CHAPITRE IV
De raTéDement de Louis XYT au trdne juscpi^à la réonion des états généraux.
Louis XVI prit possession da trône le 1 1 mai 1 774 , à l'âge de vingt ans ; ses mœurs étaient pures^ ses intentions droites et généreuses; mais à une complète inexpérience des affaires il joignait une grande indécision de volonté. Jamais prince cependant n'eut plus que lui besoin de force et de persévérance. Il trouva, lors de son avènement, les finances en désordre, le pouvoir déconsidéré, Topinion publique exigeante et soulevée contre les abus, enfin des corps privilégiés ligués contre toute réforme. Le roi accrut encore les difficultés de sa situation en choisissant pour guide le vieux Maurepas, eu butte sous le règne précédent à la haine de madame de.Pompadour, qu'il avait offensée : Louis XVI espéra trouver en lui un sage, et ne rencontra qu'un courtisan frivole. Ce ministre crut se Bappei rendre populaire en rappelant les anciens parlements ; p«'^«™««»'»mais il ne sut point user de son pouvoir pour les soumettre à des réformes utiles et sufiisaotes. Ils furent réinstallés le 12 novembre; et Maurepas, en procurant un jour de popularité à l'autorité royale, lui prépara dans l'avenir de fâcheux obstacles.
Maupeou et Fabbé Terray étaient tombés aux acclamations du peuple ; Maurpeas^ qui cherchait alors un appui dans l'opinion publique, eut recours^ pour remplacer les ministres déchus, à des hommes désignés par
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elle. Son choix s*arréta sur Turgot, doué d'un esprit ferme et judicieux et déjà célèbre par ses grandes vues politiques ; il avait été précédemment admis dans le conseil du roi comme ministre de la marine; Maurepas lui fit donner le contrôle général des finances. L'entrée du conseil fut ouverte Tannée suivante à Lamoignon de Malesherbes, magistrat du plus haut mérite et ami de Torgot, qu'il secondait dans ses vastes opérations ; il eut pour département la maison du roi et disposa des lettres de cachet, dont Tabus n'était plus à craindre dans ses mains. Les autres membres influents du conseil étaient Hué de M iromesnil, garde des sceaux ; le comte de Saint- Germain, ministre delà guerre, et de Vergennes, ministre des affaires étrangères.
Louis XVI en montant sur le trône avait supprimé le droit de joyeux avènement ; cédant aux inspirations de son cœur autant qu'aux conseils des sages ministres, il Opérations abolit la torture et la loi qui rendait solidaires les taillables im-mî.* pour l'impôt . Mais Turgot méditait des réformes plus étendues ; donnant tous ses soins au bonheur du peuple, il entreprit la suppression d'un grand nombre de servitudes et de privilèges onéreux ; c'était de lui que Maiesherbes disait : Il a la tête de Bacon et le cœur de VHospitaL II désirait faire contribuer la noblesse aux impôts dans la même proportion que le tiers état ; il voulait encore, par le moyen des assemblées provinciales, accoutumer la nation à la discussion des intérêts publics; il combinait avec Malesherbes un système d'administration qui eût ramené la France à l'unité en détruisant tous les abus, et fit rendre, dans cet esprit, des édits qui remplaçaient les corvées pour les routes par une contribution également répartie entre tous, proclamaient de nouveau le commerce des grains libre à Tintérieur, et abolissaient les jurandes et communautés de commerce. Les privilégiés éclatent aussitôt en plaintes et en murmures, les par-
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lements refusent d'enregistrer ces sages édits, et un lit de justice devient nécefssaire pour les y contraindre. Les philosophes et les économistes triomphaient; mais il s'é* tait formé à la cour une ligue redoutable contre les ministres réformateurs. Placé entre un jeune roi dépourvu de lumières et un vieux ministre courtisan, Turgot se trouvait dans la situation la plus difficile. S'il se Mt hâté d'expliquer ses projets, il n'eût pas été compris et eût inutilement compromis son crédit. Jamais il n'osa dévoiler son vaste plan sur l'administration générale ; il se bornait à préparer Louîs XVI à l'entendre plus tard, et réformait les abus les plus graves, en avertissant le roi des orages qui menaçaient son règne si des institutions tutélaires n'affermissaient son pouvoir. Le vice du plan de Turgot est qu'il demandait pour être mis à exécution vingt années de la vie d'un ministre, et de la part du prince une volonté de fer pour maintenir l'auteur dans ses conseils malgré le vœu de sa famille, de sa cour, et les cris des ordres privilégiés. Le succès était donc impossible sous un monarque aussi facilement accessible que l'était Louis XVI à des influences diverses et contraires. Malesherbes lui-même, malgré les meilleures intentions, n'était point parvenu à faire abolir les lettres de cachet, qui disposaient sans jugement de la liberté des citoyens ; il n'avait pu détruire l'abus monstrueux des lettres de surséance accordées pour sursis de payement aux débiteurs en crédit ; à peine avait-il été libre de réduire faiblement le luxe ruineux delà maison du roi, et déjà de toutes parts ses actes les plus justes soulevaient mille réclamations.
Bientôt, jaloux de la popularité de Turgot et de son chute ascendant sur le roi, Maurepas lui-même excita les en- ministère. nemis des deux sages ministres, et alarma le roi sur les dangers de l'esprit de système. Malesherbes pressentit la révolution qui s'opérait dans l'esprit du faible prince, et donna sa démission ; Turgot attendit sa disgrâce.
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Louis XVI avait dit de lai : « li n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple, 0 et il le congédia. Aux ministres populaires succédèrent des ministres courtisans; l'administration changea de système, et les réformes furent abandonnées (1). Clugny, ancien intendant de Saint-Domingue, puis Taboureau remplacèrent tour à tour et sans succès ce grand ministre ; après eux le contrôle général tomba de nouveau dans les mains d'un homme intègre et d'une hante capacité financière. Neker, banquier genevois, décoré du titre d'envoyé de sa république, avait été adjoint à Taboureau et lui succéda en i777. Louis XVI venait, suivant Tancien usage, de prononcer le serment d'exterminer les hérétiques, et Necker appartenait à la communion protestante; cependant telles étaient sa réputation et l'imminence du péril, qu'il fut placé par Maurepas lui-même à la tète des finances, avec le titre de directeur général. op^atipns Necker faisait de la boùne foi et de la probité la base de 1777. son système, qui consistait à réduire les dépenses pour les mettre au niveau des recettes, à se servir des impôts eu temps ordinaire, à recourir aux emprunts orsque des circonstances impérieuses Texigeraient, à faire répartir Timpôt par les assemblées provinciales, et enfin à créer
(1) Aussitôt que le renvoi de Turgot fut connu il y eut une explosion de joie à la cour et dans de nombreuses sociétés de Versailles et de la capitale. On voyait dans les promenades des gens s'aborder en se félicitant. La plupart des hommes éclairés gardaieut un morne silence, et tous portaient vers l'avenir des regards inquiets. Le 13 mai 1776, jour du renvoi de Turgot, est une des époques les plus fatales pour la France. Ce ministre , supérieur à son siècle, voulait faire sans secousse, par la puissance d*un roi législateur, les changements qui pouvaient seuls nous garantir des révolutions. Ses contemporains , égoïstes et superficiels, ne le comprirent point, et nous avons expié par de longues calamités leur dédain pour Ips vertus et les lumières de cet homme d'État.
( Joseph Droz, Histoire du règne de Louis XVI. )
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la reddition des comptes pour la facilité des emprunts» dont les intérêts seraient assurés par des économies. Ces idées étaient sages ; les capitalistes avaient conçu une si liante opinion des talents et de la probité de Necker que son nom seul offrit à leurs yeux une garantie suffisante et rétablit la confiance des préteurs.
Necker mit la France en état de soutenir une guerre qui exerça une grande influence sur les destinées de ce royaume en accélérant le mouvement des esprits et le progrès des idées libérales; cette guerre était celle des colonies de TAmérique du Nord, révoltées contre leur métropole. L'Angleterre, écrasée de dettes après la paix de 1763, avait voulu faire contribuer à ses charges ses colonies d'Amérique; celles-ci, accoutumées à se taxer elles-mêmes et à voir se consommer sur leur sol des sommes prélevées pour les frais de l'administration, opposèrent une résistance énergique aux nouvelles prétentions de la métropole. La lutte s'engagea en 17 73, à Focca- insamctton sion d'an droit considérable mis par le parlement anglais amértclSn^ sur le thé, dont il se faisait une énorme consommation en ^^^'' Amérique. Les habitants de Boston, capitale du Massachusets, refusèrent de recevoir dans leur port les ballots frappés de cette taxe, et la multitude^ irritée, les jeta dans la mer. L'Angleterre interdit aussitôt le port de Boston et le général Gages eut ordre de le tenir bloqué. Mais l'impulsion était donnée aux esprits; des députés de tous les points principaux des colonies s'assemblèrent à Philadelphie en congrès général, et là fut rédigée et acceptée, en décembre 1774, la célèbre déclaration des droits, qui servit de type à toutes celles qui furent faites bientôt après en Europe. Le congrès annula les pouvoirs de tous les employés anglais, et ordonna la levée des milices nationales ; George Washington fut proclamé généralisme. Les premiers succès des milices américaines enflammèrent tous les cœurs ; Tinsurrection devint gêné-
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raie, et la prise de Boston par les insurgés mit le comble à Tenthousiasme. Enfin le congrès publia^ en 1776, Vacte dHndépendance^ par lequel il se constituait puissance libre et affranchie de la domination anglaise. l>es agents diplomatiques furent aussitôt envoyés dans les cours de l'Europe, pour obtenir que l'indépendance des colonies américaines y fût reconnue, et Benjamin Franklin, célèbre par ses découvertes dans les sciences autant que par les services qu'il avait rendus à son pays, fut choisi par le congrès pour plaider la cause nationale à la cour de Versailles et demander Tappui de la France contre l'Angleterre. La simplicité de son costume et de ses mœurs fit une vive sensation à Paris, et l'engouement général dont sa personne fut l'objet hâta la conclusion des négociations entre la France et les colonies insurgées.
La jeunesse française, avide de gloire, brûlait, en touchant le sol américain , de réparer les affronts de la Dévouemeot dernière gucrrc , et La Fayette, âgé de vingt ans, signala u Fayette dès lops son dévouemeut généreux , quoique souvent dennd(?*Vi- ^^^^g*®» P^"'' ^^i causc de l'affranchissement des peuples. .«î*."*^ H renonça aux douceurs de Texistence la plus brillante et la plus enviée, équipa un bâtiment à ses frais, et offrit son épée aux Américains , accablés de plusieurs revers ; il voulait servir comme simple volontaire dans leurs rangs , mais il reçut le grade de major général et obtint l'amitié de Washington. Plusieurs Français des familles les plus distinguées suivirent l'exemple de La Fayette. Le gouvernement anglais, dirigé par lord North, se plaignit, et pour se venger il commit quelques actes d'agression contre la France. Louis XVI hésitait toujours à commencer les hostilités. Cependant, en 1778 , après la mémorable journée de Saratoga, où le général anglais Burgoyne fut contraint de déposer les armes avec un corps de six mille hommes , la France conclut un traité d'alliance et de commerce avec les Américains. L'Angleterre
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rappela aussitôt son ambaftsadenr, et la guerre ftit résolue.
Une escadre de douze vaisseaux de ligne, commandée Guerre par le comte d'Estaing, appareilla de Toulon pour rAmé- rAngie^nre rique et entreprit inutilement, avec la coopération de *^iitê ^^eTr»' Tarmée de Washington , le siège de New-Port , dans i^dancê. Rhode-Island , l'une des places d'armes des Anglais. Le 27 juillet de la même année Tamiral français d'Orvilliers rencontra l'amiral Keppel à l'entrée de la Manche, en vue de Tiled'Ouessant; les deux flottes étaient chacune ^combu de trente vaisseaux; elles engagèrent une bataille qui irre!"'' dura tout un jour et se séparèrent pour se radouber, sans avoir perdu un seul bâtiment. On célébra d'abord ce combat en France comme une victoire éclatante. Le duc de Chartres, fameux plus tard sous le nom de due d'Orléans, commandait Tarrière-garde de la flotte; sa conduite, après avoir été l'objet d'éloges exagérés, fut eusuite dénigrée avec injustice, et le roi Téloigna du service de la marine en le nommant colonnel général des hussards : le don de cette charge était une insulte dans la circonstance où elle lui fut conférée. Ce prince eut d'autres affronts plus cruels encore à subir, et parut voué dès lors par une espèce de fatalité à une célébrité malheureuse.
La France conclut, l'année suivante, avec l'Espagne Auianoe une alliance qui doubla ses forces navales. Les amiraux retp^Rne. d'Orvilliers et don Louis Cordova joignirent leurs flottes miiltalfes^^^ et menacèrent, sans résultat, l'Angleterre d'une descente, tandis que le comte d'Estaing, secondé par le comte de Grasse et La Motte-Piquet, s'emparait dans les Antilles des lies Saint-Vincent et de la Grenade. Ces succès retardèrent son arrivée aux États-Unis, et la malheureuse expédition de Géorgie termina la campagne. Le comte d'Estaing, de concert avec le général Lincoln, attaqua téméralrem^t Savannah , capitale de cette province, et
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fût repoussé avec perte, malgré des prodiges de valeur;
il leva le siège, revint en France, et fut remplacé par le
comte de Guichen , qui soutint honorablement la lutte
contre le célèbre amiral anglais George Bodney.
(Êï Fwn Ms ^ guerre ensanglantait les quatre parties du monde : les
en AMflue. Français, sous Vaudreuil et Lauzun, s'étaient emparés du
Sénégal, de la Gambie et de Sierra-Leone, mais la France
Leurs revers avait subi dc nouvcaux désastres dans l'Inde; ses établis-
dans rlna^. '
^■^ sements au Bengale étaient tombés au pouvoir des An- ^irnîmiy* g*ais, et Pondiehéry avait succombé après quarante jours de tranchée ouverte. Tels furent , durant deux années (1778- 1779), dans les deux hémisphères, les principaux événements de cette grande lutte prolongée jusqu'alors sans résultats décisifs , mais aussi désastreuse , par ses charges et par sa durée, pour T Angleterre que pour ses anciennes colonies.
Déciaraiion L* Angleterre vit. Tannée suivante (1780) , s'accroître la neotraiité eucorc le nombre de ses adversaires. Les puissances du 1780.* Nord, Timpératrice de Russie, les rois de Suède et de Danemark, se liguèrent ensemble pour résister à ses prétentions touchant la domination des mers, et signèrent une déclaration de neutralité armée. Dans cet acte il fut convenu que les neutres pourraient naviguer de port en port et sur les côtes des nations belligérantes ; que les marchandises appartenant à celles-ci seraient libres sous pavillon neutre, sauf les marchandises de contrebande et celles que l'on voudrait faire entrer dans un port réellement bloqué. Les puissances du Nord annoncèrent qu'elles feraient respecter leur déclaration par les armes. L'Angleterre tenta inutilement d'obtenir pour alliée la Hollande, où le parti républicain l'emportait sur celui du stathouder, favorable aux Anglais, et elle eut à lutter contre les flottes combinées de la France, des Provinces- Unies et de l'Espagne.
La majorité du ministère français était alors composée
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d'hommes recommandables par leur mérite et leurs ta- ^^^^ lents : Vergennes faisait respecter le royaume à Té- mintottrieu traoger ; Ségur et Gastries , guerriers dignes d'une haute estime» poussaient activement la guerre, tandis que Necker donnait au roi les moyens de la continuer. Son célèbre compte rendu du mois de janvier 1781 offrait, pour la première fois, un excédant de dix millions de recette sur la dépense ; il produisît une sensation profonde et fut accueilli par l'opinion avec une faveur qui inspira une inquiétude jalouse à Maurepas. Offensé d'être oublié dans le concert de louanges prodiguées à un ministre qu'il regardait comme sa créature, Maurepas montra au roi un danger dans la discussion publique des actes de son gouvernement^ soulevée par le compte rendu de Necker : de ce moment tous les plans de cet homme d'État furent accueillis avec défaveur ; le conseil les combattit, et les privilégiés luttèrent contre ses utiles réformes. Il parvint cependant encore, par la seule autorité de son nom , à faire couvrir deux emprunts, qui s'élevaient à quatreving-dix millions, mais bientôt il sentit qu'il n'avait plus la confiance du monarque et donna sa démission , qui fut Retraite acceptée le 23 mai. Sous son ministère la guerre d'Ame- *j78i."* rique avait accru de quarante-cinq millions le passif du trésor, dont le déficit était en partie couvert par d'utiles opérations et de nombreuses économies. Necker laissa en caisse les fonds nécessaires pour achever la campagne décisive de 1781, et sa retraite fut considérée comme une calamité publique.
Les secours que la France accordait aux États-Unis avaient été bornés jusqu'alors à des armements maritimes. Le 1 1 juillet 1780 une première division française, forte de six mille hommes, débarqua à Rhode-Island, sous les ordres du comte de Rochambeau (l). L'arrivée de ce
(1) liOuU XVI, pour donner de l^unité aux opérations militaires, avait subordonné dans le commandement Rochambeau à Washington.
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puissant renfort, depuis longtemps espéré» ranima leeoudSlS^i2A& r^6 et Tenthousiasme des Américains; les Anglais cela Caroline Pendant réussirent à bloquer le port où les Français ^i78of' avaient débarqué; ils rendirent ainsi , jusqu'à la fin de Tannée , leur assistance à peu près inutile, et cette campagne ne fut marquée pour les colons que par des déceptions ou des revers. Le vainqueur de Saratoga, le général Gates, fut battu à Gamden, dans la Caroline du Sud, par lord Gornwaliis, et toute la province fut à peu près perdue. Dans le Nord la trahison enleva aux Américains un de leurs plus habiles généraux, Bénédict Arnold, qui fut entraîné au crime par les besoins d'une vie déréglée. La France enfin vint à leur aide avec une générosité plus magnanime que prudente dans la situation où étaient ses propres finances, et elle avança aux États-Unis sur la seule parole du congrès, la somme énorme desdze millions de francs. Vers le même temps une nouvelle flotte française de vingt-deux vaisseaux, sous Tamiral de Grasse, fit voile pour les Antilles ( mars 1781 ). Washington était alors retenu, par les rigueurs de la saiscm, presque inactif dans le nord, où l'avait rejoint Rochambeau, tandis que les Anglais au sud, dans les deux Garollues, poursuivaient leurs avantages et leurs vengeances. Les puissants secours de la France permirent à Washington d'arrêter le plan qui décida de la campagne et de la guerre.
Habiles L^ général Greene, Tuq des plus habiles capitaines du^géoéraf qu'eusscut Ics Américains, harcelait sans relâche Tarmée ^mîf* victorieuse de lord Gornwaliis. Les Anglais avaient l'avantage dans la plupart de ces engagements sans pouvoir en profiter; ils étaient affaiblis par cette suite de combats sans trêve et de succès sans résultats , et Greene parvint à couper leurs communications avec la Garoline du Nord. Gornwaliis prit alors la résolution d'abandonner la Garoline et de combiner ses opérations
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avec celles du traître Arnold pour soumettre la Virginie. Il marcha au nord^ fit sa jonction avec le corps d'Arnold, et, réunissant son armée à York-Town, petite ville à rentrée de la rivière d'York, il s'y retrancha dans l'attente d'une occasion favorahle. Ce fut sa perte.
Washington, de son camp devant New- York, suivait tous les mouvements des divers corps ennemis, et» en apprenant la situation de Gornwailis et de son armée dans York-Town , il conçut aussit6t l'espoir de les y enlever et de frapper un coup d'éclat. Il se concerte avec Rochambeàu et ramiral de Grrasse , et , afin de mieux tromper l'ennemi surses projets, il investit New- York et en commence le siège ; puis tout à coup il se dérobe avec le gros de son armée, ne laissant devant cette place qu'une division pour contenir l'ennemi. Il traverse Philadelphie à la tète des forces de France et d* Amérique, s'embarque aucapd'EIk, et gagne Williamsbourg , où il rejoint La Fayette et son armée. Washington comptait alors seize mille hommes sous son commandement, y compris le corps français de Rochambeau, et, le 28 septembre 1 780, les armées alliées parurent sous les remparts de York* siège Town et investirent la place, tandis que la flotte de Fa- York^lowa mirai de Grasse fermait la mer aux Anglais. Ceux-ci, au AmérK^ms nombre de huit mille, firent une défense acharnée , mais les Français. une généreuse émulation s'était emparée des Français et des Américains et leur fit faire des prodiges. Deux redoutes, par un feu meurtrier, arrêtaient l'attaque;^ il ÊBiHut les enlever. Une colonne américaine, sous les généraux La Fayette et Lincoln , enleva à Tarme blanche Fane de ces redoutes, où le colonel Hamilton s'élança le premier ; les Français^ guidés par Yioménil et le chevalier de Lameth, emportèrent la seconde. La prise de ces redoutes entraînait la chute de la place. Gornwailis aux abois dans ses fortifications en ruines , tenta de faire échapper son armée sur la rivière d'York ; une tempête
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^•^^tQiauoo brisa OU dispersa ses faibles embarcations; il fallut se cornwaiiig rendre, et le 19 octobre Gornwallis capitula et mit bas les ^o«Src"* armes avec ses huit mille hommes, entre les deux armées
"**• de France et d'Amérique, Tune remarquable par sa belle tenue et Véclat des uniformes, l'autre non moins martiale, aguerrie dans les épreuves et les périls, oi^rant aux regards, avec un juste orgueil, sur ses vêtements en lambeaux, les glorieuses traces des souffrances endurées pour la patrie. Washington ordonna qu'un service solennel fût célébré le lendemain dans toutes les brigades et les divisions de son armée pour remercier la Providence de la victoire obtenue. Celle-ci fut en effet décisive. Les hostilités continuèrent encore quelque temps entre ks puissances belligérantes et ensanglantèrent d'autres parties du globe, mais la. guerre d'Amérique put être considérée comme finie, et lord Gornwallis, en signant la capitulation de York-Town, signa réellement Tindépendance des États-Unis.
Le duc de Grillon s'était emparé de Tile de Minorque et
Prise de la ville de Mahon ; il entreprit , Tannée suivante , en
1781. ' 1782, le siège de Gibraltar, dont les flottes de la France dcoUraîtar. ®* ^® TEspaguc , réuuies sous don Louis Gordova^ fer-
"^** maient l'approche à Vamiral Howe. Des batteries flottantes, de l'invention du chevalier d'Arcon, furent construites pour battre la ville , que défendait le brave général Eliot; mais elles prirent feu sous une grêle de bombes et de boulets rouges , et l'incendie amena un affreux désastre. Peu de jours après, profitant d'un coup de vent qui dispersa la flotte française, l'amiral Howe, par dé savantes manœuvres, entra dans le port et ravitailla la place, dont le siège fut abandonné.
Gette même année un combat naval funeste pour la France avait été livré sur le grand Océan. Il ne restait plus aux Anglais dans les Petites-Antilles que deux îles; la Jamaïque elle-même était menacée , et elle aurait suc-
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combé si Rodoey, avec douze vaisseaux, ne fût accouru dans ses parages. Il réussit, malgré les efforts de l'amiral français de Grasse, à opérer, dans la mer des Antilles, sa Jonction avec Hood, et les deux escadres anglaises réunies formèrent , sous Rodney , une flotte formidable de trente-six vaisseaux De Grasse n'en avait que trente-trois ; il attendait la flotte espagnole pour opposer soixante voiles à Fennemi ; Rodney prévint habilement la Jonction des deux flottes; il rencontra près de File Sainte-Lucie de Grasse faisant route pour Saint-Domingue et le con- Baume* traignit à accepter le combat. Hood commandait l'avant- ^ im '^* garde anglaise et Drake l'arrière-garde ; l'amiral de Grasse avait pour seconds Bougainville et Vaudreuil. Le combat s'engagea le 12 avril 1782 et dura dix heures. Rodney , secondé par le vent, cou^ hardiment la ligne française, et cette habile manœuvre décida la victoire ; elle mit en désordre la flotte française, qui cependant continua la lutte longtemps encore avec un héroïsme admirable; plusieurs bâtiments coulèrent plutôt que de se rendre. Sept vaisseaux anglais attaquèrent ensemble le magnifique vaisseau amiral français la Ville de Paris, de 120 canons, et lorsque enfin, après la lutte la plus acharnée , il ne resta plus à bord que trois hommes sans blessures, de Grasse amena son pavillon. Il avait perdu six vaisseaux dans l'action, deux autres périrent le lendemain, et ceux qui furent pris par l'ennemi avalent tant souffert que plusieurs coulèrent bas avant d'atteindre les ports britanniques; de ce nombre fut la Ville de Paris.
L'Inde était depuis quatre ans le théâtre d'noe guerre ChmptgDM sanglante. Les Anglais, dès 1778, avaient pris Pondi- ^TzVnwf* chéry aux Français et fait souffrir des pertes immenses aux Hollandais, leurs alliés. Haïder-Âli-Kan , sultan de Mysore^ et son flls Tlppoo-Saéb soutenaient les Français dans ces contrées ; ces deux chefis redoutés accouru-
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reot trop tard au secours de Pondichéry ; mais , à la tète de quatre-vingt-six mille liommes disciplinés en partie à l'européenne , ils remportèrent de nombreux avantages. Quatre fois vaincus cependant par sir Eyre Coote , ils battirent en retraite et évacuèrent le Garnate , après avoir ravagé toutes les possessions anglaises.
Jamais la puissance britannique en Orient n'avait été plus en péril qu'à cette 4poque. La flotte française, depuis longtemps annoncée , parut enfin au commencement de 1782 sur la côte de Goromandel. Elle avait pour amiral le bailli de Tordre de Malte, Suffren, l'un des plus grands saoeès hommcs de mer dont la France puisse s'enorgueillir. Sufde^s£lSl«D. fren , dans ses marches rapides avait déjà pourvu à la défense de la colonie hollandaise du cap de Bonne-Espérance, et trois batailles glorieuses, quoique indécises, livrées à son digne rival sir Edouard Hughes, avaient rendu son nom fameux. Sa présence ranima l'espoir d'Haîder-^Ali, qui méditait encore ,.au moyen d'une ligue des princes indigènes , d expulser les Anglais de toute la péninsule hindoustanique. Sa mort confondit subitement ses projets : le redoutable sultan de Mysore expira dans les derniers jours de Tannée (1782), laissant à son fils Tippoo-Saêb son trône, son armée, son courage, tout, hormis son génie.
Suffiren cependant poursuivit ses glorieux exploits sur la côte de Goromandel ; Tippoo-Saêb seconda sur terre ses opérations. Il battit le général anglais Matthev^s , fameux par ses atrocités, et qui dans la ville d'Ouampore avait signalé sa victoire par le massacre de tous les habitants et des quatre cents femmes d'Haîder et de Tippoo. Gondelour était assiégée par les Anglais ; le balli de Suffren accourut pour la protéger, et rencontra , en vue de cette ville, la flotte de sir Edouard Hughes ; il n'avait que quinze vaisseaux contre dix-huit et remporta l'avantage : Gondelour fut sauvée.
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Les préliminaires] de la paix venaient d'ètare signés en Europe, Les whlgs succédaient aux torys dans le ministère anglais. Lord North , le plus ardent à poursuivre cette guerre sanglante y avait ^ en tombant , fait place à Buckiogham, à Cbarles Fox et à Burke ; peu de mois après, le fils de lord Chatham , William Pitt , fut mis À la tète des finances. L'administration nouvelle décida George III à la paix, qui fut signée à Versailles, le 3 septembre 1783, ^^ entre TAngleterre d'une part, et de Tautre la France, TEs- * vemiûcs. pagne et les États-Unis; ceux-ci furent reconnus indépendants. La France retira peu de fruit pour elle-même de ses immenses sacrifices. L'Angleterre lui restitua, en Amérique, les îles de Sainte-Lucie et de Tabago, et dans Tlode Pondicbéry ; elle lui garantit en Afrique la possession de la rivière du Sénégal et de ses dépendances, et sur la côte du Malabar la conservation de Mahé et d'un comptoir à Surate ; les deux nations signèrent en outre un traité de commerce. L'Angleterre ne conclut que l'année suivante la paix avec Tippoo-Saëb et la Hollande. La France était redevable d'importants secours à cette dernière puissance, et surtout au parti républicain; elle paya ses services par un honteux abandon lorsqu'en 1788 l'ardent Frédéric^ Guillaume II, roi de Prusse , neveu du grand Frédéric et beau-frère du prince d'Orange, rendit l'avantage au parti orangiste et rétablit le stathouder par les armes. Depuis lors l'influence de la Prusse et de 1* Angleterre fut substituée en Hollande à l'influence française.
Maurepas était mort peu après la disgrâce de Necker ; la France et son gouvernement donnaient alors l'étrange spectacle de contradictions choquantes et du désaccord le plus complet entre les lois et les mœurs. Ainsi, lorsqu'une armée française allait secourir une république dont la constitution était fondée sur le prmcipe de Tégalité , une ordonnance était rendue pour n'admettre au grade d'officier que ceux qui feraient preuve de quatre degrés de
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cheft du parlemoit et les magistntte les plus modérés, qui se flattaient de ramener les antres à lenr opinion. séanoe Une séimce royale fut indignée pour le 19 novembre. J^Jn^^' Le roi Tonvrit par nn discours conciliant; mais le non- Eji^regktrei Ycau garde des sceaux , Lamoignon , laissa échapper quel- ^^^^ ques phrases imprudentes ej; proclama des dpetrines en 'TtsT^' ^i^'p^b^ ^^^ 1& situation présente. « Au monarque seul, dit-il, appartient le pouvoir législatif, sans dépendance et sans partage, b On alla aux voix, et les plus anciens magistrats opinèrent pour l'enregistrement. L'abbé Sabatier ouvrit un avis différent, avec des formes respectueuses; il proposa d'enregistrer seulement le premier emprunt et de supplier le roi d'accorder une convocation plus prompte des états généraux. Freteau parla dans le même sens; Robert de Saint-Vincent fit entendre des paroles véhémentes; d'Éprémesnil n'aspira qu'à toucher le cœur du roi : il appuya Tenregistrement des édits et supplia Louis XVi de promettre la convocation des états généraux. Tout annonçait une majorité de suffrages en fiiveur des édits, lorsque Lamoignon, fidèle au système qui établit que, lorsque le roi est dans son parlement , sa volonté est la loi suprême , s'approcha du tr6ne. Le monarque, après l'avoir écouté, ordonna d'enregistrer les édits avec la seule forme usitée dans les Uts de justice. Un murmure général de surprise se fit entendre. Le duc d'Orléans se leva et dit en hésitant : a Sirecet enregistrement parait illégal... Il faudrait exprimer que l'enregistrement est par l'exprès commandement de Votre Majesté. » Le prince était troublé. Louis XVI, également ému et agité, répondit, après quelques mots entrecoupés : a Si, c'est légal, parce que je le veux. » Il fit lire un autre édit qui rendait aux non-catholiques un moyen légal de constater leurs naissances, leurs mariages et leurs décès; puis il se retira.
Après le départ du roi l'agitation de l'assemblée devint
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extrême ; en vain Malesherbes et le duc de NIveroais teD-< tèrent d'y ramener le calme ; la séance fut terminée par une délibération portant que le parlement ne prenait aucune part à l'enregistrement illégal des édits relatifs aux emprunts. Le roi ordonna que cette délibération fût rayée des registres ; le duc d'Orléans fut exilé dans une de ses terres; l'abbé Sabatier et Freteau furent arrêtés et conduits dans des prisons d'État. Le parlement protesta contre les lettres de cachet, et demanda, par un arrêta le rappel de ses membres et du prince ; l'arrêt fut cassé par le roi et maintenu par le parlement, que l'opinion publique et toute la magistrature de France appuyaient dans sa lutte imprudente contre le pouvoir.
Brienne <x>mprit que, pour vaincre la résistance du projet parlement, il fallait l'annuler, et, de concert avec M. de puSS^ Lameignon, nouveau garde des sceaux, il fit agréer au roi un plan qui détruisait l'autorité politique de la ma* gistrature. Le plus profond secret était nécessaire pour assurer Texécution de ce plan ; il fut deviné avant d'être mûr. L'un des membres les plus ardents de l'opposition parlementaire prodigua l'or et se procura une des épreuves du projet ministériel ; il en fut aussitôt donné lecture aux chambres. Le papier soustrait contenait des édits portant création d'une assemblée composée des princes, des pairs, des maréchaux de France et d'un certain nom^ bre de personnages distingués, choisis dans le clergé , la noblesse et la magistrature, avec toute l'autorité dont jouissaient les cours plénières sous Gharlemagne. Cette cour devait enregistrer les lois de police générale et les édits ^ qui ne seraient plus soumis à l'autorité des parlements, désormais bornés aux fonctions judiciaires. Le parlement de Paris serait ainsi dépouillé de son titre de oonr de pairs ; quatre conseils souverains, nommés grands bailliages, devaient être établis dans l'étendue de son ressort et^ circonscrire |étroitement toutes ses attributions.
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Les magistrats entendent avec mâignation la lecture 4e ce projet menaçant; ils invoquent les lois fondamentales du royaume, dont le code cependant n'était écrit nulle part ; ils demandent la convocation régulière des états généraux , s*élèvent contre les détentions arbitraires et décrètent leur propre inviolabilité. Brienne obtint aussitôt du roi Tordre de faire arrêter deux magistrats dont l'opposition est la plus énergique , Duval d'Éprémesnil et Montsabert. Le 5 mai d'Agout, capitaine des gardes, se pré* sente au parlement et les réclame Tun et l'autre, au nom du roi. a Nous sommes tous Montsabert et d'Éprémesnil, » répondent les magistrats indignés. Mais alors, pour ne point compromettre leurs confrères, les deux conseillers désignés se lèvent et se présentent eux-mêmes; ils Arrwutioii sont conduits, Tun à Pierre- en-Cise près de Lyon, Tau- **pjf2f"** tre aux lies Sainte-Marguerite. Le bruit de leur arresta- ^^itm!^^* ^^^^ ^ répand et soulève la colère du peuple; la multitude accourt près du lieu des séances et accueille les magistrats par ses acclamations. Cependant le 8 mai les édits en question sont enregistrés, et un simulacre de cour plénière est établi; mais l'opinion s'irrite, le Ghâtelet proteste et le peuple s'agite. On se représentait, en effet, chaque membre de la nouvelle cour comme un courtisan; accorder à cette cour le droit d'enregistrement, c'était laisser la fortune publique à la libre disposition des ministres.
TroubtM Entre toutes les provinces la Bretagne , le Béam et prS^m. le Dauphiné se firent remarquer par l'énergie de leur résistance. Le parlement de Bennes protesta et se vit menacé d'être dissous par la force ; une foule de gentilshommes, suivis de la populace, accoururent à sa défense, et la plupart des nobles présents à Bennes signèrent une déclaration conçue en ces termes : a Nous, membres de la noblesse de Bretagne, déclarons infâmes ceux qui pourraient accepter quelque place , soit
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dans latnouvelle administration de la justice , soit dans l'administration des états, qui ne serait pas avouée par les lois et les constitutions de la province. » Une dénonciation fut ensuite rédigée contre les ministres, et les députés chargés de la présenter au roi furent jetés à la Bastille : la guerre civile paraissait imminente en Bretagne. Les troubles du Béarn ne furent pas moins graves: les montagnards descendirent avec Tappareil militaire dans la ville de Pau ; ils enfoncèrent les portes du palais de justice, fermées par Tordre du roi , et, cédant à leurs cris menaçants, le gouverneur lui-même supplia le parlement de s'assembler. La noblesse et la magistrature firent des protestations véhémentes. En Danphiné les désordres furent plus grands encore; le parlement résista, et le duc de Clermont-Tonnerre, gouverneur de la province , signifia aux magistrats Tordre d'exil par des lettres de cachet remises d'avance entre ses mains. Une populace furieuse se répandit dans les rues de Grenoble, retint les magistrats exilés, courut chez le gouverneur au bruit du tocsin , et le força , la hache sur la tète, à convoquer le parlement. Un grand nombre de membres de la noblesse , du clergé et du tiers état, fixèrent au 21 juillet la réunion des états particuliers du Dauphiné. Le maréchal de Vaux, nouveau gouverneur de la province , avec vingt mille hommes sous ses ordres, n'osa résister au vœu général , et les états s'assemblèrent au château de Vizille, ancienne résidence des dauphins. Là, d'un commun accord , les trois ordres frappèrent de réprobation les hommes qui accepteraient des fonctions créées par les nouveaux édits; ils arrêtèrent que Timpôt pour remplacer la corvée serait en Dauphiné acquitté par les trois ordres , et donnèrent dans leurs états particuliers la double représentation au tiers. Avant de se séparer ils supplièrent le roi de retirer ses édits , d'abolir les lettres de ca-
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chet et de convoquer les états généraux. Toutes 1e& provinces s'émurent » et presque partout, dans Fîntérét de leurs privilèges, les ordres privilégiés donnèrent aux classes nombreuses le dangereux exemple de la résistance et de Tinsurrection.
C'est ainsi que, par les fautes accumulées du pouvoir, la nation se familiarisa avec les idées d*examen et de lutte et fut comme exercée d'avance à la guerre civile. dû'cKÏS*! Brienne , ne sachant que résoudre , convoque une assemblée du clergé et lui demande un secours pécuniaire; il n'en obtient que des refus et une déclaration foudroyante contre la cour plénière. Voyant alors le déficit grandir chaque jour, sans aucun moyen pour le combler, il essaya de séduire les Français par des promesses et voulut acquérir des droits à leur reconnaissance. Un arrêt annonça (8 août 1788) que les états généraux s'assembleraient le 1^' mai 1789, et suspendit jusqu'à cette époque le rétablissement de la cour plénière.
Brienne n'obtint de cet arrêt aucun avantage pour lui-même; il arriva ce qui arrive toujours lorsque le gouvernement, au lieu de saisir le moment opportun pour des réformes ou des mesures populaires , ne les accorde qu'à la dernière extrémité, d'une manière incomplète et comme autant de concessions forcées : on ne lui sut aucun gré de sa condescendance, et ce qu'il donnait accrut l'exigence pour ce qu'il refusait encore. Le ministre descendit , pour se soutenir, aux plus vils expédients : il s'empara de la caisse d'épargne des invalides et de l'argent d'une loterie de bienfaisance ouverte pour les victimes d'une grêle effroyable ; il créa enfin un papier-monnaie pour les payements de l'État, et essaya vainement de cacher une banqueroute sous cette mesure désastreuse. Brienne , à tout prix , voulait rester ministre; les malheurs publics, si fort accrus par son impéritie,
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n'avaient point ébranlé son crédit ; nne intrigue de la cour le renversa : jalouse de son influence sur la reine, madame de Polignac se déclara son ennemie, et le comte d'Artois 9 second frère du roi , demanda son renvoi. Brienne s'éloigna en invitant Louis XVI à rappeler Neeker dans son conseil, comme le seul homme capable de iMenne. de relever les finances. Son renvoi fut accueilli du public avec transport; mais, lorsqu'on sut qu'en le i»)ngédiant on demandait pour lui le chapeau de cardinal , et qu'il partait comblé de faveurs, on ne tint plus compte au faible roi du sacrifice qu'il venait . de faire ; on ne vit plus que les honneurs dont il chargeait un homme qui était l'objet de l'animadversion générale. Louis XVI suivit le conseil de Brienne, il rappela Neeker au minis- Bappei tère ; les parlements reprirent leurs fonctions, et les édits JJ^J};!^^ furent abolis. Le peuple à ces nouvelles fait éclater une ^"^^ joie sauvage. Une troupe de jeunes gens brûle le cardinal en effigie sur la place Dauphine , s'empare du Pont- Neuf, et force tous les passants à s'incliner devant la statue de Henri IV. La multitude se porte sur la maison du frère de l'archevêque, dansTintention de l'incendier; arrêtée par des soldats , elle tourne sa fureur contre le commandant du guet et marche à son domicile pour le livrer aux flammes et au pillage. Là se livre un combat sanglant, et au lieu de sévir, comme c'était son devoir, contre les auteurs du désordre, le parlement informe contre les militaires qui l'ont réprimé.
Neeker avait repris la direction des affaires ; il trouva dans la confiance des capitalistes des fonds suffisants jusqu'à l'ouverture des états généraux ; mais ce ministre, si habile comme financier, n'était pas, comme personnage politique, à la hauteur des circonstances périlleuses où se trouvait la France. Il ne sut pas, pour le mode de convocation des délégués de la nation française, prendre l'initiative d'une mesure réclamée par
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l'état des mœurs et par TopiDion publique; 11 ne sut pas davantage concevoir et annoncer un plan de réformes indispensables et suffisantes; il hésita longtemps avant d'accorder au tiers état la double représentation , c*està dire un nombre de députés égal à ceux des deux ordres privilégiés réanis. Cette question immense , non résolue, devint sur tous les points du royaume Tobjet des plus vives discussions. La bourgeoisie, qui n'avait prisqu*nne assez faible part dans les querelles de la magistrature et de la cour, comprit cette fois que la cause en litige était la sienne, que toutes les réformes seraient illusoires si le tiers état, dont elle faisait partie, ne luttait à nombre égal contre les premiers ordres. Ce tœu trouvait de l'écho dans la noblesse ; la question d'État se transformait ainsi , non sans péril , en une question déchiffres et de nombre ; l'on se demandait de toutes parts si vingtquatre millions de Français montraient des prétentions exagérées en réclamant un nombre de représentants égal à celui de quatre à cinq cent mille de leurs compatriotes. L'incertitude à ce sujet devenait chaque jour plus dangereuse ; elle faisait fermenter toutes les têtes , enflammait les passions des classes moyennes, et ceux qui avaient le plus grand intérêt à obtenir la double représentation du tiers exerçaient ainsi par leurs lumières la plus haute influence sur l'opinion publique. Êdit Tel était Tétat des choses en France lorsque » le 27
coDTMMtion septembre 1788, le parlement enregistra Tédit qui consénérlïix. voquait les états généraux ; mais il parut alors redouter "hm" "* son propre ouvrage et reculer devant une mesure qu'il avait énergiquement réclamée lui-même; il vit l'ancienne monarchie chancelante sur ses bases et crut devoir lui prêter son appui ; il 4écida , dans cette vue , que l'on observerait pour la convocation des états généraux la forme usitée lors de leur dernière réunion, en 1614. Les ' députés à cette époque étaient en nombre égal dans