LIVRE IV
PHILIPPE LE BEL
Paelle, derrière une barricade de voilures et de chariots. Cette fois, Philippe le Bel n'osa les attaquer, campa en face d'eux, et se contenta de leur faire lancer des flèches par ses archers gascons. Eux, plus confiants et fatigués d'une longue inaction, prirent un soir les armes, entrèrent dans le camp français, et faillirent prendre le roi à table. Pendant qu'ils pillaient et tuaient, les chevaliers se rallièrent, et, n'ayant affaire ce jour-là qu'à des hommes en désordre, en firent un grand carnage. Six mille y restèrent ; les autres prirent la fuite (1304). Mais la Flandre était populeuse et brave , et bientôt une nouvelle armée, plus nombreuse que la première , parut à l'horizon. Philippe le Bels'en tira comme en Espagne au commencement de son règne, rendit les Flamands au fils de leur comte, s'en retourna vaincu, et n'en fit pas moins à Paris une entrée triomphale.
XXI. Laissant derrière lui le germe d'une haine implacable, il venait de s'aliéner à jamais un pays riche, industrieux, que sa place, son langage, ses intérêts destinaient à devenir une des plus belles provinces de France. De plus, n'ayant pas encore les ressources inventées et accumulées depuis par un long despotisme, il avait gaspillé en quelques mois les dons volontaires et les revenus en nature dont vivaient jusqu'alors ses modestes aïeux. Il était ruiné, à bout de moyens et d'argent. Ne sachant plus que faire, il leva de nouveaux impôts, dont le peuple murmura, rançonna les juifs, et Juif lui-même, se mit à faire de la fausse monnaie. En une seule fois , il rendit la livre d'or quatre fois plus petite, força tout le monde delà recevoir au lieu de l'ancienne, et garda seul le privilège de ne la prendre qu'à sa valeur. Diminuée par une série d'ordonnances qui se succédaient coup sur coup, elle devint bientôt d'argent et le sou de cuivre. Ce n'était plus comme Charles le Chauve, pour tromper les Normands ; le roi faisait banqueroute à ses propres sujets. Les débiteurs en profitèrent pour payer leurs dettes au nouveau cours ; les fortunes et le commerce se trouvèrent bouleversés, et les bourgeois de Paris finirent par se révolter.
XXII. L'émeute grondant aux portes de son palais , le faux monnayeur eut peur. 11 alla demander asile à ce vaste et fort couvent du Temple, dont les murailles et les tours formaient tout un quartier de Paris. C'était là que les rois précédents mettaient en sûreté leur trésor; c'était à ces chevaliers, plus riches que lui, que Philippe le Bel avait emprunté la dot de sa fille. Au fond, il songeait bien moins à les rembourser qu'à leur demander compte de leur protestation en faveur de Boni lace VIII. Mais le moment n'était pas propice, et aux services qu'il devait à ces fiers templiers il fallut ajouter celui de l'avoir abrité contre la colère du peuple. Les rebelles avaient pillé quelques maisons de financiers et assommé quelques sergents du roi. L'orage calmé, le prince sortit de sa cachette, et fit à son tour pendre quelques centaines d'hommes aux arbres des faubourgs.
XXIII. Il ne lui restait plus beaucoup d'amis : nobles et bourgeois s'éloignaient d'un maître si dur et si vil. L'université seule, fière de lui fournir ses légistes, ses avocats, ses juges, ses conseillers, lui demeurait aussi fidèle que le parlement, et se montrait ingrate envers le saint -siège, qui pourtant l'avait créée, et qui était en réalité le rempart de son indépendance. En récompense de cette trahison de ses intérêts les plus chers , Philippe le Bel et les siens lui prodiguaient leurs faveurs, fondaient des bourses gratuites et des collèges pour les écoliers pauvres. Chaque conseiller du roi voulut avoir le sien, jusqu'à la méchante reine Jeanne, qui fonda le collège de Navarre.
XXIV. Étant roi de la science et des quatre facultés, il ne fallait plus à Philippe, pensait-il , qu'un pape à lui pour l'absoudre de tous ses crimes et calmer les consciences, que les décisions universitaires laissaient dans le trouble. A son instigation, les habitants de Pérouse tenaient le conclave captif dans une maison sans toit, et lui refusaient toute nourriture jusqu'à l'élection du candidat français. On raconte que, maître des cardinaux , le roi voulut s'assurer de celui qu'il leur proposerait, et qu'il sonda secrètement un Gascon,