LIVRE IV — PHILIPPE LE BEL
grand vassal, comme celle de la moindre commune , était alors sous la protection de l'Église, et, si jadis Philippe- Auguste avait pu confisquer la Normandie, c'était sur un vassal excommunié , l'impie Jean Sans-Terre. XII. Mais ce pape dévoué, dont le roi usait en toutes circonstances comme d'un instrument et d'un serviteur, lui fit tout à coup défaut. 11 faut dire que Philippe ne le ménageait guère, et que, depuis son avènement, il cherchait tous les moyens possibles d'étendre sa juridiction et ses revenus aux dépens de la justice et des biens de l'Église. Il n'y était que trop encouragé parles nobles, de père en fils jaloux du clergé, gardiens infidèles des libertés du pays, prêts à sacrifier leur propre avenir à d'aveugles rancunes. De plus il était excité par deux classes nouvelles, que l'étude du droit romain et les progrès du commerce venaient de mettre en évidence, les légistes et les financiers, liés par une égale antipathie contre l'Église. Les légistes, fils de bourgeois , d'autant plus arrogants qu'ils sortaient de plus bas, drapés dans leur toge romaine et dans leur petite science, ne songeaient qu'à faire du roi un empereur du Bas- Empire. Ils réclamaient l'omnipotence royale et la domination du clergé , comme Barberousse et Frédéric II, au nom sacré du droit et de la justice. Au nom de l'intérêt parlaient les juifs , longtemps seuls possesseurs des secrets de l'usure, toujours frappés d'impôts, mais toujours riches, souvent chassés du royaume et en même temps possédant l'oreille des grands et des rois, dont ils servaient et flattaient la cupidité. A leur école s'étaient formés d'abord les banquiers florentins et lombards, également célèbres parleurs gains monstrueux; puis quelques Français, encore peu nombreux, mais dignes de leurs maîtres par la science de l'usure et de la fausse monnaie, désireux de se venger de l'Église qui les proscrivait, et de confisquer à leur tour les biens que l'économie et une longue possession consacraient en d'autres mains. Sous celte double influence, qui flattait son orgueil et ses convoitises, Philippe le Bel passa bientôt d'une politique astucieuse à un despotisme violent , cruel ,
avide , honteux , et à d'incroyables excès.
XIII. Il commença par fortifier le parlement ou cour de justice, instituée par saint Louis. II en fit sortir tous les ecclésiastiques, et les remplaça, non par des nobles trop fiers pour le servir, mais par de souples et serviles bourgeois. Il rendit leurs séances régulières, et ne s'occupa qu'à étendre leur autorité non seulement dans ses domaines, mais dans ceux de ses vassaux. A l'exemple de ses juges royaux, il força tous les ecclésiastiques d'avoir dans leurs terres des juges laïques, en attendant qu'il pût y envoyer les siens. Passant au temporel, il frappa un impôt sur les donations faites aux églises, mit la main sur les bénéfices vacants , prit les régales de Laon , de Poitiers et de Beims , et , comme réponse aux avertissements du pape , accueillit ses ennemis mortels , les Colonna , exilés des États romains pour leurs violences et leurs brigandages.
XIV. Obsédé des exigences des Français , Boniface VIII pensa s'être assez acquitté envers eux, et, s'il leur devait la tiare, il ne crut pas juste de leur immoler jusqu'au bout ses devoirs et sa conscience. Il eut le courage, trop rare pour qui a mal commencé, de rompre avec ses complices et de vouloir bien finir. Il se souvint qu'avant d'être l'ami des ingrats qui abusaient de ses bienfaits, il était leur père et leur pontife, le successeur de saint Pierre, le vicaire de Jésus -Christ. Le siècle s'achevait, et, faisant appel à celui qui allait s'ouvrir, Boniface VIII attristé, mais encore fier et puissant, convoqua solennellement à Borne les pèlerins du monde entier : indulgence plénière à quiconque viendrait à ce premier jubilé. Il y avait bien près de mille ans qu'avec Constantin l'Église avait inauguré son triomphe, et que ses saints haïs, persécutés, niais toujours vainqueurs, gouvernaient le monde et tenaient tête aux prihees, aux sages, aux riches, conjurés. Il fallait se hâter de se réjouir à la veille des jours de deuil, et trois cent mille pèlerins, répondant à ce grand appel , vinrent des quatre coins de l'horizon protester de l'unité de leur foi et de leur respect pour le successeur de saint Pierre (1300).
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XV. Le plus illustre était un poète florentin, Dante, naguère étudiant à l'université de Paris, qui, outré des maux de l'Église, de la corruption et des souffrances du monde , se faisait l'écho de l'indignation générale. Comme bien d'autres, il avait nourri l'espoir de voir les peuples chrétiens unis non seulement par une même foi, mais sous un même souverain, et, dans son livre de la Monarchie , il avait rêvé l'harmonie de tous les pouvoirs et de toutes les facultés de l'homme. Mais les violences de Charles d'Anjou et de Charles de Valois l'avaient aigri. Rejeté dans le parti allemand ou gibelin , il était à la veille d'être exilé de sa chère patrie, et, avec le frère Jacques, alors captif au milieu de l'allégresse générale, il allait être une des plus nobles victimes de l'amour de la patrie. A la vue de la corruption de Rome complice de la cruauté des Français, il conçut le plan d'un livre vengeur, où, plaçant dans une autre vie l'unité, qui ne se pouvait réaliser ici-bas, il mettrait sous le coup de la justice divine les papes simoniaques , les rois impies et tous ceux qui avaient brisé les plans de Dieu ; dans un lieu d'expiation ceux qui , moins mauvais , avaient eu des instincts généreux et de pardonnables faiblesses; enfin dans l'empire pacifique et immuable du ciel les cœurs magnanimes , généreux, qui avaient poursuivi comme lui les nobles destinées de l'humanité.
XVI. Or, pendant qu'il trempait sa plume pour cette œuvre immortelle de son exil , les fêtes du jubilé faisaient place à de lugubres
• jours, et l'unité du monde chrétien, que Roniface VIII avait essayé de continuer aux mains des enfants de saint Louis , se brisait en un affreux désastre. Poussé à bout , le pape demanda la liberté du comte de Flandre, l'exécution de la croisade promise, la restitution des biens des églises; il nomma directement un homme dévoué à l'évêché de Pamiers , et l'envoya à Paris , chargé de ses plaintes et de ses reproches. Philippe le Rel le fit enlever sur la route comme traître à son autorité, mit ses serviteurs à la torture, et somma le pape de le dégrader pour pouvoir le mettre à mort. Vainement Doniface réclame le prisonnier , et convoque à Rome
pour le juger tout le clergé français. Le roi fait brûler en place publique la bulle du souverain pontife, saisit les biens de quelques prélats qui ont eu le courage de passer les Alpes, et, pour répondre à cette convocation ainsi qu'au jubilé de l'an 1300, il assemble à Paris, sous le nom pompeux d'états généraux , les députés du clergé, de la noblesse et des bonnes villes (1302). Gardien de la liberté des consciences, le clergé trahit le premier sa mission , et donne l'exemple d'une lâcheté qui lui méritera une longue servitude. Au lieu de soutenir son chef et ses évêques persécutés, il hésite; d'un côté, il cherche à apaiser le roi; de l'autre, il écrit au pape pour s'excuser de n'avoir pu se rendre à Rome : les nobles, soutiens aveugles de la tyrannie royale, s'abandonnent à leurs vieilles rancunes contre l'Église, s'élèvent contre les abus, et réclament la collation des bénéfices ; enfin, trop flattés d'être consultés par le roi, les bourgeois signent contre le pape des lettres toutes préparées. C'est en vain qu'on voudrait voir dans cet appel à l'opinion du pays un premier essai de liberté politique. En attaquant l'autorité spirituelle , base de l'ordre moral , foyer de l'indépendance des âmes, la liberté prononçait, au contraire, son propre arrêt de mort. Viciés à leur origine , les états généraux débutaient en consacrant le principe de tout despotisme, c'est-à-dire l'omnipotence de la force brutale.
XVII. Excommunié, mais d'autant plus irrité, Philippe le Rel convoque un concile national, trop docile instrument de ses violences, accuse le pape de simonie, d'hérésie, de sorcellerie, des crimes les plus absurdes et les plus affreux , et chasse de France les prêtres ou les religieux qui refusent leur adhésion (1303). Puis, avec celte rage que donne la conscience du crime, il envoie en Italie , avec mission de tout oser, le chef de bandits Colonna et le légiste Nogaret, petitfils d'un Albigeois. Ils achètent pour dix mille florins un capitaine italien, et, avec trois cents cavaliers, entrent à Anagni, où résidait Roniface VIII , aux cris de : « Vive le roi! Mort au pape! » Roniface VIII avait quatre-vingtsix ans. Truhi par le peuple d'Anagni qui se