JEAN LE BON
vainqueurs , et alla chercher fortune ailleurs. Ainsi la force brutale, déchaînée par Philippe le Bel , régnait sans partage, et soulevait depuis les princes jusqu'aux dernières classes du peuple.
LXVII. Pendant que, de nécessité en nécessité , Etienne Marcel en venait aux plus coupables extrémités, et se trouvait accolé à de vrais scélérats , le roi de Navarre jouissait de son embarras, et, plus habile que lui, guettait le moment où le malheureux serait réduit à se mettre à sa merci. Secrètement allié des Anglais , des Jacques et des brigands qui pillaient le pays, il se croyait à la veille de tenir la couronne ; il ne lui fallait plus que la capitale; Etienne Marcel, prêt à en être chassé , fut contraint de s'entendre avec lui pour la lui livrer. Au jour convenu, à minuit, heure des trahisons, le prévôt tenait à la main les clefs de la bastille Saint-Denis, qu'il allait ouvrir aux Navarrais, quand un brave échevin , qui avait surpris son secret, le perça de son épée. Douze de ses partisans furent exécutés ; le reste disparut comme par enchantement , et tandis que Charles le Mauvais se retirait honteux et plein de rage, le Dauphin rentrait par une autre porte. Ainsi tomba ce pouvoir qui ne tenait qu'à un fil, mais qui, d'autant plus mauvais qu'il devenait plus faible, en était venu aux plus lamentables extrémités.
LXVIII. Tandis que les uns par une ambition coupable, les autres par de fatales illusions, envenimaient les malheurs publics, l'en- •nemi véritable, contre lequel chacun aurait dû s'unir, les Anglais continuaient leur conquête et s'avançaient de province en province. Heureusement ils eurent affaire à des bourgeois plus braves , à des paysans plus fidèles. Reims leur montra les dents, et tint bon contre Edouard , qui comptait s'y faire sacrer roi de France. Près de Compiègne, deux cents paysans défendent à eux seuls le couvent de Saml-Corneille; à leur tête se trouve un fort gaillard surnommé le Grand Ferré, qui repousse deux assauts, exécute des sorties, abat les Anglais à coups de hache, et, dédaignant les rançons , ne fait point de prisonniers. Malade et sur le point de mourir, le
brave se lève encore de son lit pour en pourfendre cinq qui venaient le tuer. De tels hommes donnaient à réfléchir : ce n'était pas tout d'avoir pris le roi, la nation était encore vivante. Edouard n'avait pu se faire sacrer à Reims; le ciel même semblait le repousser, et un orage épouvantable avait surpris son armée aux environs de Chartres. Il douta de la justice de sa cause, rabattit de ses énormes prétentions , et consentit à rendre Jean le Bon, moyennant trois millions d'écus d'or, Calais et l'Aquitaine en toute souveraineté (13G0).
LXIX. Telle fut la paix de Bretigny, malheureuse sans doute , mais acceptable après les désastres de Crécy, de Poitiers, les menaces du roi de Navarre, d'Etienne Marcel et des Jacques. Ce fut une folle joie, excepté dans les provinces cédées aux Anglais. Les comtes de Périgord, de Comminges, d'Armagnac et le sire d'Albret refusaient de se séparer de la France. La Rochelle offrait au roi le double d'impôts pour lui appartenir. Il fallut pourtant se résigner jusqu'à des temps meilleurs. Ainsi se termina cette lutte, bien différente de celle que le petit royaume de France avait autrefois soutenue avec- tant d'éclat. La France de saint Louis se trouvait redescendue au-dessous de Philippe-Auguste, et n'avait plus même l'honneur de compter le roi d'Angleterre parmi ses vassaux. Il était devenu un égal et un égal victorieux, ayant un pied à Calais et l'autre à Bordeaux, puissant allié des Flamands et du duc de Bretagne.
LXX. S'il en était ainsi au dehors, le pays n'était pas plus heureux à l'intérieur. Malgré la paix , il restait désolé par les ravages des brigands navarrais, anglais et surtout brabançons, venus pour venger les malheurs de la Flandre. L'armée entière d'Edouard, licenciée depuis la paix, s'adonnait à cette vie de pillage. Les provinces, livrées à ellesmêmes, purent se croire encore au siècle de Charles le Chauve, et regretter le temps où chacune avait du moins son comte ou son duc occupé à la défendre. Ne sachant où donner de la tête contre tant d'ennemis, et n'ayant plu< d'armée régulière, le roi lit appel aux