LIVRE IV — CHARLES VI
rièrc, ce n'était plus assez des chasses qui avaient amusé son enfance. Ses oncles passèrent une année à lui préparer une descente en Angleterre. Il y eut plus de mille bateaux, une ville de bois et des masses de vivres. Mais ce coûteux appareil disparut comme une décoration de théâtre ; l'hiver dispersa la flotte, pourrit les bois, dissipa les provisions, avant que personne eût bougé de la cour. Ensuite on voulut donner la représentation d'une croisade : équipée à grand fracas, une seconde expédition alla échouer sur les côtes d'Afrique. Puis ce furent des entrepri-es en Italie pour renverser le pape de Rome et rétablir le jeune duc d'Anjou sur le trône de Naples. Mais, pendant que se jouaient ces comédies, la vraie croisade se préparait contre la France, mise par le schisme au ban de l'Europe ; et, au dedans, l'anarchie, inévitable fruit d'un despotisme sans limites, était à la veille de se réveiller.
XCVII. L'orage était resté quelque temps suspendu par la jeunesse du roi, comme si la Providence eût voulu lui laisser le temps et la liberté d'agir. Les malheureux, qui cherchent à se tromper eux-mêmes, espéraient en ce prince bien-aimé : c'étaient ses oncles qui faisaient tout le mal ; quand il serait son maître, il saurait le réparer. N'étaitil pas à cet âge où les instincts sont généreux, le cœur compatissant? Il arriva enfin à ces vingt et un ans si longtemps attendus. Il renvoya ses oncles dans leurs gouvernements, reprit les amis de son père et à leur tête le • connétable de Clisson, frère d'armes et successeur de du Guesclin. L'espoir redoubla, c'était le moment de le justifier.
XCVI1I. Charles VI n'était pas méchant; mais ses coupables oncles lui avaient inspiré une passion effrénée de luxe et de plaisir. Le premier usage de sa liberté fut de donner des fêtes splendides, dépassant tout ce qu'avait imaginé le prodigue Philippe de Valois. Marié bien jeune à une enfant de Bavière, il voulait, maintenant qu'il était roi , étaler aux pieds d'une épouse chérie les merveilles de sa puissance, et lui faire faire une entrée solennelle dans sa capitale par la rue Saint- Denis, la plus belle du temps. Les bourgeois durent
être vêtus de vert , les gens du roi de rose , les jeunes filles d'écarlate avec ceinture d'or. Le lait et le vin coulaient des fontaines ; des musiciens jouaient sous les portes ; aux carrefours, des enfants costumés représentaient les mystères de l'Église. Rue Saint-Denis, deux anges descendirent par une corde, posèrent une couronne d'or sur la tète de la reine, et, du haut des tours de Notre-Dame, un homme s'élança au-devant d'elle, deux flambeaux à la main : magnifiques hommages qui jetèrent dans la stupeur celte jeune et timide princesse, mais qui ne l'empêchèrent pas, un jour, de trahir et cet époux si tendre et ce peuple adorateur.
XCIX. Jusque-là chacun prenait sa part de ces innocentes réjouissances. Mais, une fois sans frein, quelle passion s'arrête dans ses rêves et dans ses fantaisies? Le roi voulait comme jadis armer des chevaliers; il choisit pour cet honneur ses jeunes cousins d'Anjou. La noblesse de France fut convoquée à Saint- Denis, ancien rendez-vous des croisés à leur départ. Là reparurent, fidèlement imitées, les cérémonies antiques, la veillée des armes, le bain symbolique, l'accolade fraternelle et les pieux serments. Après les rites d'autrefois commencèrent les fêtes du temps, banquets, joutes, bals masqués, où plus d'une grande dame oublia son honneur. La vieille abbaye vit de longues et scandaleuses orgies. Dans leurs tombeaux profanés, moines et rois tressaillirent, appelant sur cette cour insolente la malédiction que Dieu tenait encore suspendue. Cependant, insouciant, aveuglé, ne rêvant que fêtes nouvelles, le roi se mit à parcourir son royaume. Partout, pour servir son désir, l'attendaient non plus des plaintes, des requêtes et des doléances, mais des ovations trompeuses, inconnues de ses aïeux. Par Neversetpar Lyon, il arriva à Avignon, où le faux pape le reçut magnifiquement dans son palais, lui fit passer les nuits en danses avec les dames du pays , lui offrit pour ses amis de plaisirs sept cent cinquante bénéfices vacants, et décerna au jeune duc d'Anjou le titre de roi de Naples. Quel pape de Rome se fût montré si gracieux ? Etourdi par un tel accueil , Charles songe moins que ja-