisonniers, qu'on accusait d^avoir tenu des assemblées illicites, répandu des libelles diffamatoires contre le gouvernement, et porté l'audace jusqu'à faire parvenir au roi lui-même des billets anonymes injurieux à sa personne. On répétait à Louis XV que les Bretons étaient une race turbulente et rebelle, et qu'il faillait un exemple pour les conte-
LIVBB IT. CHAPITftK HI. 197
nir. Cependant le parlement de Paris agissait avec énergie en faveur des accusés, et le duc de Ghoiseul, qui se déclarait le protecteur de la magistrature, se hâta de suspendre les pouvoirs de la commission de Saint-Malo et de renvoyer Taffaire devant ses juges naturels. Les accusés récusèrent le parlement de Bretagne, sous prétexte quMl n'était plus assez nombreux, et fureut transférés à la Bastille. £nfm, en décembre 1766, on interdit toute poursuite contre eux et on les reconnut innocents ; néanmoins ils furent exilés. Le parlement réclama contre ce châtiment arbitraire, qui assurait le triomphe du duc d* Aiguillon, et celui-ci redoubla de violence ; il poussa la hardiesse jusqu'à présenter à Fapprobation des états de Bretagne un règlement qui leur enlevait le droit de fixer et de lever les impôts. On se récria de toutes parts, et on rapport adressé au roi provoqua le rappel du duc d'Aiguillon et le rétablissement du parlement de Bretagne dans son intégrité, sauf La Chalotais, qui ne fut pas rendu à ses fonctions.
Le premier soin du parlement rétabli fut de faire son procès au duc d'Aiguilllon, accusé d'abus de pouvoir et dH^ de crimes énormes. Le roi avait récemment élevé à la di- ^^âSct"??* gnité de chancelier Maupeou, premier président du par- ** ^Su^^ lement dé Paris. Cet homme, audacieux et souple, était naûi^ou^ capable de prendre des résolutions hasardeuses et d'en assurer le succès par une fermeté inébranlable, unie à la finesse qu'exigent les détours de l'intrigue. Après avoir montré du caractère dans un exil de sa compagnie, il préféra bientôt le chemin de la fortune à tout autre, et s'attira le mépris des magistrats, qui le regardaient comme vendu à la cour. Dévoré à la fois par l'ambition et par le désir de la vengeance, il avait résolu d'humilier, de soumettre la magistrature, et les circonstances secondèrent ses projets. Le roi, guidé par lui, ordonna que le duc d'Aiguillon serait jugé par la cour des Pairs, et que les
198 TBOI8IÉMB éPOQUB.
séances, auxquelles il voulait assister, se tiendraient à Versailles; puis il convertit la séance des Pairs en lit de justice, et, justifiant le duc d* Aiguillon, il ordonna que toute la procédure fut anéantie. Il s'ensuivit un arrêt du parlement qui entacha le duc d'Aiguillon dans son honneur ; le roi cassa, fit enlever du greffe toutes les pièces du procès, et, dans un autre lit de justice (7 décembre), il défendit au parlement de se servir du nom de classe en parlant des autres corps de la magistrature, de suspendre le service pour quelque cause que ce fut, et enfin de donner sa démission. Les remontrances faites au sujet de cet édit rigoureux furent méprisées et le parlement cessa ses fonctions. Une révolution de cour lui enleva tout à coup son plus puissant protecteur. Le duc de Ghoiseul ne s'était jamais abaissé jusqu'à fléchir devant la nouvelle favorite, madame du Barry; irritée de ces mépris, elle perdit le ministre dans l'esprit du roi, en lui reprochant surtout de vouloir entraîner la France dans une guerre contre l'Angleterre en faveur des colonies américaines, disposées à l'insurrection. Louis XY, idolâtre d'un repos plein de scandales, céda Dtegâce aux exigences de la favorite : le duc de Ghoiseul fut dis- ^^Ïc^mÎ^'* gracié avec son parent, M. de Praslin, et exilé dans sa de choiscoi. terre de Chanteloup. C'est alors que, pour la première fois depuis la Fronde, une partie de la cour et de la haute société manifesta publiquement une redoutable opposition au gouvernement. Tout ce qu'il -y avait de plus grand en France se fit honneur d'aller féliciter le duc de Ghoiseul dans sa retraite, et donna l'apparence d'un triomphe à sa disgrâce. Le renvoi de M. de Ghoiseul fut suivi euiî?mvïat ^® '* nominatiou du duc d'Aiguillon aux affaires étrande Maupeou, gèrcs, et pcu après de l'abbé Terray au contrôle général et diVeïïiy. ^®* financcs. Gcs deux hommes formèrent, avec le chan- "''*• celier Maupeou, un triumvirat célèbre par la révolution qu'il opéra dans l'ordre judiciaire.
LITBB ly. GHAPITBB III. 199
Le 19 janvier 1771 tous les membres du parlement sont réTciliés par deux mousquetaires qui leur présentent Tordre de reprendre leurs fonctions et de signer leur consentement ou leur refus par un seul mot, oui ou non- La plupart refusent et le petit nombre de ceux que l'étonnément ou la crainte a fait consentir se rétractent le lendemain. La nuit suivante ils reçoivent notification par huis- ^*^^ sier que leurs charges sont confisquées ; des lettres de p"'»«5'«°**cachet les exilent chacun dans un lieu différent. Maupeou nomme à leur place des conseillers d'État et des maîtres des requêtes, qu^il installe lui-même en traversant une foule irritée. Le chancelier s'occupa ensuite de former une compagnie qui parût moins semblable à une commission judiciaire; il la composa des membres du grand Formatton conseil et d'hommes pris dans différents corps, dans dif- *'""^^**®" férentes classes. Ce sont eux qui formeront désormais le ^^Smu parlement. Maupeou les coovoque le 13 avril 1771 dans *''^^* un lit de justice préparé en secret, et là sont enregistrés deux édits qui abolissent l'ancien parlement et créent le nouveau. La co|ère publique éclata contre un ministre qui enlevait à la France, dans la personne de magistrats indépendants, les dernières garanties contre l'arbitraire. Lambert, doyen du grand conseil, s'honora entre tous par son courage. Contraint par lettre de cachet à venir siéger dans le nouveau parlement, il vint; mais il dit : « Je ne puis faire ici aucun acte de magistrature ; j'abandonne au roi ma fortune, ma liberté, ma vie; mais Je garde ma conscience. Je ne reparaîtrai point dans cette enceinte, o Le soir même il fut exilé. Tous les princes du sang, à l'exception d'un seul, et treize Pairs du royaume protestèrent par écrit contre des actes où ils voyaient le renversement des lois de l'État. Les parlements de province firent des remontrances courageuses; un grand nombre de bailliages, dont les membres n'avaient que leurs places pour subsister, refusèrent obéissance aux
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remplaçants des anciens magistrats. A l'instant oii le conseil d'État siégea dans la salle du parlement, les airocats cessèrent de paraître au barreau, et la plupart des plaideurs refusèrent d'être Jugés. Les remontrances les plus remarquables furent celles de la cour des aides; elles étaient l'ouvrage du vertueux M alesberbes, et cette compagnie fut cassée. On réorganisa le Ghâtelet à Paris ; les parlements de province et la noblesse, surtout celle de Normandie et de Bretagne, élevèrent des plaintes, auxquelles Maupeou répondit par des lettres de cachet pour l'exil ou pour la Bastille. Un grand nombre de voix demandèrent alors les états généraux. Cependant Maupeou triompha de toutes ces résistances ; les anciens magistrats s'étaient aliéné les philosophes par plusieurs arrrêts empreints de fanatisme et d'une révoltante barbarie, tels que ceux de Galas et du chevalier de la Barre. Maupeou rappela ces Jugements iniques et cruels, et s'efforça d'atténuer les ressentiments de l'opinion en promettant la réduction de l'immense ressort du parlement de Paris, Tadministration gratuite de la Justice, Tabolition de la vénalité des charges et la refonte des lois criminelles. Il assura ainsi l'exécution de son vaste projet, et obtint de beaucoup de membres des parlements de province l'enregistrement des édits qui les supprimaient avec remboursement de leurs charges, et de ceux qui les réinstallaient ensuite dans leurs fonctions avec gages et appointements. A la fin de 1771, dans l'espace de moins d'une année, le nouvel ordre Judiciaire fut en activité sur toute la surface du royaume, et Maupeou se vanta d'avoir retiré la couronne du greffe.
Tandis que Maupeou renouvelait si violemment la Finances, magistrature française, Pabbé Terray procédait en fiadminlstra- uancc d'uuc manière non moins arbitraire et despotique. ^Terraj. Jamais il ne conçut un plan de finances ; il cherchait seulement À se dispenser de payer, à se procurer des res-
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sources, et ses moyens d'exécution étaient la mauvaise foi et la rapacité. Aucune économie ne porta sur le luxe de la cour, et Louis XV ne cessa d'épuiser le trésor par ses prodigalités ; les réformes frappèrent les rentes sur rÉtat et furent une véritable et honteuse banqueroute. Le taux des contributions fut en même temps élevé outre mesure, et Terray détruisit Toeavre la plus glorieuse de Machaolt, le règlement pour la libre circulation des grains dans Tintérieur du royaume. Terray Tabolit pour se livrer à d'infâmes spéculations, dont les alarmes et la misère du peuple garantissaient le succès (1).
Le duc d'Aiguillon, ministre des affaires étrangères et ^^^^i^ troisième membre de ce triumvirat, laissait alors trois puissances porter une grave atteinte aux droits des peupies et à l'équilibre européen. Le dernier électeur de Saxe, roi de Pologne, était mort en 1 763. Les dissensions des Polonais donnèrent à Catherine II et au roi de Prusse une grande influence dans l'élection suivante. Les que- situation relies religieuses entre les catholiques et les dissidents se la poiogoe. joignirent aux discordes politiques pour hâter la ruine de ce malheureux pays, et Stanislas-Auguste Poniatov^ski, l'un des anciens favoris de l'impératrice, fut élu roi sous les baïonnettes russes. Les deux souverains étrangers avaient écarté de concert tous les concurrents les plus indépendants et les plus redoutables ; quelques sénateurs opposés au vœu de Catherine furent enlevés et transportés en Sibérie. Indigné de ces violences, un parti polonais s'empara de Cracovie et de Bar, et dans cette dernière ville une confédération se forma en 1768 conredérapour délivrer la patrie du joug de l'étranger. Les confé- i^es. dérés implorèrent l'appui de la France, qui ne leur envoya qu'un insignifiant secours de quinze cents hommes,
(I) Terray défendait l'exportation dans telle province : les blés y tombaient de prix ; il en achetait et en revendait dans telle autre province quMl avait affamée en y excitant l'exportation.
TBOISIÈMB BPOQCB.
Premier
partage
de
la Pologne,
commandés par Dumouriez, si célèbre par la suite. A la même époque, et à l'instigation de Tambassadenr français, comte de Yergennes, la Porte ottomane fit à la Russie une guerre malheureuse, dont les résultats furent la destruction de la flotte turque, la prise de Bender et la conquête de la Grimée par les armées russes. Forte de ces succès, de son accord avec Frédéric II et Marie-Thérèse et de l'apathique indolence de Louis XV, Catherine II signa, en 1772, avec les cours de Prusse et de Vienne, un traité pour le démembrement du royaume de Pologne. Ce premier partage enlevait un tiers de cette contrée, et amena d'autres traités qui effacèrent la Pologne du nombre des nations indépendantes. Cette même année le roi Gustave III opéra en Suède la révolution qui substituait la volonté propre du monarque a l'autorité souveraine des états.
Louis XV, insensible au milieu de ces graves événements, continuait à donner à tous le spectacle de ses honteuses débauches et l'exemple plus dangereux encore de n'en pas rougir. Cependant, lorsqu'il apprit le partage de la Pologne, il s'indigna un instant de n'être compté pour rien en Europe. « Ah I dit-il, si Choiseul eût été « ici, les choses se seraient passées autrement. » Puis il alla oublier sa honte et sa colère dans de nouvelles orgies au milieu de scandales jusque-là sans exemple. Il fit publiquement présenter madame du Barry à la cour, et lui donna une place distinguée à la table où il réunit, pour ia première fois après leur mariage, son petit-fils le Dauphin et sa jeune épouse, Marie- Antoinette d'Autriche. Il joignait une avarice sordide à ses goûts dépravés et se faisait un trésor particulier, qu'il grossissait par des moyens coupables. Enfin, dévoré d'ennui, blasé sur les plaisirs, dégoûté de toutes choses, il mourut de la petite vérole, le 10 mai 1774, dans ia soixante-cinquième année de sa vie et après un règne de cinquante-neuf ans, l'un des
LIYBB IT. CHAPITBB lll. 208
plus déplorables dont Thistoire ait gardé le souvenir. . ,
L'ancien ordre de choses croulait de toutes parts au- 1 tour d'un trône avili par des scandales que ne rachetaient l aucun éclat, aucune vertu. On voyait s'éclipser et dépérir lcoMid«ra. ensemble les grands corps qui pendant si longtemps û* \8 rent la force de la monarchie et contribuèrent à sa s{^endeur : le clergé avait soulevé contre lui les murmures des gens éclairés et l'indignation de la classe moyenne par ses violences contre le jansénisme, par ses cruelles rigueurs au sujet de la bulle Vnigemtus et par les vices d'un grand nombre de ses membres; la haute noblesse perdait de plus en plus son prestige aux yeux de la nation par son état de servitude dans une cour que l'opinion flétrissait, tandis que le honteux trafic des lettres d'anoblissement contribuait à déconsidérer la noblesse de province ; enfin les anciens parlements, qui avaient si longtemps défendu avec bonheur les droits de la couronne, et qui jadis fortifiaient le trOne lors même qu'ils résistaient momentanément au monarque, venaient d'être détruits par l'autorité royale. Les finances du royaume étaient dans un état déplorable, et le trésor présentait un déficit de quarante millions ; la misère du peuple, accablé d'impôts et de vexations, était excessive; une foule d'habitants des campagnes abandonnaient la culture pour se hvrer à la eontrebande, et la France semblait reporijfe à cette époque de spoliation et de ruiné dont, elle avaitéte dèllVi^é parwenrilv ei son ministre.
Au milieu deTant de calamlléè} ei de signes de disso- philosophe, lution grandissait, non sans danger, l'esprit d'examen '^agtutton' et d'analyse. Montesquieu, Jean- Jacques Rousseau, Vol- **** ^^ taire, chefs d'une puissante école, flétrissaient, avec la magie d'un talent redoutable, les excès du pouvoir arbitraire, et appelaient les Français à la jouissance des droits politiques. Une foule d'hommes distingués surgirent tout à coup des rangs populaires, et combattirent sous le
204 TBOISIÈMB BPOQUB.
même drapeau : d'Alembert, Diderot, Helvétias^ Condillac, Mably et beaucoup d'autres ébranlèrent tous Tordre, de choses existant. La. plupart, àTexemplede Voltaires confondirent trop souvent le bien elle mal dans leur, attaques audacieuses, et c'est ainsi qu'après avoir dénoncé les abus du pouvoir clérical, ils tentèrent d'ébranler le christianisme dans ses plus nobles fondements.
La critique domina toute cette époque ; on la retrouve dans les productions des genres les plus divers, sous la plume des poètes comme sous celle des philosophes, et jusque dans les chefs-d'œuvre de la scène, où régnait Yol-
Beaux-arts. taire. Lcsarts comptèrent peu d'hommes illustres; parmi ceux-ci les plus célèbres sont les compositeurs Grétry et Monsigny, les peintres Watteau, Boucher et Joseph Vernet, et Tarchitecte Soufflot, qui éleva l'Hôtel-Dieu et le Panthéon. Mais ces temps furent féconds en découvertes
Sciences, de la scieucc : Buffon et Saussure s'immortalisaient dans les sciences naturelles; le premier réunissait en lui au même degré le génie du grand naturaliste et celui du grand écrivain ; Lavoisier créait la nouvelle chimie ;Haûy allait mettre au jour la véritable théorie de la composition des cristaux. Plusieurs savants et philosophes projetèrent de recueillir toutes les connaissances humaines dans unimmense ouvrage qu'ils entreprirent sous le nom d'Encyclopédie; Diderot et le mathématicien d'AIembert prirent la part la plus étendue à ce vaste travail, conçu dans un esprit de haine pour les anciennes croyances. Depuis plusieurs siècles la France n'avait pas vu de règne aussi funeste que celui de Louis XV, et jamais plus de lumières ne parurent à la fois pour éclairer les vices d'un gouvernement. Une révolution sociale et politique était imminente et s'annonçait par des présages infaillibles.
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