LIVRE IV
1*111 LIPPE LE BEL
de Flandre, et le peuple, trop crédule, fut ' excité par des prédicateurs stipendiés. Pendant ce temps -là, Philippe le Bel allait prendre possession du Temple, où il avait naguère reçu l'hospitalité. Il fit enfoncer les portes et enlever les trésors de ces fortes tours, où un roi innocent devait si cruellement expier un jour les fautes de ses devanciers. Par une hypocrite déférence, il envoya les chevaliers, au double titre de religieux et d'hérétiques, devant les tribunaux ecclésiastiques ; mais, à l'exemple du saint-siège, cette juridiction était livrée à des créatures, et les templiers de Paris durent comparaître devant le frère d'un courtisan fameux, devant un Marigny , devenu archevêque de Sens.
XXVIII. Grande fut la stupeur du pape, quand il apprit cette audace, et que, pour comble, le roi lui demanda l'abolition de cet ordre, le plus brave, le plus fidèle, le plus glorieux soutien de la chrétienté. Que fùt-il advenu, si, rompant son pacte honteux et reconnaissant ses fautes, il eût fait appel à tout ce qui restait de chrétiens sincères, et demandé, lui aussi , asile à un couvent de templiers? En d'autres temps, des saints avaient relevé de plus bas la papauté et l'Eglise ; mais il n'y avait plus de saints. La crainte de divulguer sa honte entraîna Clément V à des hontes plus grandes, Tout ce qu'il osa faire fut de suspendre les pouvoirs des juges ordinaires, et de réclamer pour lui-même le jugement de cette grande cause. En dépit de ces r.éserves, les gens du roi continuaient leur instruction. Ces fiers héritiers du droit romain employaient toutes les tortures connues de l'antiquité païenne et des musulmans, brisaient les pieds et les genoux des accusés, les brûlaient, les tenaillaient jusqu'à ce que, vaincus par la souffrance, ils consentissent aux aveux qu'on leur imposait. Cent quarante dépositions, en grande partie rétractées plus tard, furent ainsi arrachées dans les supplices pour servir de pièces au procès. Les états généraux, convoqués comme pour Boniface VIII, étaient venus donner pleine approbation à Philippe le Bel et à ses officiers. A leurs yeux , tout le clergé de France fùt-il
gangrené , c'était à ce prince modèle de le réformer et de l'épurer.
XXIX. Malgré lui, Clément V s'indignait de cette offense à sa justice ; mais, pressé par le roi, qui le menaçait d'en finir tout seul, il ne se réserva plus que les chefs de l'ordre , nomma pour les autres des commissaires chargés d'instruire leur procès, et annonça que dans deux ans un concile général , convoqué à Vienne, prononcerait la sentence. Puis, pour être plus libre , et n'osant pourtant sortir de France, il se sauva de Poitiers, et se réfugia à Avignon sur les terres du comte de Provence. Pendant que les commissaires du pape, traînant en longueur cette embarrassante affaire, tenaient de rares audiences, le roi ne lâchait pas ses victimes, et continuait de les torturer. Quand ils comparaissaient, c'était amaigris par la faim et par la sombre humidité des cachots. Déjà un grand nombre étaient morts dans ces épreuves ; les autres étaient infirmes , estropiés, rompus pour le reste de leurs jours. L'un avait été torturé trois fois, et était resté neuf mois au pain et à l'eau au fond d'une tour infecte ; l'autre montrait ses pieds, dont le feu avait détruit les talons ; et quiconque parlait de rétracter un aveu était menacé du bûcher. Le grand maître Jacques Molay comparut à son tour, rappela la piété, les aumônes, les services militaires de l'ordre, et, ne trouvant que des visages sinistres, en appela au pape qui s'était réservé sa cause. Que ne pouvait- il, comme dans les vieux procès , faire un appel plus efficace à son épée et provoquer en champ clos ces prétendus juges, lâches ennemis, armés de plumes, d'avarice et de haine ! Vaine protestation contre cette justice, si fière d'avoir remplacé les combats judiciaires, mais mille fois pire si elle n'était chrétienne !
XXX. Cependant les choses n'allaient point encore assez vite au gré du roi. Il avait peur de ses victimes tant qu'elles vivaient, et il enrageait chaque fois qu'un captif, poussé par les remords, rétractait ses aveux, et s'accusait d'avoir trahi ses frères. L'archevêque Marigny reçut l'ordre de leur fermer la bouche. Malgré les protestations des templiers et des
'commissaires du pape, il en jugea cinquante-