LIVRE IV
l'MIUl'I'K DE VAIJHS
qui se dévouent pour leurs frères? Heureusement la reine d'Angleterre vit leurs nobles et calmes visages, se sentit le cœur ému, et intercéda pour eux : elle obtint leur vie. Les Anglais entrèrent dans la ville, en chassèrent tous les habitants, s'y établirent comme en pays conquis (1347). De cette place, imprenable refuge pour leurs armées , ils continuèrent la guerre malgré les instances du pape, et ravagèrent avec une cruelle régularité les provinces d'alentour.
LU. Ce n'était plus le temps où , parlant la même langue, Normands et Français guerroyaient pour l'honneur, jusqu'au jour où la voix du saint-siège parvenait à apaiser leurs querelles et à les entraîner à la guerre sainte. Dans la grande famille européenne, l'autorité modératrice de l'Eglise n'existait plus, depuis que la France avait prétendu la confisquer à son profit. Comme jadis l'Espagne et l'Italie, l'Angleterre rompait également avec le roi de France et avec. le pape, s'érigeait en nation isolée et conquérante. L'Allemagne faisait de même. Si le fils de Jean de Bohême, Charles de Luxembourg, parvenait à l'Empire, et l'assurait à sa famille, c'était à condition de reconnaître solennellement par la bulle d'Or le pouvoir des électeurs et des libertés germaniques, et le petit- neveu de Charles d'Anjou, le roi Louis le Grand, ne joignait à la Hongrie le trône voisin de Pologne que pour le laisser à la famille nationale des Jagellons.
LUI. Quant à la malheureuse Italie, elle souffrait plus que nulle autre de l'absence des 'papes. Incapable de s'unir, divisée en villes ennemies, jalouses, opulentes et déjà vieilles de mœurs, elle était livrée sans frein à ces guerres civiles que saint Bernard et saint François avaient conjurées, et, fatiguée d'une liberté dont elle n'était plus assez sage pour user , elle ne trouvait de repos que sous le joug de tyrans cruels et vicieux. A Milan c'étaient les Visconti, types affreux de férocité et de corruption; à Florence, les Médicis, riches marchands , avilies de pouvoir. Le tribun Rienzi, à défaut de l'Église, se piquait de ressusciter les vertus de Rome antique, et établissait au Capitole une république de comédie. Enfin Jeanne d'Anjou, reine de
Naples, digne cousine de Philippe le Bel, épouvantait le monde par le meurtre de son époux et par ses mœurs monstrueuses. Tandis que le fils d'un exilé florentin, le roi des poètes d'alors, Pétrarque, refusait les couronnes de cette femme , et secouait de ses pieds la poussière du rivage de Naples, plus faible, son ami Boccace inventait, pour plaire à cette cour empoisonnée , ses contes , charmants de style, infâmes de morale, honteusement dévorés dans toute l'Italie. Composé avec moins d'élégance, mais inspiré du même cynisme, le Roman de la Rose, écrit à la demande de Philippe le Bel, faisait les délices de la France.
LIV. La cour d'Avignon, dernier refuge de l'Eglise, scandalisait les chrétiens par un luxe, une corruption, une vénalité, que Rome n'avait jamais connus. A Jean XXII avait succédé un troisième Gascon , puis un docteur de Paris, qui, ayant promis des places à ses amis pauvres, se vit assiégé par cent mille clercs, armés de leurs diplômes universitaires. Ainsi l'abomination de la désolation régnait jusque dans le lieu saint , et , loin de se réveiller à cette vue , les terreurs de l'an 1000 faisaient place à une incroyable insouciance. Vainement Borne , veuve de son pontife , le suppliait de revenir dans ses murs. Vainement un de ses envoyés, Pétrarque, touchant écho des douleurs de l'Italie, essayait de réveiller le courage du pape et l'amour de la croisade ; incompris, repoussé, il trouva un triomphe plus facile dans les ingénieuses plaintes d'un amour malheureux, et chanta la belle , la vertueuse Laure , que la mort allait ravir avec bien d'autres victimes. Aux grands crimes les grands châtiments : le siècle qui reniait saint Louis méritait une expiation mémorable.
LV. En effet, un mal contagieux, mortel, inouï dans ses ravages , messager suprême de la colère de Dieu, la pesle noire, arrivait d'Asie, précédée par les inondations et la famine, par des tremblements de terre et des globes de feu, par un malaise et des angoisses inexprimables. La Chine , soumise aux Tartares et fermée aux chrétiens, perdit la première treize millions d'habitants. Par les
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