LIVRE IV — PIIILIl'I'E LE LONG
nourrir pour longtemps dans son sein les racines d'un honteux despotisme. Triste sort des neveux de saint Louis, rebelles contre l'Eglise ! Lamentable destinée de ces fds des Francs, impétueux au mal comme au bien, retombant après huit siècles d'éducation chrétienne dans une barbarie volontaire!
XXXIV. Comme Clément V, Philippe le Bel mourut dans le délai fixé par Jacques Molay (1314). Son fils aîné portait le nom bien-aimé de Louis. C'était pour lui que le sire de Joinville, vieux témoin du temps passé, avait écrit la vie de son ami et de son roi, de l'illustre saint Louis, « grand hon- « neur à ses descendants qui le voudront « imiter, grand déshonneur à ceux qui vou- « dront mal faire. » Le cœur encore tout imprégné de souvenirs et de regrets du passé, le peuple soupirait aussi après la bonne mémoire et la bonne justice du bon roi. Mais, par son lâche silence, la France entière avait été complice de Philippe le Bel ; et de vagues regrets, qu'était-ce pour expier le mal commis, pour arrêter le torrent déchaîné? Le vent soufflait à la cruauté. Louis le Hutin fit étrangler sa femme, juger quelques légistes, pendre quelques financiers ; le frère de l'archevêque de Sens, le trop riche Enguerrand de Marigny, resta sans sépulture au gibet de Montfaucon. La France n'en était pas moins pauvre, le trésor sans ressources; tué par les banqueroutes de Philippe le Bel , le commerce avait émigré en Italie, en Flandre et dans les riches cités de la ligue hanséatique.
XXXV. Le roi essaya de vendre la liberté aux serfs de son domaine. Il eut beau leur vanter ce bienfait , et répéter sur les nobles destinées de l'homme tout ce que les papes et les conciles proclamaient depuis des siècles : il y eut peu d'amateurs pour une liberté coûteuse , remplaçant la corvée par l'impôt ou le service militaire. Au fond, le sort de cette classe d'hommes était loin d'être misérable. L'esclavage véritable était inconnu en France, même en temps de guerre, depuis que la trêve de Dieu et les lois de la chevalerie avaient succédé aux invasions des Normands. Dans plusieurs provinces, les culti-
vateurs étaient complètement libres. Ailleurs ils étaient attachés à la glèbe, c'est-à-dire qu'ils ne pouvaient la quitter sans se faire remplacer par un autre tenancier, obligation de plus en plus facile; car les redevances, déjà douces dans l'origine pour encourager le défrichement des terres, l'étaient devenues bien davantage par les progrès de la culture et du bien-être général. En revanche, tant qu'ils les acquittaient fidèlement, le serf et ses enfants ne pouvaient être renvoyés, droit précieux qui subsiste encore dans quelques cantons de Normandie. D'après un recensement officiel, la population était aussi nombreuse que de nos jours. Sa réunion en villages, bien différente de l'épàrpillement des villas romaines, montre que l'isolement des esclaves avait fait place à l'heureuse association de familles et d'ouvriers chrétiens. Mais les maux qui n'avaient frappé jusqu'alors que l'industrie des grandes villes devaient troubler aussi la vie paisible des campagnes , et bientôt la guerre civile et étrangère allait mettre partout le laboureur dans l'alternative d'être victime des gens d'armes ou soldat lui-même.
XXXVI. Mourant à la fleur de l'âge, Louis le Hutin légua l'héritage paternel à son frère Philippe le Long' (1321). Mêmes tentatives, même impuissance. La famine régnait ; les maladies suivirent, filles de la misère. Il ne restait d'argent qu'aux juifs, qui, dans leur opulence , exploitaient et narguaient tout le monde. Le roi et le peuple s'en prirent à eux de leurs maux. Ils furent accusés d'avoir empoisonné les fontaines ; les uns furent jugés et brûlés, les autres assommés par une foule exaspérée, sans pitié pour les femmes ni pour les enfants. Les lépreux, hideux et dernier reste des croisades, passèrent pour leurs complices et périrent par centaines. Les égorgeurs déchaînés parcouraient les campagnes en bandes furieuses ; les paysans s'y joignirent, et, reprenant le nom de Pastoureaux , ne se bornèrent bientôt plus aux juifs ni aux lépreux. Il fallut les attaquer en forme, les pendre jusqu'au dernier et resserrer les liens de la servitude, puisque ceux de l'obéissance disparaissaient Les serfs,