LIVRE IV — CHARLES VI
férents, ou flottaient au gré de leur intérêt et de leur ambition. Le premier d'entre eux, le duc de Bourgogne, indépendant par puissance , penchait pour le pape de Rome ; au contraire, entraîné dans le tourbillon voluptueux de la cour, le duc d'Orléans, frère du roi, était tout au pape d'Avignon. Le clergé était corrompu par les pontifes schismatiques qui le remplissaient de leurs créatures , les bourgeois réduits à l'impuissance de rien dire.
CVI1I. Restait l'université, véritable puissance intellectuelle, qui avait servi Philippe le Bel, secoué le joug des papes ses fondateurs, et ainsi gagné les faveurs de Paris et d'Avignon, mais qui conservait pourtant quelque chose de l'énergie et des lumières de son berceau. A sa tète marchaient des savants, aus;ères, fiers de leur pauvreté, glorieux parvenus de la science et du travail, Clémengis, Pierre d'Ailly et surtout Gerson, laborieux Champenois, l'aîné de douze enfants, élevé gratuitement au collège de Navarre, et devenu, par son seul mérite, chancelier de l'université. Clémengis fulmina un livre populaire contre la corruption de l'Eglise. D'Ailly devint aumônier et confesseur de Charles VI, évêque-cardinal , l'arbitre et le flambeau des conciles. Gerson, son disciple bien-aimé, s'était fait connaître par de hardis panégyriques de saint Louis. Mettant son héros au-dessus des Brutus, des Manlius et des Torquatus, il flétrissait la tyrannie qui rend les sujets pauvres, ignorants et méfiants entre eux, déplorait le schisme qui asservissait l'Église, et vantait l'université, dernier sanctuaire de la vérité, soutien des rois très chrétiens, inviolable aux tyrans, capable, si on l'écoutait, de guérir les maux du temps.
C1X. En effet, dans leur sagesse, ces grands hommes , qui se croyaient maîtres de leur siècle, prétendaient réconcilier le duc de Bourgogne et le duc d'Orléans, et, pour faire cesser le schisme , ils avaient imaginé d'appliquer aux embarras de l'Église le remède d'Etienne Marcel , c'est-à-dire de faire abdi- j quer les deux papes et de confier momentanément leur pouvoir aux députés de l'Église, assemblés en concile général. Mais cette idée, !
plus ingénieuse que solide, ne contentait personne. Étant dans son droit, le pape de Rome ne devait, ce semble, faire aucune concession à ses adversaires. D'ailleurs ne devait-il pas redouter la violence d'une assemblée convoquée pendant une telle crise ? Loin de tout concilier, le nombre accroîtrait l'animosité ; le parti le plus fort opprimerait l'autre, et du choc des passions contraires naîtrait sans nul doute un pouvoir plus aveugle , plus capricieux , plus absolu que celui d'un seul homme. Néanmoins Boniface IX offrait de se démettre si son rival en faisait autant. Mais le pape d'Avignon s'y refusait obstinément ; la moindre concession, dévoilant ses torts, l'eût perdu sans ressource. Vainement Boucicaut l'assiégea avec son armée ; vainement, au nom de l'université et de l'Église, Gerson le supplia de céder. Secrètement soutenu par le duc d'Orléans, l'Espagnol Benoît XIII résista avec une fermeté digne d'une meilleure cause, et, par des faveurs, habilement accordées, regagna l'un après l'autre les plus chauds partisans du concile. Gerson luimême, le stoïcien Gerson , après avoir voulu se retirer à Bruges, se laissa séduire par les avances du pontife, accepta de lui la confirmation de ses dignités, et se chargea d'aller lui annoncer à Avignon que le royaume et l'université rentraient dans son obédience.
CX. C'est ainsi que la France secondait son roi dans ses velléités de réforme religieuse. A elle maintenant de recueillir, comme lui, les tristes fruits de son insouciance et de sa lâcheté. Le rival du duc d'Orléans, le duc de Bourgogne , venait de mourir ; bien que fidèle au pape de Rome , il était resté bon Français, honnête, loyal, modéré pour ses ennemis. Sa fin, au lieu de pacifier les esprits, allait rendre leur lutte plus vive. Il laissait pour héritier de ses vastes États (1404) Jean Sans-Peur, petit, laid, dur, brutal, plus irrité que honteux de sa défaite de Nicopolis, capable de tout pour soutenir la puissance de son père , chef redoutable de celte féodalité de famille que Jean le Bon avait imprudemment ressuscitée en faveur de ses enfants. Au contraire, le duc d'Orléans était doux, aimable, généreux pour les pauvres , homme