LIVRE III
SAINT LOUIS
pour elle leur eût assuré le premier rang dans le monde. Mais, au contraire, ce sont eux qui vont lui être le plus funestes et mettre le comble à ses douleurs. Saint Louis n'acceptant Naples ni pour lui ni pour ses fils, moins scrupuleux, son frère, le tyran de la Provence, l'ambitieux Charles d'Anjou, entre en Italie (1266), gagne une bataille et fait tomber sur un échafaud la tète de son rival, le jeune et infortuné Conradin. Le nouveau souverain est pire que ses devanciers. Malgré les instances du pape, les amis des vaincus sont proscrits, leurs biens confisqués; tout devient la proie de quelques satellites provençaux. En quelques années ils auront tout dévoré , et ne trouveront plus que d'implacables ennemis. Non content de cette conquête, Charles d'Anjou se fait nommer vicaire du saint-siège en Italie, acheminement vers la pourpre impériale, et hésite entre l'empire d'Allemagne et celui de Constantinople. Le pape, uni à des alliés indignes de sa confiance, perdait le respect et l'amour des autres peuples, et était bientôt accusé de tout vouloir dominer par la dure épée des Français. Ce fut bien pis quand le frère de saint Louis, corrompant ou menaçant les cardinaux, se vanta de faire monter sur le saintsiège ses propres créatures. Alors, ô douleur ! la cour de Rome, qui disposait pour les croisades des armes et des richesses de l'Europe, et qui avait déjà effrayé plus d'une âme sainte par les abus inhérents à ces vastes entreprises , passa pour être devenue un scandaleux marché de faveurs et de grâces. CLII. Saint Thomas d'Aquin était bien près de mourir, peut-être empoisonné par Charles d'Anjou; saint Bonaventure allait le suivre, après avoir consumé ses jours à étouffer les dissensions intestines de son ordre. Encore moins unis entre eux , les ordres mendiants en étaient venus à de telles rivalités que le pape et le roi n'avaient pas été de trop pour les apaiser. Quant au clergé de France, renonçant à être puissant par ses vertus, il prétendait le devenir par l'influence de saint Louis , cherchait à se vénérer des seigneurs et prenait prétexte de la piété du roi pour lui faire mille demandes envahissantes, aux-
quelles il lui fallait sans cesse résister. Ainsi, au milieu d'une paix douce et profonde, les choses prenaient un triste aspect, et saint Louis, au faîte du pouvoir, pressentait de grandes calamités, et en apercevait les signes avant-coureurs dans sa famille et dans l'Eglise, parmi ses amis les plus chers. Hélas! sans les hommes de cœur qui les animent , que sont les plus belles institutions, sinon des mots pompeux et vides de sens, d'autant plus fragiles et menteuses que leur but est plus sublime?
CL III. En face de cette lamentable décadence, saint Louis ne douta pas du Dieu que les hommes trahissaient, et, s'il n'était pas donné à un roi plus qu'à tout autre d'arrêter le torrent, il voulut du moins, ayant vécu pour la cause du bien, mourir encore pour elle. Quoique toujours faible et malade depuis sa captivité d'Egypte, il reprit la croix, essayant une dernière fois de tourner contre l'ennemi commun les forces de la chrétienté, et de réunir dans un fraternel accord les richesses du clergé et la bravoure des chevaliers. Mais ses meilleurs amis le virent avec peine recommencer la guerre sainte. Très peu le suivirent, et encore, chose inouïe pour des seigneurs, il fallut leur assurer une solde en pays ennemi. Le fidèle Joinville déclara qu'à son retour il avait trouvé ses domaines en trop pileux état pour les livrer derechef aux malfaisants sergents du roi et du comte de Champagne. Les plus ardents troubadours étaient découragés , et reprochaient à Dieu d'être content du triomphe de ses ennemis ; le clergé ne payait qu'en murmurant trois décimes de ses revenus ; enfin la reine ellemême se souvenait des périls de Damiette, et préférait rester. Partout des visages sinistres et consternés. Il n'y eut que les bons bourgeois de Paris qui fêtèrent encore une fois leur roi et son fils Philippe le Hardi, fait chevalier pour la croisade. Une semaine se passa en jeux et en tournois, et toutes les maisons se parèrent le jour de bannières et de tapisseries, le soir de lanternes aux mille couleurs.
CLIV. Cependant le moment des adieux approchait. Inébranlable dans son dessein.