LIVRE IV
CHARLES LE SAGE
paysans pour courir sus aux brigands et les exterminer, au risque de déchaîner de nouvelles bandes de Jacques.
LXXI. Ce fut à ce moment qu'à son royaume, déjà trop grand pour lui, vint se réunir le duché de Bourgogne, vacant par la mort du dernier duc. Il en investit le fils courageux, Philippe le Hardi, qui seul n'avait pas fui à Poitiers, distribua aux autres le Berri, l'Anjou, le Languedoc, et agrandit au centre les domaines de son gendre, le duc de Bourbon, espérant vainement par là remplacer dans les provinces les anciennes familles féodales , qui avaient gouverné les peuples au sortir de la barbarie, mais dont ses enfants ne devaient reproduire que les vices. Puis, n'ayant pas de quoi payer sa rançon, il vendit une de ses filles au duc de Milan, le féroce Visconti , qui tuait jusqu'aux prêtres; il marchanda aux juifs vingt ans de séjour en France, sans impôts, avec un prince protecteur. Cela ne suffisait pas encore, et un de ses otages s'étant sauvé de Londres, le chevaleresque Jean y retourna de sa personne , pour y rester jusqu'à l'exécution de ses engagements. La mort vint l'en délivrer, au milieu des fêtes et des jeux que lui donnaient ses hôtes (1364).
LXX1I. Le nouveau roi, Charles le Sage, était maladif, incapable de tenir une lance et, pour se dédommager, ami des procureurs, des juifs et des astrologues, d'où son renom de sagesse. Les frères et beau-frère du roi , chefs improvisés de la noblesse , occupaient leurs vastes apanages, plus propres à les dévorer qu'à les organiser. Les états généraux étaient pour longtemps maudits et oubliés. Le paysan ne demandait qu'à relever sa chaumière à l'ombre des châteaux. Nobles, villes, campagnes, 'tout le monde était à bout de prétentions, et, comme un malade rendu à la santé , ne songeait qu'à vivre soumis , trop heureux si le roi les délivrait des brigands. Sa tâche était donc facile , et de tant de beaux projets de liberté il ne restait qu'un roi absolu que chacun sentait le besoin d'aider.
LXXI IL Pour remplacer les escadrons détruits à Crécy et à Poitiers, Charles fit appel
aux Bretons, race dure et fidèle, obstinés au combat, instinctivement ennemis des Anglais et rattachés à la France depuis ses malheurs. Ils lui fournirent de bons soldats et son fameux connétable du Guesclin. Fils d'un pauvre chevalier, du Guesclin était, à treize ans, noir, gros, hargneux, le plus laid et le plus méchant enfant du pays. Ce mauvais sujet, ne sachant ni lire ni compter, la terreur de ses neuf frères et sœurs, des domestiques et des voisins , se fit mettre quatre mois en prison par son père, et se sauva à Bennes chez un vieil oncle buveur et batailleur, qui lui fit bon accueil. A dix-sept ans, il emprunta pour un tournoi un cheval et une armure, terrassa une douzaine de champions, et remporta pour prix un beau cygne d'argent massif. Détestant les Anglais, il soutint fidèlement le parti de Charles de Blois, sauva Bennes assiégée , et tua en duel plus d'un ennemi redouté.
LXXIV. Charles le Sage ne pouvait trouver un plus brave capitaine. Il le mit à la tête de ses troupes. Et d'abord il fallait châtier le roi de Navarre , complice de tous les désastres , qui, en pleine paix, affamait Paris, et occupait sur la Seine Mantes et Meulan. Les deux villes furent prises. Poursuivant ses avantages , du Guesclin rencontra les Navarrais à Cocherel , aux environs d'Évreux , feignit la retraite pour les attirer dans la plaine , puis, se retournant sur eux, les tailla en pièces (1364).
LXXV. Le vainqueur était bien près de sa chère Bretagne, livrée au parti anglais. N'était-ce pas le cas d'en chasser l'ennemi? Il se laissa tenter, au risque de compromettre sa petite armée, encore mal aguerrie, et le téméraire vint attaquer de front la forte position d'Auray. Dans celte journée, les concurrents au duché de Bretagne se trouvèrent enfin en présence : d'un côté, le jeune Jean de Montfort, avec Olivier de Clisson et beaucoup d'autres , tous brûlant de venger leurs pères; de l'autre, Charles de Blois, à peine sorti des prisons de Londres, dégoûté des vanités de ce monde et disposé, sans l'acharnement de sa femme, à traiter avec son rival. La fougue des premiers l'emporta. Du Gués-
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CHARLES LE SAGE
clin fut renversé de cheval et pris; Charles de Blois ne trouva point de quartier : bien que hors de combat, il fut cruellement égorgé. Malheureux toute sa vie, il avait su conquérir la couronne d'un saint. Sous son pourpoint garni d'hermine, ses ennemis trouvèrent un cilice, et bientôt des miraclesillustrèrent sa tombe vénérée.
Sa mort, décidant pour le moment du sort de la Bretagne, raffermit le pouvoir de Montfort; la France s'y résigna , incapable de soutenir ouvertement les vaincus, et tout ce que put faire le roi fut de racheter du Guesclin pour cent mille livres (1364).
LXXVI. Devenu fameux par ses succès et par ses revers, le connétable alla s'offrir comme chef aux compagnies errantes qui continuaient à déso- ' 1er les provinces.
Il les trouva près de .Chalon-sur- Saône, occupées à vider les caves
d'un riche castel. Pour en débarrasser la France, il leur proposa de les mener en un pays moins épuisé, mieux garni de vivres et de bons vins. D'autres s'étaient déjà jetés en Italie ; mais l'Espagne était une mine encore neuve. De plus, tout en guerroyant, on y trouvait à expier ses péchés et à gagner le paradis : d'un côté, il y avait des Sarrasins à pourfendre ; de l'autre, des chrétiens dignes des anciens Goths à remettre à
Du Guesclin enfant. (P. 134.)
la raison. Pierre le Cruel, roi de Castille, assassin sans pitié, avait empoisonné sa femme, Blanche de Bourbon, sœur de la reine de France. Menacé du même sort, son propre frère, Henri de Transtamare, venait de passer les Pyrénées, et était venu trouver
le duc de Bourbon ; tous deux cherchaient des ' soldats pour leur commune vengeance. L'occasion était magnifique, et en secret le prudent Charles le Sage promeltaitencore une belle somme d'argent. Par sa harangue l'habile connétable , le verre à la main, entraîna les gaillards buveurs; tous, même des Anglais, voulurent être de la partie.
LXXVII. Avant que leur zèle ait eu le temps de se refroidir, ils sont sous les murs d'Avignon, étape ménagée pour entretenir leur courage. Là, pense du Guesclin, il y aura plus d'argent que dans les coffres du roi de France. Il somme d'abord le pape d'absoudre ses compagnons de tout meurtre, viol, incendie ; charmé de leurs bonnes dispositions , Urbain V leur accorde pardon et indulgence à condition qu'ils videront son territoire. Mais ces honnêtes pèlerins ont encore une humble requête à présenter : ils sont si pauvres, et pourtant ne voudraient plus piller en pays chrétien. Ils se contenteraient de deux cent mille écus d'or; ils parti-