LIVRE I — CLOTAIRE
de caresses et de larmes, elle les fit enterrer dans sa chère église de Saint-Pierre. Le plus jeune, qui avait échappé à la mort, fut élevé caché, et, devenu grand, il choisit lui-même la tonsure, que Clotilde avait refusée pour ses frères. Il renonça à sa chevelure et aux honneurs glissants de la terre pour devenir esclave de Jésus-Christ. 11 vécut en donnant l'exemple du travail et de la' pauvreté , leçon qui, certes, valait des victoires et des coups d'épée. Enterré non loin de Paris, il a laissé à ce lieu le nom de Saint- Cloud. Clotilde, elle-même, triste et découragée, ne trouvant plus d'appui qu'en Dieu , se retira à Tours , auprès du tombeau vénéré de saint Martin, et y mourut en odeur de sainteté.
XIII. Pendant que les fils de Clotilde se partageaient l'héritage de Clodomir et achevaient la conquête de la Bourgogne, Thierry, faisant toujours bande à part , pénétrait en Thuringe, au cœur même de l'Allemagne, dans ce massif de montagnes qui sépare la vallée du Danube de celles du Rhin, de l'Elbe et du Weser. Trois frères y régnaient. Fidèle à la politique de Clovis, Thierry se fit l'allié de l'un d'eux, l'aida à détrôner et à faire périr les autres ; puis, le faisant venir à Tolbiac, il le fit traîtreusement précipiter du haut des remparts. Le roi mort , il s'empara de ses enfants, entra en Thuringe et soumit tout le pays. Pendant celte expédition, le bruit de la mort de Thierry avait couru, et ses frères, toujours pressés de prendre, avaient mis la main sur l'Auvergne (530). Thierry revient furieux et altéré de vengeance. Pour l'apaiser, Clotaire accourt audevant de lui; mais, en entrant clans la tente de son frère , il aperçoit derrière une toile les pieds de soldats cachés là pour le tuer. Il n'eut que le temps de s'esquiver. Toute la colère de Thierry se déchargea sur l'Auvergne ; si cette belle province avait été jusqu'alors épargnée, elle fut livrée comme récompense aux vainqueurs de Thuringe. Les villes lurent pillées : le vénéré tombeau de saint Julien ne put préserver Brioude d'une ruine complète ; les habitants, dépouillés de tout, furent emmenés en esclavage, pèlemè'.e avec le bétail et les chariots de butin.
XIV. Cette guerre de brigands plaît plus aux Francs d'Austrasie que de pénibles et pauvres expéditions en Germanie. La mort de Thierry (534) n'interrompt pas le cours de leurs exploits. Son digne fils, Théodebert, le compagnon de ses guerres, commande une armée nombreuse et brave, qui défie l'ambition de ses oncles et qui menace le Midi. En ce moment, Théodoric étant mort, Juslinien, empereur de Conslantinople, disputait l'Italie aux Goths. Chacun cherche à mettre de son côté le jeune Franc, l'un en lui payant des subsides, les autres en lui cédant la Provence. Ainsi , avant de mourir , saint Césaire vit Arles passer aux mains des rois francs, et, par une bizarre combinaison, Marseille fut divisée en trois, pour que chacun eût un pied dans ce port, unique refuge du commerce de l'Orient. Les subsides reçus, la Provence acquise, Théodebert entra en Italie à la tète de son armée. Arrivés sur les bords du Pô, ces païens du Nord immolent au dieu du fleuve des victimes humaines. Pour qui venaient donc ces terribles alliés? Les Goths, qui arrivaient sans défense à leur rencontre, sont surpris et taillés en pièces. Un instant rassurées par ce combat, les troupes de l'empereur subissent le même sort, et sont réduites à s'enfermer dans quelques places fortes. A l'exemple des anciens Gaulois, les Francs ravagent toute l'Italie, jusqu'à ce que, gorgés de butin, ivres de victoire et de débauche, ils soient vaincus par les chaleurs et les maladies : à grand'peine quelques-uns repassèrent les Alpes. Théodebert n'était point découragé ; quand la mort vint le surprendre, il préparait une formidable expédition, qui devait descendre le Danube, enlever Constantinople et apprendre à l'empereur grec à prendre le litre de vainqueur des Francs. Indompté dans ses passions comme sur les champs de bataille, il avait enlevé à son mari une belle et riche Romaine. De cette triste union restait un fils pauvre et chélif, Théodebald, qui mourut bientôt sans enfants , laissant ses Etats à ses oncles, et sa femme à Clotaire, épouseur de toutes les veuves.