LIVRE IV
CHARLES LE SAGE
flattait de régir seul l'ordre spirituel aussi bien que l'ordre temporel. Austère dans ses jeûnes, assidu clans ses prières, il en croyait l'université, qui le canonisait de son vivant , et ne pensait pas que la foi eût de meilleur appui que son bras. Il ne sentait pas que les maux de l'Etat étaient venus de la captivité et de la servilité des papes. Cette autorité morale une fois amoindrie, nobles, bourgeois, paysans s'étaient soulevés dans une sanglante anarchie contre une royauté sans frein et sans pudeur. Au milieu de ces dissensions méritées, la France avait perdu ses libertés intérieures et sa prépondérance en Europe. Mais c'était dans cette déplorable anarchie que le despotisme royal s'était accru, gonflé, enrichi. Or quel est le pouvoir absolu qui sait renoncer à sa funeste toute-puissance ?
LXXXV. Charles vit donc de mauvais œil le retour à Rome du souverain pontife. A la mort de Grégoire XI , ne pouvant lui donner un successeur de son choix, il réunit les cardinaux français à Avignon, et, dépassant l'audace de Philippe le Bel, égalant la folie des empereurs d'Allemagne, il voulut, le pape lui ayant échappé, avoir son pape à lui. Façonnée à la complaisance, habituée à considérer l'Eglise et ses biens comme son patrimoine, l'université approuva hautement son roi ; quelques flatteurs allèrent jusqu'à lui proposer de prendre la tiare lui-même. Mais, quoique bien domptée, la France eût peutêtre reculé devant un pareil forfait. Charles se contenta de faire élire sous le nom de Clément VII l'évêque de Térouanne, souple Genevois, digne successeur de Clément V.
LXXXVI. C'était de nouveau, et cette fois sans apparence de raison, se mettre à dos l'Europe entière. L'Espagne seule parut disposée à suivre la France dans son coupable isolement ; les autres souverains cédèrent aux touchantes et sublimes lettres de sainte Catherine de Sienne, qui les conjurait de ne pas renouveler les malheurs de l'Église, en mèriîe temps qu'elle encourageait le pape Urbain VI à rester ferme dans ses droits et fidèle à sa bonne cause. Ainsi la régénération de la France était arrêtée et le champ rouvert à l'anarchie. Alors que l'Espagne tenait ses
cortès, que l'Allemagne consacrait ses libertés par la bulle d'Or, que l'Angleterre faisait respecter sa grande Charte, la France se livrait de nouveau, pieds et poings liés, au roi son seul maître et son seul sauveur. De là, au moment le plus important de son éducation politique, cette triste infériorité qu'elle a si longtemps subie, et dont il serait puéril de chercher la cause ailleurs. Une seconde leçon, inouïe comme la première, allait lui apprendre que la honte d'un pareil régime n'est pas un refuge paisible , et ne préserve d'aucune calamité.
LXXXVII. Au moment où Charles le Sage se complaisait dans sa puissance, croyait tenir sous sa main Bretons et Flamands, et ne recevait de ses astrologues que d'enivrantes promesses, la révolte éclata partout. Le Languedoc se soulève, irrité par les exactions des princes ; la Flandre se réveille, et les Gantais prennent pour chef le fils du brasseur Arteveld ; les fidèles Lorrains rompent leur alliance, et réclament les marches de Champagne ; enfin l'orthodoxe, l'indépendante Bretagne, s'indignant d'être traitée en province française, rappelle Montfort en haine de la gabelle et du pape d'Avignon. Les Anglais ramènent leur duc reçu avec enthousiasme, et de là recommencent à ravager les provinces. Contre tant d'ennemis Charles n'a qu'une alliée , sa cousine de Naples, l'impudique Jeanne, excommuniée par le pape de Rome, mais absoute par le pape français en échange d'un riche présent, la ville fatale d'Avignon. N'ayant point d'enfants, cette vieille princesse venait d'adopter le duc d'Anjou , frère du roi , et lui promettait ses beaux États de Naples et de Provence, espoir lointain et menteur, de peu de secours pour la guerre de Bretagne.
LXXXVIII. Les Bretons désertent en masse les drapeaux du roi, et courent prêter serment à Montfort. Reste du Guesclin , incapable de trahir, mais peu jaloux de verser le sang de ses frères. Il propose de traiter avec l'ancien duc pet le roi de s'irriter et de soupçonner sa foi. Le vieux connétable lui rend son épée, quitte cette cour ingrate, et s'en va mourir au service du duc de Bourbon. La