LIVRE IV
CHARLES VI
fièvre le prit au sièa'c du rhàteau de Randon ; il réunit ses capitaines, les exhorta à bien faire, à ménager toujours femmes et enfants, clercs et laboureurs. Son frère d'armes, Olivier de Clisson, reçut son dernier soupir, et, le lendemain, le commandant ennemi, qui lui avait promis de se rendre, apporta sur son cercueil les clefs du château. Ainsi finit ce chevalier, brave, loyal, généreux, type achevé, non plus de la piété des croisades , mais de cet honneur militaire qui adoucit encore les horreurs de la guerre, et que pendant plus d'un siècle la triste France n'allait même plus connaître. Peu après lui mourut Charles le Sage (1.380), la conscience agitée, inquiet sur l'avenir, doutant de sa prétendue sagesse, ordonnant de supprimer les impôts qu'il avait établis sans le consentement des états.
LXXX1X. Pour mener cette royauté toutepuissante, il laissait un fils de quatorze ans, Charles VI , amoureux de chasse et de plaisir, trois frères et un beau-frère turbulents, ambitieux, comblés d'apanages, successeurs dangereux et surannés des anciens grands vassaux. Le duc de Bourbon était puissant au centre de la France; le duc d'Anjou convoitait Naples et la Provence, héritage de la reine Jeanne ; le duc de Berry régnait en Guyenne et en Languedoc ; enfin le héros de Poitiers, le duc de Bourgogne, joignait à son beau duché l'espérance de la Flandre et de la Franche- Comté, promises à sa femme, et allait en peu d'années fonder jusqu'au Rhin un domaine compact , au moins égal à l'an- •cienne Austrasie. Forts s'ils fussent restés unis, ces princes allaient, comme autrefois les fils d'Henri II d'Angleterre, tout compromettre par leurs rivalités et recueillir les fruits delà division des familles, fatale suite elle-même de la révolte contre l'Église.
XC. La concorde dura tant qu'il y eut de quoi vivre grassement. Le trésor amassé à Vincennes et le domaine royal reconstitué par Charles le Sage firent l'appoint de quelques mois de plaisir. Pour continuer il fallut rétablir les droits abolis, et, entre autres, un droit sur les ventes. Un impôt sans le consentement de la nation, c'était une iniquité tlagrante, désavouée par le feu roi à son lit de mort.
Celui qui l'annoncerait au peuple risquait sa vie; un seul crieur y consentit. Il vint à la halle sous prétexte de publier des objets perdus, cria l'ordonnance à l'improviste, et parvint à s'esquiver. l)e la première stupeur marchands et bourgeois passèrent à l'indignation. Mais auprès de qui réclamer? Le pape et l'université étaient entre les mains du roi. Il ne restait que le droit féodal de l'insurrection , le triste appel aux armes et à la raison du plus fort.
XCI. Le lendemain, un percepteur réclame un sou à une marchande de cresson ; il est assommé, et c'est le signal de la révolte. Tandis qu'évèque, prévôt des marchands, nobles et riches se sauvent de la ville, les bourgeois forcent l'arsenal , y prennent des maillets, et assomment partout les collecteurs et les officiers du roi. Reims, Chàlons, Orléans, Blois, Rouen et toutes les villes du Nord en font autant, et se mettent en rapport avec les Gantais, soulevés depuis deux ans. Une fois déchaînée, qui retiendra la multitude? L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés est pillée, ses hôtes enlevés au mépris du droit d'asile. On enfonce les portes du Chàtelet ; on délivre les prisonniers. Au milieu de ces excès, plus d'un noble succombe victime de la haine des petits. Forts de ces fautes, mais dissimulant leur colère, les princes se contentent de jeter quelques mutins à la rivière, et, moyennant cent mille livres, promettent de ne plus parler d'impôts. Il sera toujours temps de se mieux venger : des affaires plus pressantes les appellent au dehors.
XCII. A bout de ruses et de crimes, Jeanne de Naples réclamait les secours de son héritier le duc d'Anjou. Pour cette guerre schismatique, le pape d'Avignon lui accorda des décimes comme pour une croisade, et lui promit de beaux domaines en Italie, s'il le débarrassait du pape de Rome. Ce n'était pas assez : de grosses sommes furent empruntées aux églises, forcées pour les prêter da vendre jusqu'à leurs livres et à leurs calices. Mais le bon fils arriva trop tard au secours de sa mère adoptive. Il trouva Jeanne étranglée, un de ses neveux installé à Naples et dans les places fortes. Le climat et les maladies rui-