PHILIPPE DE VALOIS
son passage les campagnes étaient soulevées, les ponls coupés ou gardés ; harcelé par la belle cavalerie de Philippe, il n'arriva qu'à grand'peine sur les bords de la Somme. Un peu plus de célérité, et le roi, le surprenant au passage de cette rivière, lui faisait expier par un désastre ses ravages de Normandie. Riais il trouva un gué praticable, eut le temps d'y faire passer toute son armée , et alla occuper une bonne position sur les hauteurs de Crécy.
XLIX. Lent quand il fallait se hâter, pressé quand il fallait réfléchir, Philippe arriva tout essoufflé en vue de Crécy, n'attendit pas l'infanterie de Rouen , de Beauvais et des autres communes en marche pour le rejoindre, et donna à sa cavalerie l'ordre d'enlever la position. Edouard s'était retranché ; son armée , en grande partie composée d'infanterie , était solidement rangée en bataille sur un terrain incliné, dont la pente et les abords inaccessibles lui donnaient un grand avantage. Sur son front six pièces de canon lançaient des boulets de pierre ; c'étaient les premières qui eussent paru en rase campagne. Elles jetèrent la confusion dans ces escadrons pesamment armés, qui , une fois rompus , ne se ralliaient qu'avec peine, et qui vinrent s'entasser en désordre au pied de la colline. Alors l'infanterie anglaise descendit, et les chevaliers, embarrassés de leurs cuirasses et de leurs brassards, furent entourés, renversés, égorgés. Le vieux Jean de Bohème , depuis longtemps aveugle, fit attacher son cheval à ceux de ses écuyers, et se lança sur l'ennemi pour mourir en combattant. 11 tomba au plus fort de la mêlée. Le duc de Lorraine , dix princes , quatre-vingts grands seigneurs, douze cents chevaliers mordirent la poussière. Le roi avait eu un cheval tué sous lui; vainement voulait-il continuer la lutte; il ne lui restait que soixante hommes d'armes, et, comme il s'acharnait et s'exposait à être pris, l'un d'eux saisit la bride de son cheval, et l'emmena. Les milices des villes arrivèrent après le désastre, ne trouvèrent plus rien de l'armée royale, et se firent massacrer (1346).
L. Ainsi avait disparu , en une seule bataille, la fleur de celte noblesse française, si
fière et si insolente. Par une incroyable victoire, le roi d'Angleterre, la veille en fuite, se trouvait libre de tout entreprendre. Prudent avant tout et redoutant l'attitude des campagnes, il vit que la France était un pays ennemi , qui ne l'accepterait plus pour roi, et qu'il faudrait conquérir en détail. 11 fallait, avant tout, un port sûr où il pût débarquer en tout temps et se retirer en cas de revers. Calais était là tout prêt, commune belliqueuse, qui ruinait son commerce par d'audacieuses pirateries. Il vint l'assiéger. Ses troupes furent logées dans des maisons de bois ; en communication par mer avec l'Angleterre, par terre avec la Flandre, elles furent largement pourvues de tout. Philippe essaya inutilement de faire lever le siège, et d'attirer l'ennemi en faisant paraître aux environs un semblant d'armée. Edouard ne s'y laissa pas tromper, et continua à bloquer étroitement 1j place. Les habitants se défendaient bien , et soutenaient vaillamment l'honneur français, si légèrement compromis à. Crécy par de présomptueux chevaliers. Tant qu'il y eut des vivres , il se battirent en désespérés. Ils allèrent jusqu'à renvoyer les bouches inutiles , femmes et enfants , que les Anglais refusèrent de laisser passer, et qui moururent presque tous dans les fossés de la ville, victimes du patriotisme de leurs proches.
LI. A la fin il fallut capituler. Edouard. furieux d'une si longue résistance, ne parlait d'abord que de passer tout le monde au fil de l'épée. Puis, craignant pourtant de les réduire au désespoir, il se contenta de six habitants qui devaient, la corde au cou, lui apporter les clefs de la ville et se mettre à sa merci. Inquiets à cette nouvelle, les bourgeois s'assemblent. Qui acceptera la périlleuse mission? Au milieu de la foule muette de stupeur, Eustache de Saint-Pierre élève le premier la voix : « Si je meurs pour sauver ce « peuple, dit-il, j'espère que Dieu aura pitié « de moi. » Trois de ses parents l'imitent , deux autres les suivent , et tous les six ils partent sans nul doute pour la mort. La foule les suit en pleurant ; les Anglais les reçoivent durement. Personne n'aura- t-il pitié de ceux