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LIVRE IV

CHARLES VI

nèrent son armée. Lui-même, après avoir vendu ses bijoux et ses armes, mourut de la fièvre à Bari, laissant à son fils l'Anjou, la Provence et ses funestes prétentions au trône de Naples. En même temps le duc de Berri était entré en Guyenne et en Languedoc, et y avait trouvé les campagnes soulevées, les paysans impitoyables pour quiconque n'avait pas les mains calleuses. Il usa de représailles, et pacifia le pays à force de cruautés.

XCIII. De son côté le duc de Bourgogne conduisait le jeune roi contre les Flamands au secours de son beau-père. Livrés à euxmêmes depuis deux ans , les bourgeois de Gand auraient pu se rendre invincibles ; mais, tout occupés de misérables vengeances et jaloux d'un canal créé par leurs voisins, ils n'avaient rien su faire de mieux que de piller Bruges. Gomme trophée d'un si bel'exploit, ils emportèrent de la halle aux draps le grand dragon de bronze que le roi Baudouin avait envoyé de Constantinople. S'étant fait des ennemis au lieu d'alliés, les Gantais vinrent toujours sur le même terrain, à Rosbecque, aux environs de Courtray, attendre la noblesse française. Armés de pieux et liés les uns aux autres pour ne pas être séparés , ils crurent que, murailles eux-mêmes, ils n'avaient pas besoin de retranchements , et s'avancèrent dans la plaine en masse compacte. Mais ils comptaient sans les lances des chevaliers, qui, plus longues que leurs pieux, renversèrent les premiers rangs, et les refoulèrent sur ces bataillons serrés. Pressés à ne plus pouvoir bouger , les uns tombèrent sous le fer des Français, d'autres furent écrasés : peu en échappèrent (1382). Le roi rentra à Courtray, ivre de sang ; voyant dans la cathédrale les vieux éperons de 1302, il fit piller et brûler la ville. De là il voulait aller prendre Gand. Mais, satisfait de sa victoire, le duc de Bourgogne désirait ne pas pousser ses futurs sujets au désespoir, et cherchait à regagner leur affection. D'ailleurs l'hiver approchait, et des lettres saisies à Paris annonçaient qu'ayant compté sur la victoire des Gantais, la capitale était de nouveau en fermentation.

XC1V. Bien fol est qui compte sur l'épée

d'autrui sans tirer la sienne. Charles VI revint aussi furieux que si les Parisiens lui avaient déclaré la guerre , et eux tremblants prirent les armes, non pour lui fermer leurs portes, mais pour faire la haie sur son passage. Sans compter leurs valets, ils étaient trente mille , aussi bien armés que des chevaliers, et, s'ils avaient eu moins peureuxmêmes, il y avait de quoi intimider la plus belle année. A leur barbe les portes, bien qu'ouvertes, furent abattues à coups de hache ; le roi passa sur ces débris la lance au poing, l'œil irrité, sans saluer personne. Arrivé au palais des Tournelles , il ordonna aux bourgeois de lui apporter leurs armes. Il fallait les rendre ou s'en servir : ils les rendirent. Pendant la nuit, trois cents des principaux sont arrêtés ; le lendemain sont abolies toutes les libertés de la ville, sa milice, son échevinage, ses magistratures, et jusqu'à l'indépendance des corps de métiers. Pendant plusieurs jours il y eut des exécutions pour ôler à tout le monde l'envie de réclamer; puis, sous prétexte de clémence, furent frappées de lourdes amendes, valant des confiscations.

XC V. Les princes en firent autant à Rouen, à Amiens, à Troyes, à Orléans, à Beims ; partout les chaînes des rues et les portes furent enlevées, les milices dissoutes, les élections supprimées, des sommes énormes levées au profit des gens de cour. Gand seul tint bon. Le vieux comte de Flandre étant mort, le duc de Bourgogne, content de lui succéder, jura les vieilles chartes, et dispensa ses sujets de lui parler à genoux. Moins sages dans la victoire , moins braves dans le malheur , les- villes de France gémissaient sous un joug de fer. Leur révolte n'avait servi qu'à détruire les vieilles franchises, si chèrement achetées par leurs aïeux. Plus que jamais les nobles jurèrent de se passer des bourgeois et des vilains, un moment relevés sous Charles le Sage ; et la cour de reprendre ses bals et ses tournois. Pendant qu'au fond des cœurs couvaient une haine sourde et des regrets amers, en apparence tout était soumis aux caprices d'un roi de seize ans.

XGVI. Pour occuper son imagination guer-

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