LIVRE IV
CHARLES VI
exemple pour qui eût voulu réclamer. Les cachots regorgeaient' de prisonniers, qui n'y étaient pas même à l'abri du meurtre ; sous prétexte de faire de la place, un grand nombre furent mis à mort par les écorcheurs. D'autres brigands visitaient les maisons, exigeaient de l'argent des riches et des suspects ; Gerson lui-même fut obligé de se cacher à Notre- Dame. Ainsi tous les maux de la guerre civile et étrangère étaient déchaînés. Puni et paralysé par la démence, Charles VI avait vu le châtiment du schisme retomber sur son malheureux frère ; puis, sans amis, sans soldats, gardé à vue par les meurtriers du duc d'Orléans, il assistait à des crimes monstrueux, commis au nom de la liberté et de la religion qu'il avait méprisées.
CXVIII. Enfin le peuple, au nom de qui les cabochiens prétendent agir, se soulève contre eux (1413). Le Dauphin, jusque-là prisonnier, sort bravement de l'hôtel Saint-Paul, monte à cheval, et va délivrer ses amis des cachots du Louvre. Deux bouchers et le médecin de l'hôtel de ville sont à leur tour exécutés ; le jeune duc d'Orléans et le comte d'Armagnac entrent dans Paris, et tandis que l'écharpe blanche remplace partout la croix de Bourgogne, Jean Sans-Peur n'a que le temps de se sauver par une autre porte. Il est déclaré traître et rebelle ; ses domaines et ses biens seront confisqués : sentence juste , mais difficile à exécuter. De nouveau retiré dans ses Etats, le puissant coupable resserrait son alliance avec les Anglais, et n'attendait que le moment de ressaisir sa proie (1414).
CXIX. A la veille de ces nouveaux dangers, Gerson, sorti de sa retraite et prêchant devant le roi, accablait de son indignation le duc de Bourgogne, le docteur régicide Jean Petit et « ces despotes populaires qui avaient op- « primé la bourgeoisie et tenu en servitude « la douce autorité royale ». L'université, attendant l'arrivée libératrice des Anglais, tournait contre les papes ses fureurs cabochiennes, dénonçait au monde la corruption de l'Eglise, et Gerson, gardant à ce sujet les illusions qu'il désavouait en politique, proclamait la souveraineté des conciles, et dirigeait de sa science et de ses paroles les deux
cents docteurs de Paris, les dix-huit mille ecclésiastiques et les cent mille étrangers accourus à Constance pour la réforme du monde chrétien. Bien pauvres furent les fruits de cette bruyante assemblée. Gerson y poursuivit avec un acharnement tout personnel la condamnation de Jean Petit. S'il lutta contre ceux qui invoquaient le poignard en politique, il ne craignit pas d'appeler le bûcher au secours de son éloquence, et il obtint de l'Empereur, au mépris d'un sauf-conduit, le supplice de l'hérétique Jean Huss, que ses arguments n'avaient pas convaincu. Enfin, pour couronner l'exercice de leur pouvoir souverain, les prétendus représentants de la liberté et de l'unité catholiques nommèrent un troisième pape, rival des deux autres.
CXX. Au moment où se tenaient tant de pompeux discours, le roi d'Angleterre en personne, Henri V, appelé par Jean Sans-Peur, débarquait à l'embouchure de la Seine et mettait le siège devant Harfleur. Après un mois d'une belle défense, ce port fut pris, et, contents de leur campagne, les Anglais se mirent tranquillement en route pour prendre leurs quartiers d'hiver à Calais. Ils montraient beaucoup d'ordre et de piété, vivaient des vivres et du vin que leur fournissait le duc de Bourgogne , et se disaient appelés à punir le schisme des Français. Ceux-ci s'étaient tumultueusement réunis pour leur barrer le passage de la Somme. Ils étaient cinquante mille, presque tous à cheval, commandés par le duc d'Orléans, le duc de Bourbon et l'élite de la noblesse. Les Anglais ne comptaient que quinze mille hommes, archers et fantassins. Avec un peu de vigilance, le passage de la rivière était facile à défendre et l'ennemi pouvait enfin essuyer un désastre.
CXXI. Cependant Henri se dérobe aux Français, trouve un gué, le passe avec toute son armée, et s'établit solidement à Crécy, non loin d'Azincourt. Les chevaliers devraient se souvenir de cette terrible leçon ; mais leur seule peur est que les Anglais ne leur échappent et n'arrivent à Calais. Malgré un temps affreux et une terre détrempée par les pluies, ils se précipitent sur l'ennemi; leurs chevaux