LIVRE IV
PHILIPPE LE BEL
joint aux pillards , abandonné de ses serviteurs et de son neveu, qui s'évadent lâchement, au bruit des portes et des fenêtres de son palais qui tombent enfoncées, il revêt le manteau de saint Pierre, la couronne pontificale, et, les clefs et la crosse à la main, il se présente à l'ennemi. A ceux qui le somment d'abdiquer, il offre sa tète. Colonna le soufflette de son gantelet de fer; le misérable Nogaret l'insulte sans pitié; mais personne n'ose attenter à sa vie. Cependant ces humiliations, cette céleste patience, dignes du tribunal de Caïphe, ont remué plus d'un cœur. Ému, le peuple prend les armes, chasse les Français, et délivre l'infortuné vieillard. Il était trop tard : forte devant l'orage, sa vie resta comme brisée par un si grand effort ; il mourut peu de jours après. Noble trépas, heureuses douleurs, qui expièrent ses fâcheux débuts, et l'arrachèrent à l'éternel supplice auquel Dante l'avait condamné.
XVIII. Son successeur veut le venger, et excommunie les coupables; il mourra subitement empoisonné. Averti par cette résistance que la force ne suffit pas pour étouffer les courages , Philippe le Bel ne ménagera ni or ni promesse pour s'assurer de la prochaine élection. Jadis, pour de moindres forfaits, Robert, Louis le Jeune, Philippe-Auguste, avaient fait pénitence, Henri IV et Frédéric II étaient morts misérablement déchus de leur couronne. Cette fois, en face de tant d'incroyables attentats, la France se tut, complice de son roi. Nulle croisade pour délivrer le père des fidèles; nulle croisade pour le venger. Les templiers eux-mêmes, fidèle avantgarde de l'Église, ne firent qu'une secrète et timide protestation. C'était trop peu pour être entendus, assez pour être châtiés, et bientôt, avec eux, prêtres, nobles, bourgeois allaient apprendre à quel roi ils avaient permis de tout oser.
XIX. La Flandre fournit les premières victimes. Philippe ne pouvait pardonner à ces riches marchands, moins souples que ceux de ses bonnes villes, d'être tristes de la captivité de leur comte et de lui faire une figure sombre. La méchante reine Jeanne de Navarre n'était pas moins irritée contre « ces
« grosses truies de Flamandes », immobiles sur son passage, si fières et si raides dans leur majestueux embonpoint. Expiant leur orgueil, ces nobles cités du Nord étaient gouvernées durement par les officiers du roi , accablées de corvées et d'impôts. Si quelqu'un réclamait, il était traduit devant le parlement de Paris, c'est-à-dire condamné. Un beau jour, sur un ordre d'arrêter les chefs des métiers , Bruges se soulève. La cloche étant gardée, les bourgeois tendent des chaînes dans les rues , sonnent le tocsin avec des chaudrons, et, en quelques heures, douze cents cavaliers et deux mille sergents français sont massacrés aussi lestement qu'aux Vêpres siciliennes. La révolte gagne Ypres, l'Écluse, Newport, Berghes, Furnes, Gravelines, et les rebelles en force s'avancent jusqu'à Courtray. Seuls convoqués pour les combattre, les nobles de France , qui n'avaient dit mot en faveur de leur compagnon , le pauvre comte de Flandre , se firent une fête d'aller pourfendre ses fidèles sujets, et, bien sûrs de leur victoire, ils emportèrent des cordes pour pendre les prisonniers. Les Flamands n'avaient que de mauvaises piques forgées à la hâte , des pieux , des massues ; mais ils attendaient serrés les uns contre les autres, derrière un fossé profond. Les chevaliers se précipitèrent tête baissée, sans avoir vu le fossé, y tombèrent les uns sur les autres, et y restèrent cloués sous le poids de leurs armures. Les Flamands n'eurent plus qu'à les assommer à coups de maillet. Comme trophée, quatre mille éperons dorés furent déposés dans la cathédrale de Courtray (1303).
XX. De là les vainqueurs allèrent brûler Térouanne et assiéger Tournay. Philippe le Bel , plus habile que brave , sauva cette dernière place par une ruse. Sous prétexte de négocier, il obtint une trêve , et envoya aux Flamands leur comte octogénaire; mais les conditions étaient inacceptables. Le vieillard fut le premier à les rejeter; il bénit ses fils, remercia ses sujets, et revint mourir prisonnier à Compiègne. L'année suivante, Gand et Lille se joignirent à l'armée flamande. Suivant leur habitude , ils attendirent l'armée royale dans une bonne position, à Mons-en-