LIVRE IV — CHARLES VI
visages devenant menaçants, Jean Sans-Peur résolut de conquérir l'impunité à force d'audace et partit à cheval pour chercher des renforts en Flandre. Voilà où en était venu en France le champion de l'orthodoxie et des vieilles libertés, le protecteur populaire des docteurs et des bourgeois. La meilleure cause renoncerait à triompher par de telles mains. Les cœurs les moins sensibles étaient révoltés. Quoique ami et obligé de la famille de Bourgogne, Gerson prêcha devant le roi contre ce crime horrible. Justice et vengeance furent promises à la pauvre Valentine.
CX1V. L'explosion de la colère publique ne fut pas longue. Déjà Jean Sans-Peur était aux portes de Paris avec une armée ; bien plus, il y entrait en vainqueur. En dépit de Gerson, l'université acclama le meurtrier comme le sauveur de la France, et le docteur Jean Petit prononça effrontément une apologie de son crime, commis, disait-il, pour Dieu, pour le roi et pour la chose publique. Le duc d'Orléans était un de ces tyrans affreux dont on ne se débarrasse que par le poignard (1408). Ainsi, tandis que l'Allemagne déposait paisiblement un empereur indigne d'elle, la glorieuse, la savante, la fière université de Paris mettait le poignard et la guerre civile à la place de la déchéance, et professait cette doctrine des lâches qui , ne sachant plus que changer de maîtres , assassinent le tyran au lieu de déraciner le despotisme. En effet, c'était se donner pour chef absolu le cruel Jean Sans-Peur, qui allait, au nom du salut public , soutenir son crime par d'autres crimes et faire appel aux plus viles passions. Tandis que le jeune duc d'Orléans, le duc de Berri et le duc de Bourbon sortaient à la hâte de Paris, le Bourguignon y flattait l'orgueil de la populace. Entre tous les corps de métiers, le plus dévoué à sa cause était celui des bouchers, hommes durs et violents que le sang n'effarouchait pas. Ils furent appelés à siéger à l'hôtel de ville avec quelques membres des facultés et le médecin Jean de Troyes. Quant aux hommes d'action, c'étaient leurs valets, les écorcheurs, armés de massues, habiles à assommer et à dépecer, commandés par le vigoureux Caboche (1411).
GXV. Cependant, forts pour les massacres, ces brigands étaient incapables de tenir devant des troupes régulières. Le jeune duc d'Orléans, ayant épousé la fille du comte d'Armagnac, avait réuni sous sa bannière blanche la noblesse du Midi, était venu occuper Saint-Denis, et, par un vigoureux coup de main, avait enlevé l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés. D'un moment à l'autre, il pouvait prendre ou affamer Paris. En ce péril, l'intervention étrangère, sœur du régicide, vint en aide aux cabochiens. Oubliant qu'il était fils d'un combattant de Poitiers, le duc de Bourgogne appela les Anglais à une croisade, et ouvrit la France aux vieux ennemis qui n'attendaient qu'un signal pour profiter de ses dissensions. Paris fut délivré par eux, et, à leur tour, les Armagnacs fugitifs furent assiégés dans les murs de Bourges (1412).
CXVI. L'université triomphe d'une si belle victoire. Sous sa direction discutent les bouchers de Paris et quelques rares députés venus des villes voisines ; à ces prétendus états généraux elle dicte toute rédigée la réforme de l'État et de l'Église. Pendant ce temps-là, les cabochiens s'illustraient par la prise de la Bastille , enlevée aux soldats du roi. Piller les beaux hôtels, mener en prison qui résistait, faute de nobles s'en prendre aux riches bourgeois et les rançonner, telle était la vie de chaque jour. Au milieu de ces clameurs, Charles VI, plus fou que jamais, et son jeune fils le Dauphin vivaient prisonniers au fond de l'hôtel Saint-Paul. C'était en leur nom que Jean Sans-Peur régnait et que l'université allait tout réformer. C'était pour leur bien que deux fois le peuple vint à main armée purger leur palais , leur enleva leurs amis et jusqu'aux dames de la cour, et enfin leur apporta, le couteau sur la gorge, la fameuse ordonnance de réforme. Dans un langage plus pédant, elle était la copie fidèle des idées d'Etienne Marcel ; seulement, pour faire plaisir au peuple des campagnes, les docteurs y avaient ajouté l'abolition du droit de chasse.
CXVII. Comme sous Jean le Bon, le Dauphin dut signer. Les supplices continuèrent.