LIVRE IV
PHILIPPE LE BEL
quatre en vingt-quatre heures. Condamnés le lundi , ils furent brûlés le mardi à la porte Saint-Antoine, devant une foule muette d'horreur et de consternation. Les sentences continuèrent avec la même célérité : prisons perpétuelles pour ceux qui se disaient innocents, car c'était le vrai crime; liberté, argent, pension pour ceux qui s'avouaient coupables ; et enfin le bûcher pour ceux qui se rétractaient, car c'était retomber dans l'hérésie. Telle était cette étrange justice, qui prétendait déterrer et brûler comme hérétique le corp? de Boniface VIII, et qui pourtant se disait fille de saint Louis. Devenus inutiles, les commissaires du pape quittent Paris ; les supplices continuent en province. Plus personne en France qui élève la voix pour les templiers , et pourtant à l'étranger les conciles de Ravenne, de Mayence et de Salamanque les déclarent innocents.
XXXI. Enfin s'ouvre à Vienne le grand concile promis par Clément V , et avec lui surgit pour les prisonniers encore en vie une dernière lueur d'espoir. Les prélats refusent de les condamner sans les entendre. Mais voici venir le roi avec sa famille, sa cour et son armée. Fasciné par celui qui l'a mené jusque-là, le pape obéit, et, sans attendre l'arrêt du concile, prononce en consistoire secret l'abolition de l'ordre suspect des templiers (1312). Restait le grand maître, le brave Jacques Molay, embarrassant par son importance. Il fallait l'avilir ou le murer pour jamais dans une oubliette. Détrompé des promesses dont on l'avait bercé, et voyant enfin où l'on voulait en venir avec lui, il protesta une dernière fois de son innocence, et rétracta solennellement tout ce qu"il avait pu dire contre son ordre. C'était faire trop de bruit pour rester en vie; sur l'heure , le roi le fit brûler dans une île de la Seine (1313). Il fut brave dans les flammes comme sur les champs de bataille, édifia la foule par sa noble fermeté, et donna une année au pape et au roi pour le suivre au tribunal de Dieu.
XXXII. La destruction des templiers fut la réponse de Philippe le Bel au pape, qui demandait une croisade. En même temps ce roi
pharisien prétendait, nouveau Charlemagne, remplacer dans les moindres détails l'autorité et les préceptes de l'Église. Il faisait des lois contre le luxe, défendait le velours aux bourgeois, réglementait leur table, permettait deux plats aux manants, trois ou quatre aux nobles. Lui-même faisait semblant de vivre comme un petit saint. Mais ses bonnes œuvres ne rassuraient pas sa conscience. Entouré d'astrologues qui consultaient les astres, d'alchimistes qui cherchaient à faire de l'or, il voyait renaître autour de lui les superstitions germaniques et païennes, le culte des esprits mauvais, l'ivresse des sabbats, l'horreur des possessions. Le diable, auquel il s'efforçait vainement de disputer son âme, lui apparaissait de tous côtés, et lui inspirait une peur affreuse. Il voulut l'éloigner par des supplices ; les procès de magie , presque inconnus depuis Charlemagne, recommencèrent en foule, et de nouveaux bûchers s'allumèrent pour quiconque était soupçonné de sorcellerie.
XXXIII. Pendant que Philippe le Bel torturait et brûlait pour des crimes imaginaires, des crimes sans nom déshonoraient sa famille. Tout bas il se racontait de la reine Jeanne de Navarre des choses à faire dresser les cheveux sur la tête ; en parlant trop haut, c'était risquer le bûcher. Dignes d'elle, ses trois belles-filles furent surprises en d'ignobles plaisirs, jetées en prison et rasées, et leurs complices écorchés vifs près de l'orme Saint-Gervais. Leurs maris, les trois fils de Philippe le Bel, restèrent sans enfants comme une race maudite. Ils avaient une sœur, qui fut reine d'Angleterre : elle fit empaler son mari Edouard II, et son fils Edouard III , réclamant l'héritage de Philippe le Bel, mit un jour la France à deux doigts de sa perte. Ainsi devait se réaliser sur sa famille la déchéance que ce tyran avait prétendu éviter non seulement en bravant , mais encore en subjuguant l'Église. La France, qui, sous prétexte de paix et d'indépendance, lui était restée fidèle, allait, plus malheureuse que l'Allemagne, subir pendant un siècle les horreurs de la guerre civile et étrangère, perdre l'une après l'autre ses libertés, et