LIVRE IV
PHILIPPE LE BEL
Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux. Le malheureux, aveuglé par l'ambition, et croyant peut-être qu'une fois pape, il pourrait échapper à ses engagements, aurait tout promis d'avance. Il s'agissait d'absoudre le roi et de le réconcilier avec l'Église, lui et tous les siens, d'abolir la mémoire de leur victime Boniface VIII, de choisir des cardinaux parmi les Colonna et autres partisans de la France, d'accorder pendant cinq ans, pour les frais de la guerre de Flandre, le dixième des revenus du clergé, comme pour une croisade, c'est-à-dire de livrer les biens , les élections , les tribunaux, en un mot, toutes les libertés de l'Église, et de laisser juger un pape mort par ses assassins. Enfin restait une cinquième grâce que le roi ferait connaître plus tard. Les choses ainsi convenues, Bertrand se fit couronner en France, à Lyon, sous le nom de Clément V. Sur le passage du cortège, un mur chargé de spectateurs s'écroula , tua le duc de Bretagne, blessa le roi, renversa le pape, et lui arracha sa tiare, fidèle présage de ce règne sinistre.
XXV. La cérémonie terminée, Philippe ramena sa créature à Poitiers, où il comptait la garder jusqu'à l'exécution de ses engagements. On vit aussitôt le roi relevé de son excommunication, douze cardinaux nommés à son choix, le procès de Boniface VIII commencé, les décimes sur le clergé levés pour la guerre de Flandre , Charles de Valois proclamé candidat à l'empire germanique et chef d'une croisade imaginaire contre l'empire grec. La croisade , telle était la pensée que Clément V espérait exploiter pour regagner les suffrages populaires et pour occuper les princes français. Il convoqua à Poitiers l'élite de la noblesse , l'exhorta chaleureusement à la guerre sainte. En ce moment les ordres militaires, réfugiés et refaits dans les Deux-Siciles , donnaient le signal, et se reportaient vigoureusement en avant. Les hospitaliers réunissaient une flotte, et, par un heureux coup de main, s'emparaient de Bhodes et de cinq îles de la Grèce , où ils restèrent longtemps une digue contre les pirateries des Turcs. Les templiers, non moins actifs, se joignaient à une poignée de Catalans, et pre-
naient Thessalonique et Athènes pour le compte du roi de Sicile. Malheureusement ce roi était d'Aragon, et, partant, ennemi mortel des princes français. En travaillant pour lui, les templiers achevaient de se désigner à la haine de Philippe le Bel, qui, du reste, n'attendait qu'un prétexte.
XXVI. Pauvre, rancunier, cherchant quelque proie nouvelle à dévorer, le roi de France avait bien autre chose à faire que de se croiser. De même qu'il s'était engraissé des décimes destinés à la guerre sainte, de même songeait-il maintenant à dépouiller les templiers. C'était une riche capture que cet ordre puissant, avec ses dix mille manoirs et ses trésors cachés ; car, plutôt que de donner aux princes qui dépensaient en plaisirs, ne partaient jamais ou revenaient trop vite , les fidèles préféraient enrichir ces guerriers infatigables qui mouraient en combattant. Après les pertes des dernières guerres, ils comptaient encore quinze mille chevaliers, et, maigre les abus inséparables de la richesse et du temps, un grand nombre étaient encore pieux et braves. Philippe n'eût osé les provoquer en face. Comptant sur le pape, qui lui devait une cinquième grâce, il prépara son plan dans l'ombre. Le grand maître Jacques Molay fut appelé en France , sous prétexte de parler croisade. Comblé de caresses, d'honneurs, d'attentions, il fut arrêté de nuit avec les cent quarante chevaliers de Paris. A la même heure, les gouverneurs des autres villes ouvrirent des ordres cachetés, et emprisonnèrent partout les templiers (1307).
XXVII. L'acte d'accusation était prêt, rédigé par Nogaret, l'insulteurde Boniface VIII. C'étaient les mêmes crimes , les mêmes horreurs, les mêmes monstruosités. Les templiers étaient tous des traîtres, des hérétiques, des sorciers, alliés des Sarrasins, suppôts de Satan, reniant Jésus-Christ et crachant sur la croix. L'université entendit ces absurdes calomnies, et, avec son imperturbable servilité, elle donna encore son adhésion. Les écoliers , les légistes aimaient à humilier ces chevaliers nobles de race , nobles de cœur ; les seigneurs se turent comme pour le comte