LIVRE IV
l'illl.l PPE LE BEL
chait à ces enfants de saint Louis, parlant toujours de croisades et ne partant jamais, la chute et la ruine des dernières colonies d'Orient. Laodicée et Tripoli venaient de tomber au pouvoir du sultan d'Egypte ; Ptolémais, assiégée par des forces terribles, était aux abois. Abandonnée de l'Occident, désertée par le roi de Chypre, cette malheureuse ville, qui avait coûté tant de sang à Philippe- Auguste et à Richard Cœur-de-Lion , n'avait plus pour défenseurs que les chevaliers du Temple et ceux de l'Hôpital. Après une résistance héroïque et deux assauts repoussés, il fallut céder. Les habitants furent massacrés, les églises rasées, la ville détruite, et, pendant que Tyr, Sidon , Beirout ouvraient leurs portes au vainqueur, les débris des hospitaliers et des templiers vinrent tristement débarquer les uns sur les côtes de Naples, les autres sur celles de Sicile. Ainsi était tombée, sans secours, l'œuvre de Godefroi et de saint Louis, un empire qui comptait quatre-vingts villes et d'innombrables châteaux.
VIII. Pourtant c'était le moment où les Tartares, revenus à des sentiments plus doux , offraient de nouveau leur alliance contre les musulmans, et où, dépeuplant par leur émigration les cloîtres d'Occident, les frères voyageurs en Jésus-Christ, franciscains et dominicains, évangélisaient la Géorgie, la Perse, la Crimée, les plaines de la Mongolie, pénétraient jusqu'à Pékin, et fondaient quatre évêchés au cœur de la Chine. La chute des chrétientés d'Orient fut un coup mortel pour ces admirables missions , encore tout animées du feu de ce grand siècle , mais condamnées à succomber bientôt faute d'apôtres. Tout ce qui faisait naguère l'orgueil et la joie des cœurs généreux, penchait vers un commun déclin. Si la fleur était fanée, à qui s'en prendre , sinon à la tige corrompue qui la portait , aux princes dégénérés , au clergé sans vertus, aux seigneurs avides, qui gouvernaient la France et qui dominaient le monde ?
IX. Tout à coup avait surgi un espoir inattendu. Après un interrègne de vingt-sept mois, le saint-siège, auparavant occupé par des pontifes sans énergie, venait d'cchoir à
un vénérable ermite, ayant le renom d'un saint, à Célestin V, fondateur de l'ordre des Célestins. Ce qui restait de cœurs patriotiques et vertueux salua cet avènement avec allégresse. Un franciscain, de ceux qui gardaient encore l'esprit primitif d'amour et de pauvreté , le frère Jacques de Todi, se fit l'interprète de tous, et, en vers chaleureux, annonça au nouveau pape ce qu'on attendait de lui, la réforme de l'Eglise et des ordres religieux, la liberté de l'Italie, la restauration de l'Empire et la reprise des croisades. L'espoir ne fut pas long : effrayé du fardeau , Célestin ne se sentit pas les épaules assez fortes ni la main assez sûre. Il reprit sa robe d'ermite, et un ami des "Français, l'ambitieux Boniface VIII, lui succéda, accusé publiquement de l'avoir fait abdiquer.
X. Le nouveau pape mit de côté les projets de son prédécesseur. Plus de réforme de la cour de Borne ni des ordres religieux ; plus de croisades pour délivrer la Terre- Sainte. Tout dans l'Église reprit la pente d'une triste et facile décadence. Actif seulement en politique, Boniface VIII ne s'agitait que pour enlever la Sicile aux Aragonais et la rendre aux petits-fils de Charles d'Anjou, auxquels il donnait aussi la couronne de Hongrie. L'indignation déborda du cœur de frère Jacques. Aux chants d'espérance succédèrent des chants de colère. Il fut pris, jeté en prison, et y resta jusqu'à la mort de l'impitoyable pontife.
XL Pendant qu'en Italie le parti français relevait ainsi la tète, redoublait la tyrannie, et forçait les cœurs honnêtes à invoquer l'appui de l'Allemagne ou de l'Aragon, les envahissements de Philippe le Bel en Flandre liguaient contre lui l'Empereur et le roi d'Angleterre. Avec son habileté ordinaire, Philippe le Bel battit séparément ses ennemis , s'empara de Bruges, promit tout ce que l'on voulut; puis, la paix faite, il attira dans ses filets le comte de Flandre , Gui de Dampierre; le jeta en prison à la tour du Louvre, et déclara ses États réunis à la France. Dans cet audacieux attentat, il comptait sur Tappui moral du saint-siège . qu'il regardait comme acquis à sa famille : car la liberté du plus