JEAN LE BOX
grandes- plaines d'Asie , le fléau entra en Russie et en Allemagne, en même temps qu'il infectait tous les ports de la Méditerranée. Tandis que Naple , Rome , Florence , comptaient chacune cent mille morts, l'heureuse patrie des troubadours , la Provence , et le triste Languedoc , à peine remis de ses guerres civiles, voyaient mourir les deux tiers de leurs habitants. Narbonne en perdit trente mille, Avignon trente mille, Lyon quarantecinq mille , et le mal marchait toujours , devançant les fuyards vers le Nord. En face de ce formidable ennemi , la guerre cessa ; Anglais et Français ne suffisaient plus à enterrer leurs morts (1348). Plus de travaux des champs, plus de tribunaux, plus d'écoles: nulle autre pensée que de fuir la contagion. Grands et riches, séquestrés dans leurs châteaux, cherchaient à s'étourdir par l'ivresse ou la débauche ; les pauvres se sauvaient dans les bois, laissant les mourants sans amis, les morts sans sépulture. Les fossoyeurs surchargés tiraient les cadavres avec des crochets , les entassaient dans des tombereaux, et les jetaient à la hâte en terre ou dans les fleuves. Désespérant de leur art , les médecins se cachaient presque tous, ne sachant que faire à ces crachements de sang, à ces énormes tumeurs, que l'haleine seule communiquait, et qui amenaient la mort en trois à quatre jours.
LVI. A Strasbourg arrivent d'Allemagne deux cents flagellants ou frères de la Croix , qui ont tout quitté pour apaiser le Ciel, et qui vont chantant le Stabal ou le Salve, se donnant la discipline avec des fouets armés de croix de fer. Mille habitants se joignent à eux; de là ils se répandent en France. Quelques-uns édifient le peuple par leurs austérités; les autres donnent" le signal du vol, du meurtre, du pillage, et réveillent dans les esprits un fatal soupçon : « La peste vient « des juifs , suppôts de Satan , empoisonneurs « des fontaines ; il faut les massacrer. » Deux mille sont égorgés à Strasbourg, douze mille à Mayence. A Avignon , ils n'échappent que grâce au pape, qui les protège. A Paris, ils essayent de fuir, et, cernés dans la malheureuse rue Transiionam , ils sont tous immolés
et par monceaux laissés en pâture aux loups du voisinage. Ce cruel holocauste ne détourna point le bras de Dieu, et la capitale du monde chevaleresque, le séjour des fêtes et des tournois, vit périr quatre-vingt mille personnes, moissonnées par la contagion. Les palais féodaux s'étaient fermés ; les seigneurs et le roi s'étaient sauvés à la campagne.
LVII. Heureusement dans ce monde désolé , qui menaçait de finir, il se trouva encore, pour son honneur et pour son salut, des femmes de cœur et de bons prêtres, jaloux de donner leur vie, dignes d'apaiser Dieu et de consoler leurs frères. Aux pestiférés de Strasbourg se dévouent le savant dominicain Tauler et le chartreux Ludolphe , tous deux auteurs d'une Imitation de la pauvre vie de Jésus. A Paris seulement il mourut cinq cents religieuses hospitalières, et de courageuses novices ne cessèrent de se disputer les places vides. A côté d'elles, la femme et la sœur du roi succombèrent, illustres victimes de leurs soins pour les malades.
LVI IL Tout à coup le fléau cessa. La France avait été châtiée , mais non convertie. On eut hâte d'oublier les morts ; plaisirs de recommencer; veufs et veuves de se remarier. Le roi Philippe le premier , quoique vieux, conduisit à l'autel une jeune fille de dix- huit ans, pendant que son fils épousait la veuve du duc de Rourgogne. Les noces furent magnifiques et toutes parées de modes nouvelles ; les hommqp portaient courte lunique , cheveux en queue , longue barbe , souliers terminés en longue pointe recoure bée ; les femmes étalaient de gigantesques coiffures armées de rubans. Au milieu de ces fêtes ruineuses, le roi mourut, laissant la France pauvre, déserte, affamée. Avec lui avaient disparu presque tous ceux qui se rappelaient encore le temps de saint Louis. Les enfants naissaient en foule, et repeuplaient la France : génération moins coupable, tristes héritiers, non plus de l'âge d'or, mais d'un temps criminel et désastreux.
LIX. Le nouveau roi , Jean , était chevaleresque comme son père, tète légère, bon cœur , capable non de comprendre ni de
LlVHE IV — JEAN LE BON
guérir son temps, mais d'en expier les fautes par des infortunes noblement supportées.
Ainsi mérita- t-il le nom de Jean le Bon. A côté de ces braves et frivoles Valois , pour le malheur de la France, le détestable génie de Philippe le Bel revivait dans son petitneveu par les femmes , Charles le Mauvais , roi de Navarre. Jean essaya de relever ses finances et son armée par un impôt sur les revenus ; Charles et ses amis lui refusèrent de payer ; ils venaient d'assassiner un de ses plus chers officiers ; ils complotaient contre sa propre vie. Jean les surprit au château de Rouen , fit couper la tête à quatre des meneurs, et enferma son cousin. L'impôt n'en rapporta guère davantage. Tout le monde était pauvre, et l'on ne trouva rien de mieux que de revenir aux désastreuses altérations des monnaies : de banqueroute en banqueroute, le marc d'argent , qui valait cinq livres et demie , monta un instant jusqu'à cent.
LX. Cependant les ravages des Anglais, suspendus par la contagion , avaient repris leur cours. Digne successeur de la peste noire, le prince Noir, fils d'Edouard III, parli de Bordeaux, saccageait le Languedoc, l'Auvergne, le Limousin, et revenait avec cinq nulle charrettes de butin , escortées de huit mille soldats. Le roi Jean, à force d'efforts , avait pu réunir cinquante mille hommes, et accourait, brûlant de châtier ces pillards et d'effacer la honte de Crécy. 11 trouva les Anglais retranchés près de Poitiers, sur une colline escarpée, couverte de vignes, hérissée •de haies et de buissons. Un étroit sentier y menait, et les Anglais pouvaient le couvrir de leurs flèches. Avec des forces supérieures, Jean aurait pu cerner cette position et attendre que la faim obligeât l'ennemi de décamper. Mais il était plus glorieux de vaincre à la pointe de l'épée : cinquante mille hommes ne viendraient-ils pas à bout de cette poignée de brigands ?
LXI. Comme à Crécy, la fougue française l'emporta. Jean fit avancer sa cavalerie. Une grêle de traits pleuvait sur elle , frappait la tète des chevaux et les faisait reculer d'épouvante malgré la bravoure des guerriers. En dépit de cet essai malheureux, le roi persista
à vaincre de front cet obstacle insurmontable. Bientôt le désordre devint tel parmi les assaillants, que les Anglais descendirent sans péril leur colline pour tomber sur eux et les égorger. Au moment suprême , où il était peut-être encore possible de rallier les Français, les fils du roi donnèrent le signal de la retraite, et suivirent le Ilot des fuyards. Le plus jeune, âgé de treize ans, resta seul à côté de son père, qui avait mis pied à terre pour tenir tête à l'ennemi , et qui se défendait en héros, sa hache d'armes à la main. Longtemps le courageux enfant , parant les coups portés à son père , le soutint avec quelques braves dans cette lutte inégale. Le reste n'était plus que carnage et confusion ; il fallut se rendre (1356). Le prince Noir accueillit comme ils le méritaient ces illustres prisonniers ; vassal respectueux, il se fit un devoir de servir le roi à son souper. De là Jean fut conduit à Londres , où il reçut les mêmes honneurs.
LXIL Cependant les fuyards étaient revenus couverts d'injures et de malédictions. Les bourgeois, dont on s'était passé et méfié, ne pouvaient pardonner à ces insolents chevaliers d'avoir compromis encore une fois le salut de la France , et laissé leur roi aux mains de l'ennemi; ils étaient pleins d'aversion pour le jeune Dauphin , qui avait abandonné son père sous prétexte de venir prendre les rênes de l'État. C'était un jeune homme de dix-neuf ans, pâle, maigre, peu guerrier, mais d'une prudence rare à cet âge. 11 trouva Paris sous les armes; Etienne Marcel, prévôt des marchand, dirigeant la défense, armant les remparts; tous les visages tristes et sombres. Dans ce deuil général , le roi de Navarre seul jouissait ; du fond de sa prison, il espérait profiter des événements; prêt à tout oser pour satisfaire son ambition, il flattait l'orgueil et les jpdofiimces des bourgeois, et nouait des relationsiCavec tous les mécontents.
LXIIL Sans soldats et sans argent, le Dauphin avait sur-le-champ convoqué les députés des provinces pour voter des subsides et une levée de trente mille hommes. Réunis dans le Midi, les étals de Languedoc et d'Auvergne pensèrent qu'il fallait avant tout écar-