‹ Histoire de FranceChapitre 126 sur 339 · JEAN LE BON · texte numérisé non relu

JEAN LE BON

ter le péril ; ils votèrent sans condition. Dans le Nord , les nobles étaient morts ou prisonniers , les routes peu sûres : il ne vint à Paris que quelques députés des villes , prêts à suivre et à soutenir les bourgeois de la capitale. Etienne Marcel se mit à leur tête ; dictateur improvisé, il signifia au Dauphin qu'en échange de leur concours les députés exigeaient la réforme immédiate de l'administration et des finances. C'étaient eux qui devaient désormais nommer les percepteurs de l'impôt, gouverner à Paris par une commission permanente de trente-six membres , en province par des commissaires à pouvoirs illimités. Nulle trêve, nulle paix sans leur consentement. Les donations sur le domaine royal, faites depuis Philippe le Bel, étaient révoquées , et le type de la monnaie , désormais immuable , confié au prévôt des marchands. Le Dauphin, le couteau sur la gorge, signa l'orc'onnance, telle qu"elle était préparée; c'était son abdication. De fait le souverain était Etienne Marcel, maître de Paris et, au nom des députés , maître de la France. Autour de lui se groupaient les bourgeois, fiers de régner en son nom , convaincus qu'avec leurs bonnes intentions ils allaient sauver le royaume , et une multitude aveugle , irritée des dernières défaites , voyant partout des traîtres à châtier. La liberté, ce nom si doux, était dans toutes les bouches; c'était le grand remède aux maux de la patrie. Hélas ! sans les vertus qui en sont l'âme, qu'était-ce que la liberté ?

LXIV. Aussi bien que la noblesse, la bourgeoisie s'allait perdre, en prétendant tout sauver. La tète tourna à Etienne Marcel comme au brasseur Arteveld , comme au tribun Rienzi , comme à quiconque est soudain porté par le flot populaire au limon de l'État. Il se trouva pris entre les nobles furieux contre lui, partisans du Dauphin, et le peuple prêt à se porter aux plus grands excès. Pour avoir un soutien parmi les grands , il fit sortir de prison Charles le Mauvais, heureux de venir pêcher en eau trouble; pour contenter le peuple, il lais?a tuer le trésorier et un conseiller du roi , encouragea l'émeute qu'il ne pouvait empêcher . força

l'entrée du palais, fit massacrer sous les yeux du Dauphin les maréchaux de Champagne et de Normandie , et sauva le prince éperdu en lui mettant sur la tète son chaperon rouge et bleu , et en lui faisant signer de nouvelles concessions. Ayant voulu plaire à tout le monde , le prévôt se vit bientôt sans amis , abandonné du roi de Navarre, qui ne pensait qu'à ses propres affaires; du peuple, que son pouvoir fatiguait déjà ; des honnêtes gens , que le sang versé révoltait.

LXV. Le Dauphin s'était sauvé de Paris comme d'un ville ennemie , réunissait des troupes, et tenait les états de Champagne. L'université seule, ayant des arguments pour toutes les causes, soutenait son héros du jour, et, comme un pouvoir ne vit pas d'arguments, le prévôt ,aux abois était réduit à recruter sa petite armée de brigands , de Navarrais ou même de déserteurs anglais. Ainsi se trouvat-il l'allié des compagnies féroces qui désolaient les campagnes de la Normandie à la Provence, qui prenaient les châteaux pour les dépouiller et les vendre, surprenaient les villes au point du jour, mettaient le feu aux quatre coins et pillaient le reste. La famine, qui durait depuis quatre ans, devint épouvantable. Un tonnelet de harengs se vendait trente écus, et les pauvres mouraient de faim.

LXVI. Les choses allant de mal en pis aux mains des bourgeois , les paysans, accablés de misère, réduits par les brigands, se mirent en devoir d'essayer à leur tour de sauver la patrie. En dépit des défenses, ils prirent les armes sous le nom de Jacques , se rassemblèrent par bandes, assiégèrent les châteaux, assommèrent les nobles, se mirent en rapport avec les chefs des compagnies, firent alliance avec Etienne Marcel et avec les villes soulevées de Senlis et de Meaux. Pour couronner leur entreprise , ils vinrent assiéger le château de Meaux, où les plus nobles dames s'étaient jetées à la hâte. Emu de leur danger, un brave capitaine, au service des Anglais, accourut les délivrer, tua sept mille Jacques, et brûla la ville de Meaux. Le reste de ces hordes misérables et mal armées se dispersa par tous les chemins, disparut devant les

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