‹ Histoire de FranceChapitre 136 sur 339 · LIVRE IV — CHARLES VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV — CHARLES VI

Vint l'idée d'une croisade. Passés en Europe, les Turcs étaient maîtres de la Bulgarie, de la Macédoine, de la Thessalie, et leur sultan Bajazet ne parlait que de faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre de Rome. N'étaient-ce pas les conquêtes de ces infidèles et la négligence des chrétiens qui provoquaient les vengeances d'en haut? L'élite de la noblesse partit , et à sa tête Jean Sans -Peur, fils aîné du duc de Bourgogne (1396). Armures polies, riches bannières, tentes de satin, vaisselle d'or et d'argent, vins exquis, tout était digne de la cour de France ; jamais le Danube n'avait vu si magnifique armée. Cette jeunesse présomptueuse prétendait apprendre la guerre aux Hongrois , ne croyait pas que les Turcs osassent seulement venir l'attaquer, et fit couper les oreilles au premier qui annonça l'approche de l'ennemi. En France on se réjouissait par avance de leurs victoires, quand, au milieu d'une fête, dans la nuit de Noël, un chevalier arriva à l'hôtel Saint-Paul, se jeta aux genoux du roi, et lui annonça que Jean Sans -Peur était prisonnier et l'armée détruite. De tant de milliers d'hommes il restait vingt-huit seigneurs gardés pour en avoir rançon.

CIV. Malgré l'avis des Hongrois, les, Français s'étaient rués sur les Turcs à Nicopolis. Ils avaient eu affaire non plus à de gros bourgeois flamands, mais à des janissaires armés de piques, infanterie solide et légère, serrée, inébranlable. Après avoir pénétré, la lance au poing, jusqu'au cœur de l'armée ennemie, les chevaliers bardés de fer s'étaient vus cernés de toutes parts et renversés de leurs chevaux.; les uns se firent tuer ; dix mille autres furent massacrés après la bataille (1396). Pour Jean Sans- Peur, Bajazet demandait deux cent mille ducats, que le duc de Bourgogne s'empressa d'emprunter à des banquiers de Paris et de Gênes. Désireux d'apaiser le féroce sultan , Charles VI joignit à cette énorme rançon des faucons blancs de Norwège, des toiles blanches et vermeilles de Reims , des tapisseries d'Arras représentant les hauts faits d'Alexandre le Grand. En échange Bajazet envoya en France d'injurieux présents, une massue, un tambour et des

arcs armés de boyaux humains. Quant à son prisonnier, il le provoqua dédaigneusement à assembler toutes les forces de la chrétienté et à revenir, quand il le voudrait, chercher sa vengeance.

CV. En attendant, les Turcs mirent le siège devant Constantinople. Douze cents hommes d'armes, envoyés à la hâte par Charles VI et commandés par Boucicaut, arrivèrent seuls au secours de cette grande capitale. L'empereur Manuel, désespéré, se sauva par mer et vint mendier des soldats à Paris. Il fut magnifiquement reçu, mais n'obtint rien. Il était perdu sans les Tartares, auxquels il appartenait de mettre Bajazet en cage, de sauver encore une fois l'Europe d'un grand péril, et de retarder l'inévitable ruine de Constantinople.

CVI. La croisade ayant échoué comme le reste, pour guérir Charles VI on en vint aux moyens les plus extravagants , dernière ressource des cas désespérés. Le roi se disait possédé du démon. Si Dieu se montrait inflexible, Satan ne se laisserait-il pas fléchir par ses amis ? Pour conjurer le mal, les sorciers furent appelés à grand prix d'argent de Gascogne et de Languedoc, où les traditions arabes et albigeoises perpétuaient la magie. Mais il parut bientôt qu'ils se moquaient du monde ; ils furent décapités et mis en quartiers aux quatre coins de la ville.

CVII. Les gens sages haussaient les épaules de ces expériences, n'attribuant la colère de Dieu qu'au schisme de l'Eglise, crime monstrueux de Charles le Sage, source de corruption pour le clergé et pour tout le royaume. Dans ses moments lucides , Charles VI luimême en avait la conscience troublée, et ordonnait de le faire cesser. A la mort du pape d'Avignon , il refusa longtemps de reconnaître son successeur, l'Espagnol Pierre de Lune, et il envoya même le maréchal Boucicaut et des troupes avec ordre de le réduire au silence. Mais pour guérir un mal si profond et qui s'était fait tant de complices, que pouvait une volonté malade, incertaine, n'ayant que des éclairs de raison? Au lieu de seconder le roi par une opinion puissante, ferme, énergique , les nobles restaient indif-

Page 1