‹ Histoire de FranceChapitre 135 sur 339 · LIVRE IV — CHARLES VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV — CHARLES VI

mais à faire cesser le schisme qui désole la France. Il revient à Paris, ivre de plaisirs et d'adulations. Malheur à qui troublerait ces fêtes, à qui sonnerait le réveil !

C. Pourtant cela ne pouvait durer. La crise commença aux portes mêmes du palais par une méchante querelle. Un soir, au sortir d'un bal un mauvais sujet, ayant un affront à venger, tomba, avec quarante hommes, sur le connétable de Clisson, qui revenait de la cour (1391). La rue était déserte ; un boulanger seul, devançant le jour, avait son four allumé et sa porte entr'ouverte. Le connétable blessé s'y jeta , et lui dut son salut. Le coupable, qui, se croyant sûr de son coup, s'était nommé en frappant, se sauva chez son protecteur et son complice, le duc de Bretagne, ce Montfort que les Français avaient si longtemps combattu, et qui, par sa fierté, avaitchangé en haine mortelle l'amitié du jeune Clisson. Furieux de cet attentat, Charles VI réunit une armée, força ses oncles à le suivre, et déclara qu'il irait chercher le meurtrier en Bretagne.

CI. Au tumulte des bals, aux flatteries enivrantes des dames et des courtisans succède tout à coup le silence de la guerre. Au sortir du Mans, le roi chemine seul en avant, dans une sombre et muette forêt. Il va trouver des ennemis; peut-être en a-t-il déjà autour de lui. A cette heure où le plus fort tressaille sur son coursier, et a besoin de recueillir son courage, un homme en haillons se jette à la bride de son cheval en criant: « Arrête, noble roi, tu es trahi! » Répétée cent fois, cette parole d'un mendiant finit par prendre aux oreilles de Charles VI les proportions d'une menace divine. Il continue sa route, mais frappé de cette voix qu'il croit toujours entendre. Devant lui se dressent des complots, des embûches et tous les pressentiments d'un avenir sinistre. Que penser de ses oncles, de ses cousins, de la reine elle-même, déjà lasse de son amour? Où sont ses vrais amis ? Sur qui peut-il compter? Dieu ne l' a-t-il pas maudit? Pendant que sa tète malade roule ces tristes pensées, derrière lui s'endort paisiblement le page qui porte sa lance, et, glissant de sa main, l'arme

va heurter le casque d'un voisin. Ce bruit de fer, c'est la trahison qui commence. « Sus, sus aux traîtres ! » s'écrie le roi ; et , tirant son épée , il en perce les quatre premiers qui marchent près de lui. Il faut que son frère même se dérobe à ses coups. Enfin , désarmé et descendu de cheval, l'infortuné reste sans connaissance, jetant autour de lui des regards terribles : il était fou. La funeste nouvelle transpira bientôt : il était fou, ce roi bien-aimé en qui la France avait mis son salut. Pourquoi ses devanciers avaient-ils tué Boniface VIII, brûlé les templiers, massacré les bourgeois de Flandre et de Paris, pendu les paysans de Bretagne et de Languedoc ? Pourquoi Charles le Sage avait- il, de gaieté de cœur, replongé la France dans un schisme fatal ? Cette royauté si fière aboutissait maintenant à la honte de la démence, et le peuple qui avait abdiqué aux mains du pouvoir absolu devenait le jouet d'un insensé (1392).

CIL La première stupeur passée, tous les remèdes furent tentés pour guérir celui dont la maladie mettait tout en péril. Ses amis de cour essayèrent des plaisirs , lui refirent des fêtes , inventèrent pour le distraire les cartes à jouer, et cherchèrent, par les amusements les plus bizarres, à le consoler de l'ingratitude de la reine ; mais c'était raviver les racines du mal et accroître encore une dangereuse ivresse. Bientôt une catastrophe mit un terme à ces expériences. Au mariage d'une veuve , cinq des plus joyeux s'étaient costumés en satyres avec des toiles enduites de poix et couvertes d'étoupes. Pour amuser la société, le frère du roi eut l'étourderie d'approcher une torche de leur toison ; en un clin d'œil le feu les gagna ; les malheureux flambèrent une demi-heure, et moururent sans que personne osât les approcher. Le roi, qui avait pris le même costume, fut sauvé à temps; mais sa folie redoubla , et devint plus noire que jamais.

CIII. Corrigés des plaisirs, les courtisans revinrent à des pensées plus sérieuses , et songèrent à fléchir la colère de Dieu. Le roi fit des pèlerinages, demanda des prières, et voua à Notre-Dame sa dernière fille au berceau : sacrifices inutiles et rejetés par le Ciel.

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