LIVRE I
CIIILPERIC
le tiers. Enfin il défendit les mariages violents, bien qu'en ayant fait à lui seul une dizaine. Ainsi son ambition assouvie, il voulait faire oublier ses fautes. Mais le Dieu juste n'oublie pas si vite, et ne se contente pas du repentir des lèvres. Un fds révolté, Chramne, vint attrister les derniers jours du vieux roi et ébranler sa puissance. Allié à un chef breton, il força encore une fois le pusillanime Clotaire à prendre les armes (560), tomba entre ses mains impitoyables, et fut, avec sa femme et ses enfants, attaché dans une cabane où l'on mit le feu. Cruel jusqu'au bout, Clotaire arriva enfin au moment de rendre compte de ses crimes. Il vit venir la mort (561), et tout tremblant il disait : « Ali ! « qu'il est terrible le Roi du ciel, qui fait « ainsi mourir les plus grands rois! »
XVIII. Comme Clovis, Clotaire laissait quatre fils, mais nés de mères différentes, habitués au meurtre et à la débauche, et croyant racheter tous leurs excès par quelques pieuses fondations. Au brave Sigèbert échut l'Austrasie, belliqueuse et païenne, encore fière des expéditions de Théodebert ; au brutal et perfide Chilpéric, le trône de Soissons, tout souillé des hontes de Clotaire ; à l'honnête Contran, la Bourgogne, bonne et pacifique comme son roi ; enfin , Paris , avec ses délices naissantes, au voluptueux Caribert, qui, méprisant les avis de saint Germain, mourut bientôt usé par le plaisir. Pour se consoler, sa femme mit la main sur ses trésors, et les offrit à qui l'épouserait. Contran la fit venir, prit l'argent, et la renvoya les mains vides.
XIX. Des trois qui restaient, Sigèbert était sinon le plus riche, du moins le plus fort. Par une éclatante victoire , remportée sur le Danube, il répara la honte des Francs sous Clotaire , imposa de nouveaux tributs aux Saxons, força les Lombards, leurs voisins, à émigrer en Italie, et réunit sous ses drapeaux une foule de guerriers d'outre-Rhin. A la gloire des armes il joignit celle d'un brillant mariage. Le roi des Goths d'Espagne lui donna sa fille Brunehaut, toute belle de grâce et de jeunesse. Toujours prompts à espérer, les peuples reçurent avec amour et enthou-
siasme celte illustre étrangère, et, en leur nom, le poète Fortunat chanta sa beauté, sa douceur et sa piété. Arienne d'origine, elle était catholique pour plaire à ses nouveaux sujets. Pourtant il lui restait je ne sais quoi de fier et de superbe ; son front s'inclinait à peine devant les évoques, et semblait défier quiconque lui résisterait. Jaloux d'avoir aussi une belle Espagnole, et sachant que les Goths n'oseraient refuser, Chilpéric renvoya sa femme et demanda Galsuinde, sœur de Brunehaut. La malheureuse eut peine à s'arracher des bras de sa mère , et vint sous le poids des plus noirs pressentiments. Ce visage éploré ne plut pas à Chilpéric ; il lui fallait plus joyeuse compagnie. La fille d'une servante , la cruelle Frédégonde , sut le séduire, et Galsuinde fut étranglée dans son lit. De là, au cœur de sa sœur Brunehaut, une ardente soif de vengeance ; chez Chilpéric et Frédégonde, la haine du coupable qui voit venir le châtiment.
XX. Vainement, pour éviter la guerre civile , les évêques rassemblés à Tours demandent des prières publiques, des aumônes abondantes et la rupture des unions inces^ tueuses qui attirent la colère de Dieu. Vainement saint Germain supplie les deux princes de s'en rapporter au jugement d'un concile, et de ne pas ruiner par une lutte fratricide l'héritage du grand Clovis. A la tête d'une armée furieuse, un fils de Chilpéric ravage les terres sans défense que Sigèbert possède dans le Midi, et, de son côté, Sigèbert arrive à la tête de hordes sauvages, ramassées en toute hâte dans les forêts d'outre-Rhin. Sur son passage, les enfants eux-mêmes sont égorgés et suspendus aux arbres des routes ; les jeunes filles sont attachées à la queue de chevaux furieux, qui les traînent dans leur sang. Saint Germain tente un dernier effort, et écrit à Brunehaut : « 11 sait que c'est pour « lui plaire que Sigèbert s'obstine. Qu'elle « prenne garde ; malheur à qui cause tant de « maux ! Honte et malheur à qui triomphe « de son frère! Que ne peut- il "mourir pour « apaiser la colère de Dieu, ou du moins « pour ne pas voir la ruine de son pays ! » Inutile effort pour désarmer la colère de cette