LIVRE III — SAINT LOUIS
coururent sus aux brigands , tuèrent leurs chefs, et dispersèrent leur foule mal disciplinée.
CXXX1V. Cet orage passé, un autre malheur vint compromettre la tranquillité à peine rétablie et mettre en éveil les esprits turbulents, toujours à la piste des occasions. La reine Blanche, comme elle l'avait prévu, mourut sans revoir son fils (1253). A cette nouvelle le roi d'Angleterre, regrettant les conquêtes de Philippe-Auguste , s'arme pour envahir la France ; les vieux amis des Albigeois, les rois d'Aragon intriguent au delà des Pyrénées , et y remuent les cendres encore chaudes de la dernière guerre ; ils sont appelés comme des sauveurs par les troubadours de la pauvre Provence, qui, par une révolte sans succès, a redoublé la tyrannie de Charles d'Anjou. Ce prince sans pitié est entré de vive force à Aix, Arles, Avignon, Marseille, a traité en villes prises d'assaut les riches cités qui ont chassé ses magistrats, et les a dépouillées de leurs antiques et chères libertés. Mal étouffée par les supplices, la révolte peut renaître et gagner tout le Midi. Ainsi, partout des dangers, et la reine Blanche n'était plus.
CXXXV. La France entière regretta la princesse sous qui, à deux reprises, elle avait goûté une douce félicité, et dont le tendre cœur n'avait connu d'autre faiblesse qu'un peu de jalousie maternelle. En Orient, saint Louis et Marguerite, qui jadis, pour ne pas la chagriner, ne se voyaient à Pontoise que par un escalier dérobé, pleurèrent ensemble cette bonne et sainte mère. Sa mort décida leur départ. Treize voiles emportèrent les débris de cette armée, arrivée sur dix-huit cents navires. En arrivant à Chypre, celui du roi toucha sur un rocher, et se fit à la quille une forte avarie. Il portait huit cents personnes, presque toutes sans moyens de payer leur passage sur un autre bâtiment. Aussi, malgré le danger, le roi ne voulut-il pas, en les quittant, jeter l'alarme parmi ces pauvres gens; il préféra -les ramener en France au péril de sa vie: « Un marchand, disait-il, se « risquerait bien pour ses marchandises. » Sur Kavis de Joinville. la reine promit un
beau vaisseau d'argent à l'église Saint- Nicolas de Varangeville, qui en resta longtemps parée. La traversée fut belle, et le navire arriva en vue d'IIyèrcs. C'était le domaine de Charles d'Anjou , et la fierté du roi souffrait de descendre ailleurs que dans ses Etats. Cependant il faudrait peut-être plusieurs semaines pour arriver à Aiguës-Mortes : plutôt que de faire courir aux autres de nouveaux dangers, saint Louis débarqua, et rentra dans son royaume par Avignon.
CXXXVI. Son premier soin fut d'assurer la paix au dehors. En Espagne, cherchant un contrepoids dans les maisons de Castille et de Navarre, il maria une de ses filles à l'héritier du grand Alphonse le Sage, l'autre au fils du poète Thibaut. Puis, fort de ces alliances, il traita avec le roi d'Aragon, qui, en échange des vieux droits de Cliarlemagne sur le comté de Barcelone , renonça à toute prétention sur les villes de Languedoc et de Provence. Saint Louis ne fit pas les choses moins largement avec l'Angleterre , reconnut que ses prédécesseurs avaient pu abuser de la victoire, et, pour consacrer, de l'aveu même des Anglais, la possession de la Normandie, de l'Anjou, du Maine et du Poitou, leur abandonna tout ce qu'il possédait aux frontières de Guienne. Chacun s'en étonna. C'était la première fois, et peut-être la dernière, qu'un souverain, obéissant à sa conscience, cédait sans défaite une portion de son territoire. En même temps il maria son fils Bobert de Clermont à l'héritière du dernier sire de Bourbon, et fonda au pied des montagnes d'Auvergne la famille royale des Bourbons.
CXXXVII. En face de ce grand roi, au cœur large et généreux, mettant la justice au-dessus de la force des armes, sachant faire des sacrifices au maintien de la paix, dédaignant de semer la division entre ses vassaux ou ses voisins , et préférant apaiser leurs rancunes et leurs discordes, l'Europe entière était dans l'admiration ; peuples et souverains l'invoquaient comme l'arbitre de leurs difficultés, et, à l'exemple du duc de Lorraine, plus d'un seigneur étranger se vantait d'être son ami et son vassal volontaire.
CXXXVI II. .Au lieu de chercher, comme