LIVRE III
SAINT LOUIS
CLVII. Il s'entretint surtout longuement avec son fils aîné , Philippe le Hardi, lui communiquant une dernière fois les désirs de son cœur : « Cher fils, premièrement aime Dieu « de toute ton âme ; car, sans cela , nul ne « peut rien valoir. Plutôt que de faire péché « mortel , laisse prendre ta vie et hacher tous « tes membres. Si Notre-Seigneur l'envoie « persécution ou maladie, remercie-le, et « souffre débonnairement ; s'il t'envoie pros- « périté, remercie-le humblement, et garde- « toi de l'orgueil. Cher fils, aime et honore ta » mère , et sois enclin à croire ses conseils ; « cherche le bien de tes frères, et tiens-leur « lieu de père. Cher fils, aie le cœur compa- « tissant envers les pauvres et les affligés, « et, suivant ton pouvoir, soulage -les volon- « tiers d'aumônes ou de consolations. Si tu « as malaise de cœur, dis-le à ton confesseur « ou à tout autre ami loyal, et, pour être plus « en paix , ne fais que choses que tu puisses « dire. Cher fils , sois si bon en toutes choses t que lu te montres reconnaissant des bontés « de Notre-Seigneur; s'il t'accorde l'honneur « de gouverner le royaume, sache être digne « de la sainte onction des rois de France , et « prends soin d'avoir les qualités d'un roi. « S'il advient querelle entre un pauvre et un « riche, jusqu'à ce que tu saches la vérité, « soutiens plutôt le pauvre. S'il advient que « tu aies toi-même querelle avec autrui, sou- « tiens devant ton conseil la plainte de l'é- « tranger, et méfie-toi des flatteurs. Cher fils, « sois toujours dévoué à l'Église de Rome et « à notre saint-père le pape, et porte-lui res- « pect et honneur comme à ton père spiri- « tuel. Défends de toute violence et secours « volontiers les gens de religion, encore qu'ils « te fassent tort ; car il vaut mieux souffrir « dommage que de le faire à la sainte Église. « Cher fils, prends garde qu'il y ait bons « baillis et bons prévôts en ta terre , et que « bonne justice se fasse; donne volontiers « pouvoir aux gens de bonne volonté, qui en ■t savent bien user; car tu es responsable de « ceux qui reçoivent de toi l'autorité. Cher « fils, mets grande entente à la dépense, et « aie soin que tes deniers soient levés juste- « ment et employés à bon usage. Défends-toi,
« autant que possible, d'avoir guerre avec « nul chrétien, et, si c'est une guerre raison- « nable, et que tu aies sommé le malfaiteur, « aie bien soin que les pauvres gens, qui n'en « sont pas coupables, ne souffrent ni dom- « mage ni incendie. S'il survient guerre ou « débat dans ta terre, mets- toi en peine de « l'apaiser. Cher fils, je te donne toute la bé- « nédiction qu'un père peut donner à son fils, « et je demande à Notre-Seigneur Jésus- « Christ la grâce qu'il soit servi et honoré « par toi. »
ÇLVIII. En quelques instants le saint roi avait donné à son fils le secret de sa vie, immortelle leçon pour les souverains de tous les temps. Après avoir reçu le viatique et l'exlrème-onction, il passa encore une nuit à louer Dieu et à prier pour son armée. Le malin, il perdit la parole; mais il regardait encore les gens d'un œil débonnaire. Couché sur la cendre, revêtu d'un cilice, il attendait la mort en souriant, et, au moment d'expirer, il retrouva la voix pour s'écrier : « Seigneur, « j'entrerai dans votre maison , et je vous « adorerai dans votre saint tabernacle. » C'était le lundi 25 août, à trois heures après midi (1270).
CLIX. Il était mort ce bon roi, qui aimait la France comme la prunelle de ses yeux, et bientôt arriva dans toutes les églises du royaume la lettre funèbre, où son fils racontait au clergé et à tous les gens de bien les derniers jours et les dernières vertus de ce père adoré. Si le deuil fut grand en France, il ne fut pas moindre à Carthage , dans cette armée sans chef, décimée parla peste, maudissant la perfidie de Charles d'Anjou. Vainement quelques braves parlaient de venger le roi et de prendre Tunis. Le roi de Sicile , gagné par de magnifiques présents, conseilla le premier d'abandonner l'entreprise dont il était l'auteur, et le grand nombre, pressé de fuir cette terre funeste , fut de son avis. Le prince de Tunis se déclara tributaire de Charles d'Anjou, paya une grande somme d'argent et promit la liberté aux chrétiens dans ses États. A ces conditions, les croisés s'embarquèrent et firent voile vers la Sicile. Une tempête affreuse les surprit en vue des