LIVRE III
SAINT LOUIS
les empereurs, à rabaisser l'Église au niveau du monde féodal, et à tout soumettre au régime de l'épée, son but était, au contraire, de modeler le royaume sur l'Eglise, d'imiter la liberté de ses élections et de ses conciles , l'impartiale justice de ses tribunaux, ouverts aux petits comme aux grands, enfin la puissance toute morale de ses lois, de ses peines et de ses excommunications. Saint Louis, loin d'être, comme Frédéric II, un destructeur de cités, chérissait ces bonnes villes dont les milices avaient marché avec Louis le Gros contre les brigands, avec Philippe- Auguste à Bouvines, avec lui-même à Monthléry et à Taillebourg, et il engageait son fds à les regarder comme les plus solides appuis du trône. 11 consultait leurs députés toutes les fois qu'il s'agissait du moindre changement dans les impôts, dans les douanes ou dans les monnaies , préludant par ces paisibles et modestes réunions à celles des états généraux. Il voulait que leurs magistrats fussent honnêtement élus, sinon choisis par le roi, et abolit l'usage de ceux qui, transmettant ou vendant leur emploi , perpétuaient dans la même famille un privilège dangereux.
CXXXIX. Son triomphe était dans l'exercice de la justice. Lui-même, après avoir entendu la messe au palais ou à Vincennes, venait, en hiver au pied de son lit, en été sous un chêne de la forêt, recevoir les plaintes et juger les procès de ses sujets, écoutant tout avec patience, consultant dans les cas difficiles le sénéchal de Joinville ou quelque autre homme sage. Souvent un mot l'éclairait, et lui inspirait une bonne mesure. L'abbé de Cluny, désirant lui parler d'une affaire, lui avait amené deux magnifiques chevaux. « Eh! dit un témoin du fait , ne l'avez-vous pas mieux écouté que s'il n'eût rien offert? — C'est possible, » dit saint Louis ; et aussitôt il défend à tous' ses officiers , juges , sergents de recevoir désormais des présents, d'acquérir des terres ou de marier leurs enfants sans son consentement. Mécontent des barons, qui négligeaient de venir à sa cour ou parlement , il leur substitue des fils de bourgeois , studieux élèves de l'université de Paris , connaissant à fond et le droit romain et le droit
canon. Quant aux baillis ou prévôts, jugeant pour le roi, ils ne prélèveront aucune amende, ne prononceront aucun jugement, sans l'avis des bonnes gens de l'endroit. Trêve aux combats judiciaires ; plus de ces vieilles épreuves germaniques du feu et de l'eau bouillante, qui, à moins d'un miracle, assurent le triomphe de la force ou de la supercherie. A leur place , l'équité , la raison et la preuve par témoins sous la foi du serment.
CXL. Grâce à ces lois protectrices, les terres du roi, jadis mal peuplées, eurent la préférence sur celles des seigneurs ; la population et les revenus du trésor doublèrent. Jusque-là Paris était un repaire de larrons, et les rues , la nuit venue , de véritables coupegorge. Considérant l'impunité comme le juste profit d'une place payée cher, les amis du prévôt étaient les premiers à voler, piller, tuer. A Paris, comme ailleurs, cet abus disparaît, et la prévôté passe gratuitement au sage Etienne Boileau, soldat de la dernière croisade. Par ses soins la capitale est purgée de brigands. Chaque soir la cloche du couvrefeu avertit les habitants de rentrer chez eux; les travaux cessent ; les portes se ferment ; au milieu de la ville, qui dort en sécurité, plus d'autre bruit que celui des bourgeois du guet, qui, dans leurs rondes nocturnes, ramassent les vagabonds , arrêtent les voleurs , préviennent les incendies. Chacun est de garde à son tour, à moins que sa femme ne soit malade ou ses affaires en danger. Une surveillance spéciale s'exerce sur les tavernes ou cabarets, destinés aux étrangers en passage et non aux ouvriers fainéants , ni aux gens sans aveu. Tout pauvre qui les fréquente sera banni de la ville. En même temps sont rédigés par le prévôt, sous le nom d'Etablissements, les vieux usages des corps de métiers, glorieux monuments des associations chrétiennes, où la charité, victorieuse del'égoïsme, pourvoit avec sollicitude aux besoins des apprentis, des orphelins et des veuves, fixe les heures et le prix du travail, et assure à l'ouvrier une existence honnête et un repos nécessaire. Le garçon boulanger, comme les autres, jouira de son dimanche, et ces jours-là les plus grands seigneurs mangeront du pain rassis.